A&E, suite

14

Petite Ceinture

un couple marche entre les rails, sur les ballasts

elle en manteau lui en blouson de cuir

silhouettes minuscules dans la ville énorme

de loin en loin ils s’arrêtent – tournés l’un vers l’autre, pour discuter un point –

comme un train.

–

15

– L’aventure et l’ennui, c’est la même chose…

– Ça ne peut pas être la même chose?

– Si. Quand j’attends sous la pluie, c’est l’ennui – mais c’est presque tout de suite l’aventure, ce qui surgit…

– D’accord, mais l’aventure alors?

– Eh bien, c’est pareil. Au coeur de l’action la plus violente, de l’émotion la plus forte il y a comme un soupir, un havre, une distance. C’est l’ennui.

–

16

sur les chapeaux des dentistes

les motifs

qui se voulaient joyeux

–

17

rue de Belleville

bitume

vent d’ouest

un oiseau boit

à une flaque d’eau

–

18

rue de Belleville

l’identité est une plaisanterie

un vieil homme sort de chez lui

cheveux de neige

frissonne un instant

cligne des yeux

– comme surpris

d’être lui.

–

19

boulevards de ceinture

c’est l’aube à vélo et

dans une cuvette de brouillard

le panneau de publicité émet le cri

d’une bête blessée.

–

20

se propulsant sur une trottinette une dame a dit ceci (rue Francoeur)

réchauffer

une pizza

pour cinq filles

sages

– au même moment le soleil se couchait.

–

21

rue des deux ponts

après une brève concertation

une fraction de seconde en vérité

deux souris traversent le trottoir et s’engouffrent dans un soupirail

flèches grises.

Camus, Carnets, III

*

Personne ne mérite d’être aimé – personne à la mesure de ce don sans mesure. Celui qui le reçoit découvre alors l’injustice.

*

26 octobre 1954

Le contraire de la réaction ce n’est pas la révolution, mais la création. Le monde est sans cesse en état de réaction il est donc sans cesse en danger de révolution. Ce qui définit le progrès, s’il en est un, c’est que sans trêve des créateurs de tous ordres trouvent les formes qui triomphent de l’esprit de réaction et d’inertie, sans que la révolution soit nécessaire. Quand ces créateurs ne se trouvent plus, la révolution est inévitable.

*

10 décembre 1954

Ce n’est pas la mélancolie des choses ruinées qui serre le cœur, mais l’amour désespéré de ce qui éternellement dure dans l’éternelle jeunesse, l’amour de l’avenir.

*

Le Premier Homme. « Et pensant à tout ce qu’il avait fait sans le vouloir vraiment, que d’autres avaient voulu ou plus simplement parce que d’autres avaient fait ainsi dans des circonstances assez semblables, tout cela dont l’accumulation pourtant avait fini par faire une vie, celle qu’il partageait avec tous les hommes qui pour finir meurent de n’avoir pas su vivre ce qu’ils voulaient réellement vivre. »

*

« Il voulait être banal, sortait, dansait, avait les conversations et les goûts de tout le monde. Mais il intimidait tout le monde. Sur son seul air on lui supposait une pensée et des préoccupations qu’il n’avait pas ou qu’il avait sans accepter de les mettre au premier plan. »

*

L’Aventure et l’Ennui

9.

je me souviens

il y a des années

j’arpentais Paris avec un peintre nommé Papillon

d’un chantier l’autre dans la camionnette blanche

et un soir – n’en pouvant plus – il a fini par me demander

mais enfin

pourquoi

es-tu

toujours si triste?

–

10.

mercredi soir

en avance pour mon rendez-vous

j’attends sous un auvent

il pleut comme dans le Grand Sommeil

il pleut comme toujours

l’Aventure et l’Ennui

–

11.

vaguement poétiques

et peu destinés à l’exactitude

nous allions…

–

12.

Riquet

oiseaux d’hiver

espoir clignotant

–

13.

Romainville

je marche délice

dans le gris

la ville – Scharoun

Sans titre – (janvier)

1.

dans le parc embrumé au matin

cet instant où les bûcherons attendent

bras ballants devant la masse des

sapins de Noël morts

qu’ils s’apprêtent à broyer.

2.

les fonds des visioconférences

comme les bords de la boîte

de notre ennui.

3.

nous n’avons plus vraiment de conversations

trop lâches pour aborder les sujets

à la place, des exercices, des mimiques, des rires horribles.

4.

besoin irrépressible de m’ensevelir dans des archives grises, dans le silence de la Staatsbibliothek.

5.

le virage de la rue de Belleville

pâle soleil

l’inconnaissable.

6.

Furcht und Ehlend…

7.

la salle d’attente

on y a un air de bête pauvre, dit Camus

elle est à nos mesures puisque

on s’y angoisse.

8.

le marché aux livres

brume et sentiment de lointain

bonheur, vif, très court, froid

Camus, Carnets II, 1947

À mesure que les œuvres humaines ont fini par recouvrir peu à peu les immenses espaces où le monde sommeillait, à tel point que l’idée même de la nature vierge participe aujourd’hui du mythe de l’Éden (il n’y a plus d’îles), peuplant les déserts, lotissant les plages, et raturant jusqu’au ciel à grands traits d’avions, ne laissant plus intactes que ces régions où justement l’homme ne peut vivre, de même, et en même temps (et à cause de) le sentiment de l’histoire a recouvert peu à peu le sentiment de la nature dans le cœur des hommes, retirant au créateur ce qui lui revenait jusque-là pour le redonner à la créature, et tout cela par un mouvement si puissant et irrésistible qu’on peut envisager le jour où la silencieuse création naturelle sera tout entière remplacée par la création humaine, hideuse et fulgurante, retentissante des clameurs révolutionnaires et guerrières, bruissante d’usines et de trains, définitive enfin et triomphante dans la course de l’histoire – ayant achevé sa tâche sur cette terre qui était peut-être de démontrer que tout ce qu’elle pouvait faire de grandiose et d’ahurissant pendant des milliers d’années ne valait pas le parfum fugitif de la rose sauvage, la vallée d’oliviers, le chien favori.

Camus, Carnets II, novembre 1945

La pente la plus naturelle de l’homme c’est de se ruiner et tout le monde avec lui. Que d’efforts démesurés pour être seulement normal! Et quel plus grand effort encore pour qui a l’ambition de se dominer et de dominer l’esprit. L’homme n’est rien de lui-même. Il n’est qu’une chance infinie.

Mais il est le responsable infini de cette chance.

De lui-même, l’homme est prêt à se diluer. Mais que sa volonté, sa conscience, son esprit d’aventure l’emportent et la chance commence de croître. Personne ne peut dire qu’il a atteint la limite de l’homme. Les cinq années que nous venons de passer m’ont appris cela. De la bête au martyre, de l’esprit du mal au sacrifice sans espoir, pas un témoignage qui n’ait été bouleversant. À chacun de nous revient d’exploiter en lui-même la plus grande chance de l’homme, sa vertu définitive.

Le jour où la limite humaine aura un sens, alors le problème de Dieu se posera. Mais pas avant, jamais avant que la possibilité ait été vécue jusqu’au bout. Il n’y a qu’un but possible aux grandes actions et c’est la fécondité humaine.

Mais d’abord se rendre maître de soi-même.

Camus, Carnets, I, 1937

« Aller jusqu’au bout, ce n’est pas seulement résister mais aussi se laisser aller. J’ai besoin de sentir ma personne, dans la mesure où elle est un sentiment qui me dépasse. J’ai besoin parfois d’écrire des choses qui m’échappent en partie, mais qui précisément font la preuve de ce qui en moi est plus fort que moi. »

Schiller à Goethe, Iéna, le 17 août 1797

« Mes propres expériences, si peu nombreuses qu’elles soient, m’ont montré que la poésie ne possède pas le secret de faire plaisir aux gens, pris d’ensemble, mais qu’en revanche elle a le pouvoir de les mettre fort mal à l’aise, et je suis d’avis que, du moment qu’on n’est pas en mesure d’atteindre le premier résultat, il faut résolument se décider pour la seconde méthode. Il faut les harceler, les troubler dans leur béatitude, les plonger dans l’inquiétude et dans la stupeur.

De deux choses l’une, la poésie doit se dresser devant eux soit comme un bon génie, soit comme un spectre. C’est à ce prix seulement qu’ils apprendront à croire à l’existence de la poésie et qu’ils prendront de la considération pour les poètes. Et, de fait, je n’ai jamais rencontré nulle part cette considération à un plus haut degré que parmi cette classe d’hommes, mais nulle part aussi, j’en conviens, plus stérile et plus dénuée d’enthousiasme. Il y a chez tout homme quelque chose qui parle en faveur du poète, et vous avez beau être un réaliste aussi sceptique que vous voudrez, il faut bien que vous m’accordiez que cet x est la semence de l’idéalisme, et que c’est uniquement grâce à lui que la vie pratique, avec ce qu’elle a de terre-à-terre et de vulgaire, n’a pas détruit toute capacité de sentir la poésie. Assurément, il s’en faut de beaucoup que cela suffise à exalter l’inspiration proprement dite, celle qui est vraiment artistique et éprise de beauté, et je conviens qu’il lui arrive au contraire trop souvent de s’en sentir gênée dans son essor, tout comme la liberté se sent contrainte par les préoccupations moralisantes; mais c’est déjà un grand pas de fait, qu’on voie s’ouvrir une issue qui permette d’échapper à la plate banalité quotidienne. »

Ex familia

Tout est inconnaissable. Tout est mystère. Tout est doute. Tout est question. Tout est trouble. Tout est lueur. Les hardes de chevreuils qui courent dans les champs détrempés entre forêt et hangars. Les ronds-points où flottent les banderoles débandées. Le pavillon enfin, dans son impasse qui se referme sur un cercle de bitume. Tout le monde est là, dans l’entrée, à m’attendre. Mélange de joie et de gêne. On s’embrasse gauchement. La conversation roule partout en évitant tous les sujets comme un torrent fou – de monstrueuses zones de silence. Le torrent de l’inconnaissable. Et le trouble, toujours, de reconnaître une silhouette, un geste – les mains pliés au-dessus de la tête, un mime, un signe – une expression, un sourire. Je vois les parents de tous ces gens sur leurs visages et ils voient le visage des miens sur le mien. Je vois – alors qu’un autre chevreuil des bois de Bellessart refroidit sous la sauce grand veneur – le mécanisme de la famille, de la reproduction, de la distinction, du capital. Je vois le trouble de l’identité qui circule entre les assiettes, qui prospère dans les silences. Tourner autour des personnes qui ne sont pas là, absentes ou mortes. La famille, quand on ne la pratique pour ainsi dire jamais, devient un fascinant mystère, car enfin pourquoi ce pavillon-là plutôt que celui d’à côté. Ce sourire-ci plutôt que celui-là. « (…) l’oeil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. »* C’est comme de rentrer par effraction dans les vêtements d’un acteur. Tu ressembles à ton père. Tu ne ressembles pas à ton père. Des maisons des enfants des piscines des voitures des photos des papiers dans des cartons. Des étiquettes collées sur des meubles. Des silences et parfois, inexplicablement, des rires stridents. Je repars avec les manuscrits de ma mère dans un sac en papier. La file de lumières rouges des voitures dans la nuit. Ta voix au téléphone. Le trouble. Je roule, engagé comme le passe-muraille plus qu’à demi dans ma vie.

—

* Rimbaud, Mauvais sang, Une saison en enfer, 1873

Dans le crépuscule qui s’effondre

Romainville. La maison est une déflagration traversée par les derniers rayons du soleil. Novembre, c’est un vendredi avant un répit, quel répit au juste? La première fois, je n’avais pas remarqué, tout juste un léger désordre. « Les enfants… » avaient-il dit en esquissant un geste vague, englobant, en guise d’explication. Mais, comme toujours, la seconde fois, je vois à travers les yeux d’A-c qui hésite entre fou rire et horreur. Le chien Django, trop émotif, urine sur mes bottines façon nubuck. Nous sommes tout de suite catapultés dans le burlesque, le jeune chien aboie et gémit, la cliente se présente avec une bouteille d’eau et un mouchoir en papier, A-c lutte, les yeux révulsés, pour ne pas éclater, il est quatorze heures quarante et tout a explosé. Il n’y a plus de conventions sociales, il n’y a plus que des situations absurdes dont on ne sortira pas et c’est peut-être ça qui rend si triste l’animal par ailleurs charmant : la maison, l’après-midi, l’architecture, le travail, le langage même, tout est sans issue. Tout a explosé, des débris d’objets gisent en toute position, démantibulés, moisissent sur place en témoignant chacun d’une catastrophe soudaine, personnelle, violente, inexplicable. Cartons qui se décomposent dans la neige suintante. Casseroles béantes, jouets, linges, quels linges, objets, objets, objets gisants, brisants, arêtes insupportables du réel. Le chien est attaché à son fauteuil. Il faut voir le regard de cet épagneul. La cliente assise pieds-nus devant sa visioconférence. Nous, arguons-nous cyniquement, ce sont surtout les murs qui nous intéressent. Alors on mesure, écartant des plaques, des morceaux de plastique, des bribes, des fragments, des effondrements. C’est comme s’aventurer dans une jungle, où une syntaxe qui serait devenue folle, une machine à entropie. Nous visons désespérement les fenêtres avec nos instruments, le jour décline et l’on n’entend que les relances molles de la visioconférence. Nul ne passe dans la rue. Un aquarium glauque recèle une vie plus obscure encore. Quelle vie? Que faire? La cliente se prend la tête dans les mains. Nous progressons pièce par pièce comme les arpenteurs du Château, les assistants maléfiques d’une entreprise incertaine. Quelle entreprise? Ne voyez-vous pas que tout est perdu? Que plus rien n’a de sens? Que cette vie quotidienne est un enfer? Et qu’est-ce que nous faisons là, nous les sournois arpenteurs? Que déplorons nous? Que réclamons nous? L’ordre? La décence? Le ménage? Pire, le sens? Tous les mots sont piégés. Tous les mots des livres qui dorment sur les rayonnages blancs sont comme le chien, comme tout ici : perdus.

On repart, chacun de son côté, et la ville est exactement comme la maison, explosée. Tout est broyé en blocs gris, dignes, silencieux, désertés, d’une tristesse et d’une beauté indicibles. Tout est fini avant d’avoir commencé, les rails du tramway comme fichés dans du sable, les plaques de béton blanc étalés devant une casse automobile, le bar « L’horizon », fermé, les maisons ouvrières tapies dans des impasses en attendant d’être mangées, le nouveau métro instantanément gris avec l’affiche qui annonce « Chatelet à 17 minutes », le cinéma Le Trianon. Tout s’enfonce, tout sombre, tout s’effondre dans le gris grumeleux du soir, dans une majestueuse grandeur. C’est à pleurer.