Toujours ce sentiment d’étrangeté, Unheimlich. Peut-être qu’il vient juste de l’âge qui avance, des forces qui baissent et de la confiance en soi et dans le monde qui diminuent. Mais tout de même, traversant Paris dans ce temps toujours bizarre, voilé, comme feutré, on ne saisit plus le sens des choses, les filles en jupe, les terrasses des cafés, les touristes hagards, les voitures et les vélos qui sillonnent en tous sens ou attendent rageusement : tout semble faux. Terreur de découvrir la fausseté de tout, dit Nietzsche. Tout un monde, une société
qui continuerait à fonctionner mécaniquement, à vide, car dans le ciel un grand krach se serait produit, le sens aurait implosé ; mais silencieusement, sans que personne ne s’en rende compte. Quelque chose comme : Dieu est mort. Le principe même de notre mouvement et de notre action se serait perdu par mégarde. Le sens du combat, le sens de l’absurde seraient devenus des armures inutiles, clinquantes, déplacées. Et il en résulterait davantage encore de combat et d’action et d’absurde. Pour quoi combattons-nous – car ça semble bien être un combat ? Pour défendre quoi ? Ou bien, pourquoi nous nous retrouvons-nous à défendre ainsi, par défaut de quelle initiative, de quelle audace, de quelle vision ? Qu’avons-nous perdu de vue ? La spiritualité, comme Tarkovski ? La foi dans le futur et le progrès, comme nos parents ? Le sens du commun ou de la société ? Sur ma table les trente-sept tracts des candidats aux élections européennes.