Impossible accession

A nous, à qui le sarcasme, ou la dérision servent de pincettes pour saisir le monde. A nous qui ne pouvons pas nous prendre vraiment au sérieux. A nous pour qui la confiance en soi est une forme d’impolitesse ou de grossièreté. Il est un concept qui soudain frappe parce qu’il explique beaucoup de choses, comme une clé de voûte du monde. Je veux parler du kitsch. Un certain sérieux – à rebours de toute tentative d’humour – une certaine insistance , une certaine fixité à considérer telle ou telle chose comme sérieuse, au premier degré. Une certaine candeur. Un jeu qui s’ignorerait jeu, un jeu sans jeu qui, s’il s’acceptait jeu, prendrait fin immédiatement. Le kitsch suppose une adhésion, comme l’amour, le jeu, la guerre : l’adoption tacite et immédiate de règles, ou de modes qui excluent toute distance critique. Quand Ae., par exemple, rit de sa prof de yoga qu’elle a trouvée « un peu trop pénétrée », je comprends immédiatement ce qu’elle veut dire. La professeure était dans l’espace du kitsch, dans ses graves règles du jeu avec ses élèves, et Ae. n’y était pas. On y entre ou on n’y entre pas, comme dans les Jeux Olympiques. Les « peine-à-jouir » chipotent à la barrière. Ou l’Abbé Pierre, magnifique exemple. Barthes avait écrit sur sa barbe. Avait-il écrit sur le kitsch? Je ne me souviens pas. On entre dans la moue préfabriquée, dans la dimension doloriste, ou pas. Le kitsch exige l’adhésion sans réserve, c’est bien là le drame de ceux « à pincettes ». Ceux qui sont prêts à discuter jusqu’à l’usage du mot ‘magnifique’… Le kitsch est un accélérateur, comme une sorte d’autoroute, un langage, un système de signes, une convenance, un code. L’obvie, a dit Barthes. L’obvious, l’évident. Il peut être très invalidant de ne pas le maîtriser, de ne pas le reconnaître pour instantanément y adhérer – quitte à en sortir tout de suite après. Le kitsch c’est le triomphe, la course aux flambeaux, l’univocité, la foule, la gloire si on veut. Le sarcastique trépigne à la barrière. Bien sûr qu’il aimerait bien en être. Le kitsch c’est le recours pervers, car difficilement opposable, à une simplicité supposée.

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Quelque part, Klaus Mann* gesticule. Pas pour se faire remarquer, pour se faire voir. Par son père bien entendu, qui ne voit rien, que lui-même, que « l’ombre qu’il projette en avance sur sa vie», à lui. Vie inconfortable, pour dire le moins. Vouloir dépasser quelqu’un d’indépassable, non, vouloir qu’il vous remarque simplement. Son immigration, de 1933 à la fin de sa vie en 1948, lui a donné une cruelle lucidité sur la marche du monde et le nazisme ; et aussi une voix, forte et claire, mais pas un point d’appui. Il était une conscience errante, hantée. Renoncer à l’allemand, écrire en anglais, devenir américain. Il décrit avec une ironie froide ses anciens amis devenus compromis, plus ou moins lâches avec le régime, plus ou moins complaisants ensuite avec eux-mêmes. Il a des visions pénétrantes sur la future partition de l’Allemagne, la nécessité de l’Europe, d’une monnaie commune. Il a compris l’essence funeste, morbide, démoniaque du nazisme, cette « révolution nihiliste ». Il a vu la folie dans le regard voilé de Hitler, dans un salon de thé de Munich en 1932 pendant que celui-ci dévorait des Apfelstrudel. Il a vu ce qu’il y avait d’arrogance, de vide, d’ignorance et parfois de souffrance sur les visages dans les colonnes de soldats allemands vaincus en 1945. Il a vu ce que donnait un amour de l’ordre sans conscience, une incapacité confondante d’un peuple entier à avoir une conscience politique. Il a même voulu le rééduquer, ce peuple. Pourtant, souffrance à tous les étages, déchirure, inconfort total d’être soi. Il n’est pas revenu, comme Bertolt Brecht. Il n’a pas changé de vie, même mélancoliquement, comme W.G. Sebald. Il était l’impossible conscience allemande, la « culpabilité » concédée du bout des lèvres par son père Thomas.

*Klaus Mann, Contre la barbarie, 1925-1948, Libretto.

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Mai 1939. « Heureux ceux qui n’ont pas d’infamie à se rappeler. »

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Down to the river

“Liberté, liberté”, écrit Paula. Beau programme, je réponds. Mais immédiatement, en moi, un aréopage, un comité d’un genre soviétique se réunit en urgence. Qui allons-nous libérer? Allons-nous réussir à produire un candidat qui ait l’air libre? Comment allons-nous le contraindre à être libre, comment allons-nous modéliser chez lui les gestes de la liberté? Et tous de s’absorber dans des plans compliqués, des diagrammes, des équations.

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De Vincennes aux Buttes-Chaumont le soir en vélo, après la partie. L’été fait irruption comme une saison inconnue, chaude, agréable, avec de la torpeur sous les arbres mais en même temps porteuse d’une menace difficilement identifiable. Voitures de police en tous sens qui fusent comme des balles. A. m’apprendra plus tard qu’une voiture a foncé sur une terrasse à Père-Lachaise : des morts, des blessés. Il y a un mauvais climat, disait un de mes clients. Une toxicité dans l’air, un système qui toujours se charge en tension, s’auto-intoxique, s’auto-exaspère, se rend fou lui-même. Je n’en comprends pas les raisons, mais je le ressens. Hier, toute la journée, impression de courir partout pour tenter des rattraper divers objets, causes, situations, personnes qui de toute façon se fracassaient sur le sol. Le rêve de l’asile, après la jungle, était presque reposant.

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Thomas Bernhard. “Pourquoi cette obscurité, toujours cette obscurité totale dans mes écrits ? L’explication en est simple. Dans mes écrits, tout est artificiel, c’est-à-dire que tous les personnages, les faits, les incidents se jouent sur une scène, et la scène est totalement plongée dans les ténèbres. Les personnages qui paraissent sur l’espace carré de la scène, sont mieux reconnaissables dans leurs contours que sous un éclairage normal, comme c’est le cas dans la prose ordinaire. Dans l’obscurité, tout devient clair. Pas seulement les apparitions, ce qui relève de l’image, non la langue aussi. Il faut imaginer des pages totalement noires : le mot s’éclaire. De là sa netteté ou sa netteté redoublée. Je me suis servi dès le début de ce moyen artificiel. Lorsque l’on ouvre un de mes livres, il en va aussitôt ainsi : il faut imaginer qu’on est au théâtre, avec la première page on lève un rideau, le titre apparaît, obscurité complète – et lentement, de ce fond, de cette obscurité, surgissent des mots qui se transforment en des processus de nature tant intérieure qu’extérieure, et qui, à raison même de leur caractère artificiel, deviennent tels avec une particulière netteté.”

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Avec l’anglais, Matthew. Il y a en moi un vieux preneur de rats, ou joueur de flûte, qui ne peut pas s’empêcher d’emmener les gens à la rivière, le soir ou au petit matin, en descendant les petites rues transversales. Sans doute parce que c’est ce que je sais faire de mieux.

Un asile dans la jungle

J’ai rêvé que j’évoluais dans une jungle avec Pa. et G. Progression difficile, touffeur, moustiques, malaise. Cris d’animaux de plus en plus inquiétants. Ne pas quitter le sentier, sinon… Soudain, nous étions dans un climat beaucoup plus tempéré, pluvieux et frais comme ici, une sorte de jardin ou un patio qui semblait appartenir à un foyer ou à un asile psychiatrique. Dans le rêve c’était peu clair de savoir si nous étions là es qualités, en tant qu’architectes ou bien en tant que patients. J’ai oublié les détails. Le doute est permis.

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Thomas Bernhard, A la recherche de la vérité et de la mort, 1967. “Ce que nous pensons a déjà été pensé, ce que nous ressentons est chaotique, ce que nous sommes est obscur.” Cependant, on est seul. On ne peut se former que seul, n’exister que. La condition que l’on emprunte, que l’on loue comme un costume pas vraiment à sa taille. Les moeurs qu’implique le costume. L’histoire qu’implique ce squelette, ces gènes, ce visage – même le beau visage de A. Le mode d’emploi où le programme, comme d’une machine à laver. La condition. Ce qui doit s’accomplir. L’atavisme de courir, travailler, fonctionner. La capacité mécanique, de trait, du corps. On flotte là-dedans. On se surimpose à cette condition, à cette capacité. Cette condition est notre être, oui, mais ce qui flotte aussi. Animula, vagula, blandula…

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J’écoute une série sur Mitterrand, Les Grandes Traversées. La gauche est-elle condamnée à (se) trahir dès lors qu’elle arrive au pouvoir? L’exercice du pouvoir conduit à la trahison. Est-ce que la gauche est condamnée à n’exister qu’en tant que prémices, promesses, espoir? Est-ce que la gauche qui gouverne – ou plus modestement par les temps qui courent, qui accepterait d’en considérer la possibilité -, ce n’est déjà plus la gauche? Le mur du réel, le tournant de la rigueur, le beau projet que l’on délaisse un instant mais que l’on se promet de reprendre, plus tard, quand ça ira mieux… Mais qu’est une force qui en a besoin d’une autre pour s’accomplir? Ou qui disparaît quand elle s’accomplit, qui défaille au moment de s’accomplir? La droite attend, tranquille, tenant prêt le gourdin de la peur. Il n’est point besoin d’espérer pour entreprendre. Il n’est point besoin d’entreprendre pour espérer. La gauche, alors, ne serait qu’espoir à l’état pur ; une condition, là encore. Une joie mystique, pour Simone Weil. Une foi, pour elle, pour l’ouvrier. Mais quoi encore? “Je le crois, parce que je l’espère” disait Léon Blum. C’est peut-être cette substance absolument insaisissable, périssable, évanescente qui en fait le prix et l’infrangibilité. Chiendent de l’espoir qui toujours réapparaît et qui toujours disparaît.

L’étoile mystérieuse

Devant l’église de Belleville un type frappe une sorte de tambour ou de gong d’air morne. Blong, blong, blong. Ça va fait un peu Nostradamus, ou rappelle le début de “L’étoile mystérieuse”. Les prédicateurs peuvent s’en donner à coeur joie, nous voguons vers le pire, worstward comme dit Beckett. Comme cet économiste-Cassandre qui ne prédisait que des crises : il finissait toujours par avoir raison et triompher d’un air modeste, voyez, je vous l’avais bien dit. Nous sommes à l’heure des pythies amères, des médecins de Molière, des collapsologues. Nous cinglons vers l’étoile du pire. Avec une joie mauvaise? Avec une mine faussement contrite? Avec désespoir? Ça dépend. Le salut est une des cachettes possible, dit K. dans ses aphorismes. Le worstward peut-être aussi : il agirait comme une sorte de purge, de traitement par la trouille, d’électrochoc. Une épreuve ordalique*. Voire… Faut-il vraiment en passer par là?

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A. me parle de son rêve d’un job tranquille, qui finisse à 17 heures, qui consomme peu de stress, qui laisse la vie libre après. La concernant, je sais que c’est une formule réthorique, une pure possibilité, une conjuration peut-être. Je laisse dire, mais en moi le “chien de l’architecture” proteste. Ne faut-il pas souffrir? D’où tirerions-nous, sinon, notre légitimité? Notre héroïsme du vendredi soir, devant nos bières? Une vie sans le travail aurait-elle seulement un sens, terrifiante possibilité, terrifiante erreur rétrospective? Dieu! Quel mécompte! Toutes sortes de petites allégeances morales, de déterminismes, de Surmois divers cliquètent là-dedans. C’est assez drôle.

K. avait un tel job, en fait. Il arrivait un peu quand il voulait, repartait de même, recevait ses amis et admirateurs, comme Janouch, à son bureau en journée, écrivait à Felice, à Milena ou à Julie entre deux rendez-vous… Et avec tout ça le docteur Kafka était très apprécié de ses chefs. Dans son cas “l’ordalie” était ailleurs, comme on dirait que la vie est ailleurs : la nuit, chez lui, dans le “quartier général du bruit” de sa famille…

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En résumé, je suis satisfait de mon insatisfaction.

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K., Aphorismes en “II”

“Mais il ne pouvait formuler un tel souhait, car son souhait n’en était pas vraiment un, ce n’était qu’une défense, une manière de se garantir du néant, un soupçon de gaieté dont il ne voulait pas faire cadeau à ce néant où il osait alors à peine hasarder ses premiers pas, tout en sentant déjà que c’était là son élément. C’était alors une sorte d’adieu au monde des apparences de sa jeunesse qui, d’ailleurs, ne l’avait jamais directement trompé mais s’était contenté d’en confier le soin aux discours des autorités qui l’entouraient. De là émanait la nécessité du « souhait».”

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“Aber er konnte gar nicht so wünschen, denn sein Wunsch war kein Wunsch, er war nur eine Verteidigung, eine Verbürgerlichung des Nichts, ein Hauch von Munterkeit, den er dem Nichts geben wollte, in das er zwar damals kaum die ersten bewußten Schritte tat, das er aber schon als sein Element fühlte. Es war damals eine Art Abschied, den er von der Scheinwelt der Jugend nahm, sie hatte ihn übrigens niemals unmittelbar getäuscht, sondern nur durch die Reden aller Autoritäten ringsherum täuschen lassen. So hatte sich die Notwendigkeit des « Wunsches » ergeben.”

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La première phrase, la première réaction qui nous vient est donnée, elle relève du conditionnement, du dressage, de l’acquis. La seconde, ou mieux, celle qu’on ne dit pas – celle qu’on tait – vient de nous.

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*https://someishappeninghere.blog/2019/04/09/deal-and-ordeal/

Aphorismes, K., vers 1917

7.

Parmi les moyens de séduction dont dispose le Malin, un des plus efficaces est d’inciter au combat.

Eines der wirksamsten Verführungsmittel des Bösens ist die Aufforderung zu Kampf.

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25.

Quelle joie prendre au monde, si ce n’est y trouver refuge?

Wie kann man sich über die Welt freuen, außer wenn man zu ihr flüchtet?

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26.

Les cachettes sont innombrables, le salut en est un, mais il y a autant de possibilités de salut que de cachettes.

Le but existe, mais pas le chemin. Ce que nous appelons chemin, c’est notre indécision.

Verstecke sind unzählige, Rettung nur eine, aber Möglichkeiten der Rettung wieder so viele wie Verstecke.

Es gibt ein Ziel, aber keinen Weg; was wir Weg nennen, ist Zögern.

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31.

Je n’aspire point à la maîtrise de moi-même car ce serait vouloir exercer une action sur un point aléatoire du rayonnement infini de la vie de mon esprit.

Mais si je suis contraint d’édifier des défenses autour de moi, c’est en restant inactif que je m’en acquitterai au mieux: me contentant d’admirer la monstrueuse complexité des choses, je n’engrangerai alors que le réconfort que cette vue, a contrario, offre.

Nach Selbstbeherrschung strebe ich nicht. Selbstbeherrschung heißt: an einer zufälligen Stelle der unendlichen Ausstrahlungen meiner geistigen Existenz wirken wollen.

Muß ich aber solche Kreise um mich ziehen, dann tue ich es besser untätig im bloßen Anstaunen des ungeheuerlichen Komplexes und nehme nur die Stärkung, die e contrario dieser Anblick gibt, mit nach Hause.

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35.

L’Avoir n’existe pas, seul existe l’Être, un Être qui réclame le dernier souffle, l’étouffement.

Es gibt kein Haben, nur ein Sein, nur ein nach letzem Atem, nach Ersticken verlangendes Sein.

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44.

Tu t’es harnaché pour ce monde, tu es ridicule.

Lächerlich hast du dich aufgeschirrt vor diese Welt.

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47.

On leur donne le choix: devenir des rois ou les messagers des rois. Comme les enfants, ils veulent tous être des messagers: il n’y a donc que cela. Ils parcourent le monde et, en l’absence de rois, ils échangent entre eux des messages qui ont perdu tout sens. Ils aimeraient mettre fin à leur existence pitoyable mais n’osent pas: ils ont prêté serment.

Es wurde ihnen die Wahl gestellt, Könige oder der Könige Kuriere zu werden. Nach Art der Kinder wollten alle Kuriere sein. Deshalb gibt es lauter Kuriere, sie jagen durch die Welt und rufen, da es keine Könige gibt, einander selbst die sinnlos gewordenen Meldungen zu. Gerne würden sie ihrem elenden Leben ein Ende machen, aber sie wagen es nicht wegen des Diensteides.

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48.

Croire au progrès ne veut pas dire croire qu’un progrès s’est déjà produit : ce ne serait pas une croyance.

An Fortschritt glauben heißt nicht glauben, daß ein Fortschritt schon geschehen ist. Das wäre kein Glauben.

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80.

La vérité est indivisible, donc incapable de se connaître elle-même ; qui veut la connaître ne peut qu’être dans le mensonge.

Wahrheit ist unteilbar, kann sich also selbst nicht erkennen ; wer sie erkennen will, muß Lüge sein.

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92.

La première fois que l’on adora les idoles ce fut certainement par peur des choses mais, en même temps, par peur de la nécessité des choses et aussi par peur d’en être responsable. Cette responsabilité semblait si énorme qu’on n’osait même pas l’attribuer à un être unique extérieur à l’humanité car sa médiation n’aurait pas suffi à alléger la responsabilité des hommes. Comme le commerce avec un être unique eût été trop entaché de responsabilité on rendit chaque chose responsable d’elle-même et on alla jusqu’à lui attribuer une certaine responsabilité sur l’homme.

Die erste Götzenanbetung war gewiß Angst vor den Dingen, aber damit zusammenhängend Angst vor der Notwendigkeit der Dinge und damit zusammenhängend Angst vor der Verantwortung für die Dinge. So ungeheuer erschien diese Verantwortung, daß man sie nicht einmal einem einzigen Außermenschlichen aufzuerlegen wagte, denn auch durch Vermittlung eines Wesens wäre die menschliche Verantwortung noch nicht genug erleichtert wor-den, der Verkehr mit nur einem Wesen wäre noch allzusehr von Verantwortung befleckt gewesen, deshalb gab man jedem Ding die Verantwortung für sich selbst, mehr noch, man gab diesen Dingen auch noch eine verhältnismäßige Verantwortung für den Menschen.

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96.

Les joies de cette vie ne lui appartiennent pas, elles sont notre peur de nous élever à une vie supérieure ; les tourments de cette vie ne lui appartiennent pas, elles sont notre propre tourment à cause de cette peur.

Die Freuden dieses Lebens sind nicht die seinen, sondern unsere Angst vor dem Aufsteigen in ein höheres Leben; die Qualen dieses Lebens sind nicht die seinen, sondern unsere Selbstqual wegen jener Angst.

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109.

(…)

Il n’est pas nécessaire que tu sortes de chez toi, reste à ta table et écoute. Non, n’écoute même pas, contente-toi d’attendre. N’attends même pas, reste tranquille et seul. Le monde s’offrira à toi pour que tu lui ôtes son masque; il ne peut faire autrement et, en extase, il se roulera à tes pieds.

(…)

Es ist nicht notwendig, daß du aus dem Hause gehst. Bleib bei deinem Tisch und horche. Horche nicht einmal, warte nur. Warte nicht einmal, sei völlig still und allein.

Anbieten wird sich dir die Welt zur Entlarvung, sie kann nicht anders, verzückt wird sie sich vor dir winden.

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One more time

Nous sommes tous coupables, ai-je pensé en me perdant en vélo, en chemin vers le nouvel Esat. Incapable de me concentrer sur l’adresse. Pensée kafkaïenne, ou kafkaesque. Nous sommes tous coupables, parce que nous prenons les choses trop à coeur, parce que nous nous sentons responsables de tout. Nous voyageons sans sérénité – “pas un instant de calme ne m’est offert en cadeau” -, maladivement, mélancoliquement, dodelinant de la tête comme des maniaques. C’est aussi que nous évoluons dans des espaces unipersonnels – nous les Architekturhunde. Nous sommes le maître et l’esclave, le baromètre et la tempête, la faute et le châtiment. Nous sommes tous coupables, comme des dostoïevskiens, parce que nous sommes obsessionnels et tournés vers nous-mêmes jusqu’à la folie. Il n’y a pas d’issue, nous sommes l’entreprise et la faillite, nous sommes la possibilité de catastrophe, nous sommes la catastrophe.

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Mais. Mais. Arrivé au pied des tours, traversé le patio dévasté des années soixante, attendu dans le minuscule accueil où, sur le mur blanc, étaient placardés les plan de sécurité incendie – trame implacable – et la “charte de dignité des personnes handicapées mentales.” Et, sur la porte vitrée, sur laquelle claquent les ballons de foot, une feuille A4 avec dessus en gros le chiffre “1974”. Diverses pensées se sont succédées là et puis ont disparu. Restent leurs fantômes qui flottent. Le moderne. Le post-moderne. L’écologie, sans qu’on sache trop laquelle. Il n’y a rien de continu, juste des signaux qui clignotent. Des fragments. Je vois finalement la directrice, nous plaisantons sur « 1974 » écrit en gros partout. C’est la date de création de l’association. Nos dates de naissance aussi. Elle m’explique qu’elle veut tout refaire et ne sais pas comment s’y prendre. Bataille avec le bailleur social. Puis elle me fait faire le tour. Tout est coincé dans la trame des années soixante. Pièces aveugles. Enfants handicapés. Travailleurs handicapés. Espaces qui prétendent au « care » mais qui font  plutôt penser à «surveiller et punir ». Et finalement, si j’en crois les salles de pause aveugles et les portes déglinguées, plutôt punir sans surveiller, juste laisser ces gens là, dans une case administrative, dans un délaissé urbain. Carrefour des indéterminations et des incuries. Mais d’où vient alors ce sentiment, cet enthousiasme, cette féroce envie d’avenir? Les lieux contiennent quelque chose. Une sorte de capital qui dort, d’énergie, de devenir. Ils contiennent leur transformation. Et l’art, finalement, c’est d’être là, de capter cela. Je suis libre, dans ce moment-là, si je m’engage. Je suis libre si je m’engloutis dans l’aventure. Encore une fois.

Kafka, Lettre au père (Brief an den Vater), 1919

« Elle est si loin de toi que tu ne la vois plus guère, tu mets plutôt un fantôme à la place où tu soupçonnes qu’elle est. »

« Sie ist so weit von Dir, dass du Sie kaum mehr siehst, sondern ein Gespenst an die Stelle setz, wo Du sie vermutest. »

À Milena

K., Merano, 12 juin 1920, samedi

“Pour moi ce qui se passe a quelque chose de formidable, mon monde s’effondre, mon monde s’édifie, vois comment tu (ce tu que je suis) y subsistes. Je ne me plains pas de l’effondrement, il était en train de s’effondrer, je me plains de son édification, je me plains de mes faibles forces, je me plains d’être né, je me plains de la lumière du soleil.”

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“Für mich ist es ja etwas Ungeheuerliches was geschieht, meine Welt stürzt ein, meine Welt baut sich auf, sieh zu, wie Du (dieses Du bin ich) dabei bestehst. Um das Stürzen klage ich nicht, sie war im Stürzen, über ihr Sich-aufbauen klage ich, über meine schwachen Kräfte klage ich, über das Geboren-werden klage ich, über das Licht der Sonne klage ich.”

Un soldat du rêve

Il était avec nous, sans y être vraiment. Il transportait une enfance. Il était différent, évoluait par bonds, et n’appartenait pas comme nous, à cette réalité. Il jaillissait comme l’idée. Il était source. Un sourire, d’une grande douceur d’un côté, et une inflexibilité impérieuse de l’autre. La prétention, non, l’habitude ? de vivre le monde dans sa tête, comme sa tête. Un travailleur du rêve, un volontariste, un pur certainement car il n’avait nos inhibitions, nos limitations. Chez lui, il n’y avait pas que son paletot qui s’appelait idéal, tout s’appelait idéal. Il flottait dans l’idéal comme chez lui. Il lui aurait fallu une cause, comme la Palestine qu’il défendait avec feu. Mais c’était plutôt dans la création qu’il était à son aise, chez lui pour ainsi dire. Lui, il arrivait en droite ligne du rêve, qu’il transcrivait avec élégance, sans trop d’impatience – tandis que nous, les tâcherons, les chiens de l’architecture, nous nous battions les flancs, nous arpentions la petite cour comme des damnés en maudissant nos insuffisances. Parfois, il venait avec son fils, un petit garçon, et c’était à la fois troublant et amusant parce qu’il était son fils et son fils, c’était lui. Soldat du rêve, du rêve il avait la discipline, de la soldatesque, il avait l’ardeur. Il était extraordinairement civil. Il me faisait penser au sémillant Docteur Kafka, toujours tiré à quatre épingles dans son bureau de l’Office pour l’assurance des travailleurs de Bohème. Comme lui son comportement avait quelque chose d’appris, d’excessivement discipliné, de premier de la classe. Mais c’est que, comme lui, il venait d’ailleurs, son aspect policé lui était un vêtement pour habiller son étrangeté native. Ardent, il l’était à la limite du Don Quichottisme, ne doutant jamais de retourner les situations, d’éliminer les obstacles, de convaincre les opposants ou les réticents. De là où il venait, de ce qu’il était dans son essence, il tirait cette sidérante énergie. Une sorte d’exilé, de Robinson Crusoé en notre triste monde. La réalité était pour lui une île merveilleuse dont il s’émerveillait, riant, de cueillir les fruits étranges au mépris des dangers. “Quels dangers ?”, riait-il encore.

Chercher la grâce enfouie

Le domaine de S. On compose les codes et on pousse les barrières successives comme on franchit les portes de l’enfer. Chaleur moite. Les chiens en cage hurlent. L’oliveraie. Les murs de pierre sèche dessinent les courbes du terrain. Après le défrichage on voit mieux la majesté des oliviers centenaires. On roule. Vues, échappées sur la mer et les îles aux détours de la route empierrée. Murs partout aux limites du domaine. Le front des chênes verts qui cachent la route puis les oliviers, la pierre, la terre, le vent. C’est beau mais infecté, vénéneux, empoisonné. La lumière jaune porte une menace, comme les chiens, les silences, les vieilles bories à demi-écroulées, les recoins d’ombre. On arrive, on gare la voiture et on finit à pied, longue séquence pour l’invité (l’arpenteur). Ils sont tous là, affairés, ils se reprennent après une fraction de seconde d’arrêt à notre arrivée. Il y a un dîner auquel manifestement ils préfèrent que l’on assiste pas. Faisant assaut d’amabilités, ils nous asseoient en face de la mer, ils nous donnent à boire, ils nous poussent hors de la zone dangereuse pour eux. Ils nous traitent. Nous buvons et partons rejoindre nos appartements avant de dîner avec le fils du gardien : plus adapté. Tandis que littéralement nous arpentons le terrain, cherchant les prises de vues, les détails, cette fameuse architecture vernaculaire corse dont on nous rebat les oreilles, les premières Mercedes arrivent, guidées par ces étranges voiturettes de golf tout terrain. Chiens encagés, architectes arpentant (Architekturhünde), possédants possédant. On ne saura pas qui dîne là. Il se murmure que certains sont venus en hélicoptère. Pourtant, le paysage essaie de dire quelque chose. La douce courbe des murs dans la lumière safran essaie de dire quelque chose, comme les îles lointaines. Il faut essayer. Il faut essayer de lutter pour faire émerger quelque chose, un projet, un sens, une culée qui tienne les frondaisons du monde. Tiago, le soir, au port, fait part de ses craintes. Le risque, c’est de perdre. Truisme. Le risque c’est le risque, c’est la vie. Je suis aidé en cela par ma nature légère, spontanée, par ma fainéantise de pensée et de volonté qui me fait me jeter dans les situations par flemme d’y penser, d’y réfléchir, de gravement soupeser les raisons et les arguments.  « Je suis un cartésien, dit Tiago. » Pas moi, ça c’est sûr. Chercher une forme de liberté, de légèreté. Chercher la grâce et la spiritualité enfouies sous des tombereaux de raisons qui sont autant de craintes. Sous ce barracùn, au domaine, près de l’entrée, fragile assemblage de pierres empilées formant une voûte primitive, une sorte d’oculus dispense la lumière. Chercher une liberté errante, fragile, personnelle, qui ne tienne qu’à un fil, qui appartienne au hasard.

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Appuyant ses mains contre le bord de la table, il se rejeta en arrière et, le corps détendu, regarda fixement le plafond.

« La fausse liberté, l’apparente liberté, que l’on ne cherche à obtenir que par des dispositions extérieures, est une erreur, un chaos, un désert où rien ne saurait pousser que les herbes amères de l’angoisse et du désespoir. C’est naturel, car ce qui possède une valeur réelle et stable est toujours comme un cadeau qui vous est fait de l’intérieur. Tant il est vrai que la croissance de l’homme ne s’effectue pas de bas en haut, mais de l’intérieur vers l’extérieur. Voilà la condition fondamentale de toute liberté de la vie. Cette liberté n’est pas un climat social produit artificiellement, c’est une attitude, obtenue au prix d’une lutte incessante, envers soi-même et envers le monde. Une condition qui fait qu’on devient libre.

⁃ Une condition? demandai-je avec méfiance.

⁃ Oui, dit Kafka et il répéta sa définition.

⁃ Mais c’est tout à fait paradoxal, m’écriai-je.

Kafka respira profondément et dit : « Oui, c’est effectivement ainsi. L’étincelle qui constitue notre vie consciente doit jaillir d’un pôle à l’autre, par-dessus l’abîme qui sépare les contraires, afin que l’espace d’un éclair nous apercevions le monde. »*

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*Gustav Janouch, Conversations avec Kafka