Bruno Pellegrino, Dans la ville provisoire, 2021

Erratum. L’écriture c’est le style. Proust, Modiano, Pellegrino. Mais contre-erratum, l’écriture c’est aussi le filet, la maille. Le style est le filet, le filet c’est le style. Le truc qui intercepte les machins qui passent. On peut toujours rêver que ça se travaille, et de fait ils travaillent mais je pense qu’on l’a ou qu’on l’a pas. Pellegrino, il l’a. Le style est souverain, il règne. Il capte le monde et de suite le remplace, comme la carte géante des géographes de Borges. Les quelques premières phrases qui décrivent la lagune et ses arrières industriels décatis me donnent le frisson. C’est une musique, c’est vraiment une nappe tranquille qui couvre le monde comme la montée des eaux qu’il écrit, plus qu’il ne l’a décrit. Tranquille, comme un très bon joueur qui serait toujours en avance sur la balle. Il a le temps, pardi, puisque c’est lui aussi qui écrit le temps. C’est un monde qui remplace le monde et qui s’adresse à l’organe en nous qui est avide de ce remplacement.  Plus que voir, ce serait boire, à longs traits tranquilles, le monde, les choses, le « was geschiet ». Mais alors le Moi, les gouffres, les abîmes, les impossibilités – comme dans W -, cachés, inexistants? Non pas, mais subsumés par le style. Le style intègre le Moi mais sous une forme moléculaire, réticulaire ou mycélienne. Presque divine en fait, comme l’esprit qui flotte sur les eaux. Et qui s’autorise, pour le coup timidement, et très épisodiquement, à s’incarner ou à montrer un petit pan de Moi sur les eaux. Une mer, c’est ça, être une mer à la fois intérieure et extérieure. Et « provisoire ».

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« J’ai éteint ma musique en arrivant au parc public. Grands arbres et vieilles statues, une brouette au pied d’un monument fleuri de couronnes flétries. En dehors de l’allée principale, couverte de gravier et plantée de tilleuls et de chênes verts, le terrain était boueux. J’ai continué jusqu’au quai où étaient amarrés trois yachts étincelants. Les racines des platanes et des pins étaient festonnées de sel, des vagues projetaient de l’écume sur l’herbe. Je me suis assis sur un banc. L’eau donnait au silence une texture particulière. Froissements, clapotis, un oiseau qui plonge la tête, le glissement rythmique d’un skiff, les sons veloutés et vaguement menaçants de cette masse lourde et lente qui se disloquait et se reformait, c’était tellement ancien, ça n’arrêterait jamais. »

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