The voyage out, IV

– « What do you call life? », said Saint-John.

– « Fighting, revolution », she said.

La révolution chez Woolf, c’est la solitude. C’est l’état de solitude, avec ses faiblesses, son sublime royaume, ses fragilités face aux autres qui, eux, suivent tous les « traces de craie invisibles » qui leur dictent leur comportement. Son indétermination, aussi, ce grand flou où les mots ne sont plus que des sons charmants, comme des éléments de la nature qu’on voit pour la première fois. Rachel flotte, plane à dix mille mètres, tombe en arrêt devant un arbre, un peigne, un homme, un rocher. Que sont donc ces choses pour la psyché pure, c’est-à-dire, l’être sauvage, l’être révolutionnaire qui tourne en lui-même, monadique?

Et la révolution dans la révolution, c’est que cette solitude, c’est celle des femmes, celles que personne ne voit, celles que personne n’écoute « sauf si elles sont jolies ». Terra incognita, continent noir que certains sensibles comme Hewett essaient de comprendre – on n’a pas dit, conquérir. Rachel qui zone en fredonnant entre l’heure du déjeuner et celle du thé, qui arbore sa vacuité apparente comme un emblème d’impressivité, qui moque le monde ridicule des hommes, les banques, les tribunaux, les mines, les usines.

La société, c’est une transaction, une abdication originelle dès l’enfance : la psyché renonce à être une psyché, elle acquiert, elle avale difficilement le monde des fins, des buts, des causes, des moeurs, de la morale, des raisons. Mais au prix, grâce à cette invisibilité il existe un monde où l’on vous fout la paix, un monde très grand, exaltant, inconnu.

The voyage out, III

« After standing still for a minute or two he turned and began to walk towards the gate. With the movement of his body, the excitement, the romance and the richness of life crowded into his brain. He shouted out a line of poetry, but the words escaped him, and he stumbled among lines and fragments of lines which had no meaning at all except for the beauty of the words. He shut the gate, and ran swinging from side to side down the hill, shouting any nonsense that came into his head. “Here am I,” he cried rhythmically, as his feet pounded to the left and to the right, “plunging along, like an elephant in the jungle, stripping the branches as I go (he snatched at the twigs of a bush at the roadside), roaring innumerable words, lovely words about innumerable things, running downhill and talking nonsense aloud to myself about roads and leaves and lights and women coming out into the darkness—about women—about Rachel, about Rachel.” He stopped and drew a deep breath. The night seemed immense and hospitable, and although so dark there seemed to be things moving down there in the harbour and movement out at sea. He gazed until the darkness numbed him, and then he walked on quickly, still murmuring to himself. “And I ought to be in bed, snoring and dreaming, dreaming, dreaming. Dreams and realities, dreams and realities, dreams and realities,” he repeated all the way up the avenue, scarcely knowing what he said, until he reached the front door. Here he paused for a second, and collected himself before he opened the door. »

The voyage out, II

“D’you think Garibaldi was ever up here?” she asked Mr. Hirst. Oh, if she had been his bride! If, instead of a picnic party, this was a party of patriots, and she, red-shirted like the rest, had lain among grim men, flat on the turf, aiming her gun at the white turrets beneath them, screening her eyes to pierce through the smoke! So thinking, her foot stirred restlessly, and she exclaimed:

“I don’t call this life, do you?”

“What do you call life?” said St. John.

“Fighting—revolution,” she said, still gazing at the doomed city. “You only care for books, I know.”

“You’re quite wrong,” said St. John.

“Explain,” she urged, for there were no guns to be aimed at bodies, and she turned to another kind of warfare.

“What do I care for? People,” he said.

“Well, I am surprised!” she exclaimed. “You look so awfully serious. Do let’s be friends and tell each other what we’re like. I hate being cautious, don’t you?”

The voyage out

« The vision of her own personality, of herself as a real everlasting thing, different from anything else, unmergeable, like the sea or the wind, flashed into Rachel’s mind, and she became profoundly excited at the thought of living.

“I can by m-m-myself,” she stammered, “in spite of you, in spite of the Dalloways, and Mr. Pepper, and Father, and my Aunts, in spite of these?” She swept her hand across a whole page of statesmen and soldiers.

“In spite of them all,” said Helen gravely. »

Virginia Woolf, 1915.

Les Vagues

Dans une rue mystérieuse, parce qu’elle est juste à côté de chez soi, la nuit, dans une légère brume, dans l’hermétique lueur des choses. Marcher en regardant les immeubles, exercices favori car chacun, chaque époque nous dit quelque chose, c’est comme une exposition. Marcher pour un temps étonné d’être en paix avec le monde, de même matière et de même texture que lui. Le restaurant sera situé à un endroit précis du temps et de l’expectation, du désir et de la surprise, mêlée d’assouvissement, de sorte que tout nous sera aventure, mais aventure légère, acidulée, délicieuse, discrètement ironique. Les larges baies vitrées s’ouvriront sur les rues désertes, les lampadaires et une brume, un frimas presque imaginaires, comme dans un film. Comme des aventuriers, comme des héros, comme des oiseaux migrateurs, comme des poètes – nous sommes ce qui advient. Comme l’héroïne de Virginia Woolf, nous nous réjouissons de ce tout qui arrive, l’état d’âme de chaque convive, l’état du soir, du restaurant, des lumières, la couleur et l’odeur du ciel, enfin, tout, chaque détail infinitésimal comme gravé dans une poudre de marbre, avec une joie aigüe, presque douloureuse, presque retrospective alors même qu’elle est “la fine pointe de l’âme, acumen mentis, [qui] ne sera jamais assez effilée ni assez aigüe pour effleurer la fine pointe de l’évènement : la tangence de cette pointe impondérable avec ce point impalpable – voilà la visée acrobatique de tout esprit de finesse.” (Jankélévitch, La Nostalgie) Et il dit aussi : “le devenir est à la fois marche à la mort et progrès créateur”. Voilà. Nous sommes, nous ne sommes que ce qui arrive, ce qui advient, ce qui devient, exactement comme la musique. Nous sommes des adventuriers, c’est à dire, strictement, des aventuriers.

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“La brise frémit; le rideau tremble. Je vois derrière les feuilles les édifices solennels, et cependant joyeux à jamais, qui semblent poreux, dépourvus de poids, légers, bien que siégeant de temps immémoriaux sur ce vieux coin de terre. Mais voici qu’un rythme bien connu recommence à palpiter en moi : les mots dormants, les mots immobiles se soulèvent, courbent leurs crêtes, et retombent, et se redressent encore, de nouveau, et toujours. Je suis un poète. Je suis certainement un grand poète. Je vois tout ; je ressens tout : le passage des bateaux et celui de la jeunesse, et les arbres lointains « dont les branches retombent comme l’eau des fontaines ». Je suis inspiré. Mes yeux se remplissent de larmes. Mon inspiration bouillonne. Elle devient artificielle, menteuse. Des mots, des mots, et encore des mots : comme ils galopent, comme ils agitent leurs longues queues, leurs longues crinières… Mais je ne sais quelle faiblesse m’empêche de m’abandonner à leur croupe ; je ne puis galoper avec eux parmi les femmes en fuite et les sacs renversés. Pourtant, comment croire que je ne suis pas un grand poète? Ce que j’ai écrit la nuit dernière, n’était-ce pas des vers? Suis-je trop prompt? Trop plein de facilité? Je n’en sais rien. Par instants, je ne me connais plus moi-même, je ne sais plus comment nommer, mesurer, et totaliser les atomes qui me composent.”

Virginia Woolf, Les vagues, 1931. Traduction Marguerite Yourcenar.

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“The breeze stirs; the curtain quivers; I see behind the leaves the grave, yet eternally joyous buildings, which seem porous, not gravid; light, though set so immemorially on the ancient turf. Now begins to rise in me the familiar rhythm; words that have lain dormant now lift, now toss their crests, and fall and rise, and fall and rise again. I am a poet, yes. Surely I am a great poet. Boats and youth passing and distant trees, « the falling fountains of the pendant trees » I see it all. I feel it all. I am inspired. My eyes fill with tears. Yet even as I feel this. I lash my frenzy higher and higher. It foams. It becomes artificial, insincere. Words and words and words, how they gallop – how they lash their long manes and tails, but for some fault in me I cannot give myself to their backs; I cannot fly with them, scattering women and string bags. There is some flaw in me – some fatal hesitancy, which, if I pass it over, turns to foam and falsity. Yet it is incredible that I should not be a great poet. What did I write last night if it was not poetry? Am I too fast, too facile? I do not know. I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.”

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