Hôtel Angst (suite)

Il y aurait l’apparence, brillante, du monde : la colline étagée en terrasses vers la rade avec les serres en ruine et la maison posées dessus ; la profondeur bleue de la mer traversée par de petits poissons plus bleus encore ; les rayons du soleil qui se glissent entre les feuilles odorantes d’un figuier ; la piazzetta alanguie, le soir, où se glisse le vent coulis des ruelles et où joue, innocent et heureux, l’enfant. Et puis, il y aurait un autre monde, souterrain, subaquatique, inconscient, caché. Un monde intérieur qui par moments s’ajuste de manière étonnante au monde visible, comme celui des rêves. Les non-dits, les mystères et les nœuds, les inhibitions et les fantasmes. Il y aurait un monde visible qui serait du registre de la déclaration, du positif, et un monde fantasmé qui serait du domaine du souhait, du désir refoulé ou non, satisfait ou non. (Freud, Die Traumdeutung, 1900 :  Der Traum ist die (verkleidete) Erfüllung eines (unterdrückten, verdrängten) Wunsches. / Le rêve est l’accomplissement (déguisé, travesti) d’un souhait ou d’un désir (réprimé, refoulé)). Au premier monde correspondrait un langage, un comportement, même une civilisation – mais qui reposerait entièrement (qui serait profondément ancré dans), sur le second monde. Ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire, dit Wittgenstein. Mais ce que l’on dit repose dangereusement sur ce qu’on ne dit pas.

MittelEuropa

Rêvé qu’on fêtait mon anniversaire, dans une ville d’Europe Centrale genre Budapest ou Prague. Jeanne, Jérôme, Gabriel, Paula, Astrid étaient là, plus quelques locaux qui nous guidaient dans la ville. Comme cadeau je recevais la Renault 5 orange des années 70 de ma mère, confiée par mes parents qui apparaissaient à un moment. J’éprouvais des difficultés à me repérer dans les rues, à lire le tchèque ou était-ce le hongrois . A un moment la R5 se transformait en une grosse moto noire que je peinais à démarrer. Topographie extraordinaire du rêve, les places perchées sur des buttes, le fleuve (le Danube?), l’architecture viennoise, les appartements, même une cabine dans les bois, dans les environs de la ville, que nous gagnions à un moment. Soleil. Je voyais les chèques verts des participants posés sur une table, je distinguais les différentes écritures. Intrigué par les participants anonymes, hommes et femmes (Vanja?), qui semblaient être là à titre d’organisateurs, que je ne connaissais pas.

L’anglais

Il m’intriguait. Un jour à Londres. Un autre à Copenhague. Et à Paris, bien sûr, ou il semblait être chez lui. Je lui avais demandé ce qu’il faisait à Paris et il avait répondu, songeur, avec une once de regret, que c’était une bonne question. Il m’expliquait son travail, patiemment, mais je ne comprenais rien. Il aidait à résoudre des erreurs judiciaires, disait-il, mais ça me paraissait fantastiquement vague. Ou alors il conseillait « une firme danoise ». Il travaillait beaucoup, mais souvent paraissait vacant, disponible, indécis. Je commençais à m’inquiéter. Jusqu’à présent, j’avais fait mon numéro, enfin mon travail : je l’emmenais dans le fleuve, par les rues traversières, à la nuit tombée. Mais peut-être que c’était lui qui m’emmenait dans son fleuve à lui. Peut-être que c’était lui qui était « le précurseur ».

Le Train Fantôme

Sa vie était une suite de frayeurs. Ce n’était pas tellement lui qui allait au-devant d’elles ; plutôt, elles qui surgissaient pour lui sauter dessus comme dans un train fantôme. Le déroulement du temps, pour lui, était la promesse de nouvelles angoisses, de nouvelles créations si on veut qui surgissaient du noir comme dans le tableau de Füssli. Il y avait la peur d’être malade, d’être quitté et surtout, sursummant tout, la peur de se tromper. Il était passionnément conservateur, il freinait désespérément dans ce temps qui le traînait. Il regardait maladivement vers l’arrière, guettant dans son sillage ses erreurs qui s’éloignaient dans l’irrévocable. 

Bordighera

midi sonne

un train passe

le soleil écrase les draps blancs

les amis viennent de partir

au loin, en bas, sur une sorte de polder étendu sur la mer, le chantier s’est arrêté.

—-

le jeune Hector, parmi d’autres éclairs charmants nous a dit :

« regardez, je ne vois rien ».

—-

hier soir

sur la piazzetta

tout était contenu dans l’instant et dans nos verres glacés

des ruelles arqueboutées aux maisons

coulait un vent rare

comme une conversation qui s’éternise.

Tsipaïev (rêve)

Rêvé que j’avais un client russe, nommé Tsipaïev. J’arrivais en retard pour le trouver entouré d’un aréopage de conseillers, de gardes du corps, de contrôleurs ; dans un grand bâtiment genre marché couvert. Je crois que je devais présenter le projet – une sorte d’exposition concept sous les verrières. Il y avait aussi des échafaudages et de la pluie. J’animais la chose comme je le fais d’habitude. Tsipaïev avait un ton amical, mais légèrement menaçant.

⁃ Essayez d’être plus à l’heure la prochaine fois, me dit-il.

Tsipaïev était hâve, stoïque, pâle sous une barbe grise, stoïque, sardonique. Il était distant, encombré de lui-même, amusé de cet encombrement. Il parlait avec la bouche légèrement de travers en dévoilant de petites dents pointues.

Puis, plus loin :

⁃ Pour la présentation je voudrais que cela soit plus élégant.

⁃ Mais je n’ai pas vêtements, je réponds.

Puis au moment de son départ avec tous ses gens :

⁃ C’est difficile… (ton las)

⁃ Qu’est-ce qui est difficile?

⁃ (geste las englobant mollement tout l’environnement) C’est… difficile.

Puis à la fin du rêve tout le bâtiment devient un supermarché et on comprend que tout ce qui précède était un rêve dans le rêve.