Cruising

Les masques des joggers fendent l’espace fluide, les ombres tranchantes et ce nouveau soleil qui semble venu de très loin dans l’espace. Le masque profilé épouse toujours plus étroitement les contours de leur visage, comme ces lunettes de soleil qui viennent mouler étroitement  l’orbite des yeux. On entend de moins en moins le choc de leurs chaussures légères sur le sol, ni le son de leur respiration filtrée, ni le mouvement de leur corps dans l’espace vide. Ce sont les trotteurs de l’apocalypse, les messagers infatigables du nouvel Ordre, les héros et les héroïnes d’un mystérieux jeu vidéo survivaliste dont on ignore les règles.  On voit d’autres figures aussi, dans la Mouzaïa, autour du parc. Des petits groupes de gens distendus qui conversent, à deux mètres les uns des autres, les mains dans les poches, les yeux baissés ou derrière des lunettes de soleil, sous la visière de casquettes — toutes sortes de dispositifs destinés à affronter un milieu extérieur hostile. Nos promenades sont des sorties extravéhiculaires dans la jungle des dangers, et le danger c’est l’Autre, bien sûr. Mais le désir, c’est l’Autre aussi alors, instinct de conservation et instinct de conversation négocient, trouvent des accords, signent des deals. C’est fascinant de voir avec quelle facilité ces ajustements se font : ce qui se perd en mimiques, en expression faciale, en clins d’œil se gagne en grands gestes expressifs, mouvements de sémaphore que je capte aussi depuis ma fenêtre en même temps que ces voix chuchotées qui traversent l’espace silencieux. En sans doute, aussi, que les sujets de conversation se sont simplifiés jusqu’à l’épure, la simple conservation du lien, la relance convenue d’une quotidienneté lissée, bornée, encadrée. Nulle révolte ne gronde ici. Partout règne ‘the new normal’dans la lumière blanche d’avril. Rue de la Mouzzaïa, toute une famille masquée s’extasie devant des jonquilles sur une plate-bande. La femme est séduisante derrière son masque. L’homme est nécessairement rassurant derrière son masque, tout comme l’enfant est délicieux derrière son masque. ‘O, make me a mask !’ chantait Dylan Thomas. Le voilà servi.

Allée de la Renaissance, un jazz agréable s’échappe d’une fenêtre entrouverte. On imagine le robot holographique à l’œuvre, tissant patiemment ce niveau de réalité de grand luxe, incomparablement réel. Plus loin, sur les boulevards de Ceinture, je vois une boulangerie sous plastique, l’herbe entre les rails du tramway désaffecté qui prétend au statut de prairie. Des systèmes sophistiqués attendent, très lentement se corrodent dans la béance de leur utilité inutile, sous l’œil froid des caméras de vidéosurveillance. De la Butte-Rouge, j’aperçois des voitures solitaires sur le périphérique, comme arrêtées dans leur course : on dirait de mornes robots patrouilleurs. Plus loin encore une sorte de petit square, un biotope mis au point par un paysagiste consciencieux avec poissons rouges, tritons, grenouilles, roseaux, lentilles d’eau. Sont-ils réels ? On en jurerait, n’était un petit morceau de plastique qui dépasse par ci, par là. Le plastique des masques, des lunettes, des voiles de polyane jetés contre la contagion. Le plastique des bouteilles d’eau et le plastique qui contient l’air du ballon de foot que se renvoient mollement des adolescents ennuyés, dans la cage de leur playground flambant neuf. La notion même de préservatif prend un tour grotesque, nous allons finir dans des bulles stériles individuelles, chauffées au soleil comme dans les visions de JG Ballard. L’étrange mélange que nous inhalons, que nous assimilons comme de l’air, comme du plancton, comme une nourriture fluide et sans goût : pour partie plastique, pour partie résidu biologique, mais d’origine douteuse, pour partie, l’ordre social en pleine recomposition avec les programmateurs à lunette qui pédalent à toute vitesse leurs lignes de code – ça va marcher, ça va marcher –, pour partie le déversement numérique que nous happons à grandes lampées sur WhatsApp, sur Google, sur Zoom, sur Skype, sur FaceTime : nous n’avons plus assez de bouches pour avaler, ni d’orifices pour assimiler il va falloir nous en créer de nouveaux. Chimères, nous sommes. Créations composites de tous ces fragments, argonautes de l’océan de plastique et du white noise.

Place du Danube, une autre famille happe les signaux lumineux du panneau d’information municipal : ‘ETERNUEZ DANS VOTRE COUDE / NE VOUS DEPLACEZ PAS SANS MOTIF VALABLE / NE SERREZ PAS LA MAIN / N’EMBRASSEZ PAS’, etc. On voit le combo masque-lunettes de soleil qui opine en rythme. J’écoute ‘Nineteen Eighty-Four’ de Eurythmics sur mon Iphone grâce à mon abonnement Apple Music. Il n’y a rien à comprendre ni à penser. Juste regarder. Ecouter. Observer. Happer avec nos branchies de chimères. Le supertanker est en train d’incurver sa trajectoire avec la gravité d’une planète qui éviterait un astéroïde. Le code du jeu vidéo se recompose en silence. Les ombres s’avancent lentement dans l’après-midi, sur les carrefours déserts.

Laisser un commentaire