la tour
et l’étoile en face
sur le ciel bleu foncé qui vite pâlit
une fenêtre s’allume jaune
et
dans la rue
le cafetier balaye son seuil
les fûts de bière attendent sur le trottoir
et
le blues au Royal
rue du Chemin Vert
rue du Chemin Vert.
la tour
et l’étoile en face
sur le ciel bleu foncé qui vite pâlit
une fenêtre s’allume jaune
et
dans la rue
le cafetier balaye son seuil
les fûts de bière attendent sur le trottoir
et
le blues au Royal
rue du Chemin Vert
rue du Chemin Vert.
minuit dans le RER
les travailleurs de nuit sur leur nacelle font un signe
l’air siffle à la fenêtre
cette vieille modernité d’aluminium
– les noms sur l’interphone chez M. qui sont des numéros
l’abstraction déchirante de la chose
comme un chant
qui se perd
dans la nuit.
huit heures
les lampadaires s’éteignent
les livreurs se dépêchent
les enfants courent vers l’école
la tour Monparnasse clignote
je vois les gars sortir du camion
il y a encore cette joie du chantier
et cette langue précautionneuse, posée au milieu, parmi les outils, les plans
camaraderie, commencement
aube grise bleue
aube
je n’ai pas besoin de tout
j’aimerais être
un oeil qui écrit qui
vole.
nous marchions le long du canal
nous marchions le long du canal
tout droit mais nous nous n’étions pas droits
nous étions ce que nous étions
nous nous accrochions
d’un instant l’autre
comme des animaux de hâlage
nous tirions
le temps gris
les eaux en miroir
les hangars tristes
la tristesse est comme une centrale nucléaire
qui fait tourner le monde
(une femme jeune, belle, qui court à la pleine puissance de ses poumons)
qui le fait aller droit
comme on jette les ponts
-au hasard.
une diode rouge clignote sur le tableau de commande de ton cerveau
c’est comme si ta vie se passait en même temps qu’autre chose
-quelle autre chose?
besoin d’une ritournelle
dans l’escalador du RER
sur fond de celadons rapiécés un homme transporte un sapin de noël sous plastique
sa main tremble son regard s’enfonce
tout n’est qu’efforts devoirs absurdes
besoin d’une ritournelle
écris un texte tu me dis
mais écrire ça ne sert à rien ça n’achète pas
les pourquoi – « nous ne sommes pas pressés/ un Pourquoi mort se dresse à la poupe »
dit Celan
besoin d’une
ritournelle.
la neige tombe
la musique monte
sur l’organisation la fine trame
rouge
les diodes les boutons
mystères
qui parcourent l’espace le temps
l’énergie
– eux, ils appelaient ça
amour
cavaler dans une steppe sans fin ponctuée de folies rouges
attendre, rejoindre
vivre de la promesse plutôt
tandis que la neige
tombe.
—
*@kor.events
** Photo G.Marot
C’est ce que Duras disait du sien. Elle en savait quelque chose, avec l’alcool et la solitude. Mais nous aussi, les chiens de l’architecture, voulons-nous dire, toujours candidats, nous levons nos bras grêles pour clamer : nous aussi, nous aussi nous sommes les derniers!
Toujours nous expliquons les mêmes détails en dessinant sur le placo, toujours nous expliquons à des publics incrédules, confortablement assis – et plus nous expliquons et plus le public est confortable et nous pas -, discrètement ironiques, comment nous voudrions que les choses se passent – nous tordons choses et êtres pour que ça se passe comme ça, comme ça, comme j’ai dit sinon… Sinon quoi? Nous prenons un air navré et nous recommençons à dessiner sur le placo. Chiens d’une cause perdue. Chiens du chiendent de l’espoir. Chiens.
chaque matin
les mêmes gens qui promènent les mêmes chiens
le même bulldozer qui creuse les mêmes vieux gravats
les mêmes enfants dans leur course suspendue vers l’école
les mêmes pensées qui heurtent
mon animula de fer blanc
dans la lumière
bleue grise.
(…)
Ravis tes pas aux poignards, élève-toi au-dessus des arbres-nuages et de la langue
Et pénètre les souterrains de ton âme pour découvrir ce qui n’est point dans les autres
Ils t’attirent, attends-les en dehors des choses. Sois une ombre. Et sois
Une ombre et ne dévoile pas la cuirasse sous ton déguisement. Sois une ombre
Celle des origines, des achèvements et de l’infini. Tu es l’infini. C’est une chanson
(…)
Qu’est-ce que moderne? Quelle est cette solitude, cette nostalgie, cet ancien rêve? Cela voudrait ressembler à la pensée mais c’est encore autre chose, ça s’échappe, fantastiquement, dans le vide. Je voudrais faire l’encyplopédie impossible de cette chose, comme Homère, comme Nietzsche, comme Borges.
On veut être clair, on veut être sans discussion, indubitable, évident, définitif, mais il y a tout ce brouillard qui ronge les lignes. « Did you ever / go clear? ». L’espace ne peut pas être retranché de notre expérience, dit Kant. Mais le monde non plus. Et c’est pour cela que nous ne pouvons pas vivre dans le produit, ou la projection de notre pensée. Le monde ne peut pas être le déversoir de notre pensée, de notre délire d’image et de raison, quand bien même ce délire nous a tellement réussi. C’est ça le péché original de tous les modernes – sauf les Grecs peut-être? – confondre le monde avec la perception qu’on en a, ou pire, avec l’idée qu’on s’en fait. Mais c’est aussi le romantisme dramatique de la chose : l’immeuble des années 1960 qui s’ennuie dans la brume n’est pas ce qu’il prétend être – il y a cette échappée fantastique dans le monde des choses -, ne dit pas ce qu’il croit dire, ne fabrique pas le monde qu’il suppose, etc. C’est ce que j’appelle la solitude, que je trouve magnifique, du Moderne. Son échec, et sa beauté.