Étranges baigneurs

Les Bains de la Renaissance, c’est un asile de fous mais personne ne s’en rend compte car chacun est fou, précisément. Chacun est dans le tortueux couloir de sa névrose, chacun est une « conscience assaillie », une citadelle assiégée. Personne ne dort. Une cigarette, un café, une tape sur l’épaule ou un conseil empreint d’une dérision amère sont le salaire du fou parmi les fous, dispensé dans la petite cour – surmontée d’un filet anti-pigeon – qui a tout de l’asile psychiatrique. Je suis frappé de voir à quel point l’architecture est une solitude, comme l’écriture ; selon Kafka, on n’est jamais assez seul. Car ce qui résiste, ce qui proteste, ce qui dort mal, c’est plus qu’une obsession, c’est une conscience. Les architectes sont trop sacrificiels, me dit mon avocat. Vous êtes trop seul, me dit l’expert. Certes, mais on a beau s’entourer, s’associer, partager – et je l’ai fait plus souvent qu’à mon tour au risquer de me parer de fioritures d’imposture – seul, on est, seul on demeure. Aux Bains, tout le monde parle tout seul, fait des moulinets de bras Don Quichottesques, affronte ses moulins, ses problèmes, ses clients, murmure un langage qu’il est seul à comprendre. Des fous. Ce n’est pas corporatiste ou lié à la profession – le mot professionnel m’évoque toujours des horreurs. C’est que chacun est porteur d’une mélodie fragile qu’il engendre, et qui aussi le porte, vaille que vaille, vers un possible accomplissement. Il faut l’entendre, il faut la chercher, il faut chercher à continuer à l’entendre. C’est ça le projet, qui nous fait voir le monde et la vie en chimères, en devenir, en possible. Nous sommes les baigneurs du fleuve devenir, pas peu fiers, ironiques, butés, bredouillant sous le filet de la cour. Je me souviendrai toujours du visage flouté de Louis I. Kahn, sur l’écran d’une télévision à Beaubourg il y a bien, bien longtemps, un jour de printemps. Que disait-il – il parlait tout à fait comme du fond d’une dimension qui lui était propre : « Architecture… doesn’t exist. »

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