“Liberté, liberté”, écrit Paula. Beau programme, je réponds. Mais immédiatement, en moi, un aréopage, un comité d’un genre soviétique se réunit en urgence. Qui allons-nous libérer? Allons-nous réussir à produire un candidat qui ait l’air libre? Comment allons-nous le contraindre à être libre, comment allons-nous modéliser chez lui les gestes de la liberté? Et tous de s’absorber dans des plans compliqués, des diagrammes, des équations.
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De Vincennes aux Buttes-Chaumont le soir en vélo, après la partie. L’été fait irruption comme une saison inconnue, chaude, agréable, avec de la torpeur sous les arbres mais en même temps porteuse d’une menace difficilement identifiable. Voitures de police en tous sens qui fusent comme des balles. A. m’apprendra plus tard qu’une voiture a foncé sur une terrasse à Père-Lachaise : des morts, des blessés. Il y a un mauvais climat, disait un de mes clients. Une toxicité dans l’air, un système qui toujours se charge en tension, s’auto-intoxique, s’auto-exaspère, se rend fou lui-même. Je n’en comprends pas les raisons, mais je le ressens. Hier, toute la journée, impression de courir partout pour tenter des rattraper divers objets, causes, situations, personnes qui de toute façon se fracassaient sur le sol. Le rêve de l’asile, après la jungle, était presque reposant.
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Thomas Bernhard. “Pourquoi cette obscurité, toujours cette obscurité totale dans mes écrits ? L’explication en est simple. Dans mes écrits, tout est artificiel, c’est-à-dire que tous les personnages, les faits, les incidents se jouent sur une scène, et la scène est totalement plongée dans les ténèbres. Les personnages qui paraissent sur l’espace carré de la scène, sont mieux reconnaissables dans leurs contours que sous un éclairage normal, comme c’est le cas dans la prose ordinaire. Dans l’obscurité, tout devient clair. Pas seulement les apparitions, ce qui relève de l’image, non la langue aussi. Il faut imaginer des pages totalement noires : le mot s’éclaire. De là sa netteté ou sa netteté redoublée. Je me suis servi dès le début de ce moyen artificiel. Lorsque l’on ouvre un de mes livres, il en va aussitôt ainsi : il faut imaginer qu’on est au théâtre, avec la première page on lève un rideau, le titre apparaît, obscurité complète – et lentement, de ce fond, de cette obscurité, surgissent des mots qui se transforment en des processus de nature tant intérieure qu’extérieure, et qui, à raison même de leur caractère artificiel, deviennent tels avec une particulière netteté.”
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Avec l’anglais, Matthew. Il y a en moi un vieux preneur de rats, ou joueur de flûte, qui ne peut pas s’empêcher d’emmener les gens à la rivière, le soir ou au petit matin, en descendant les petites rues transversales. Sans doute parce que c’est ce que je sais faire de mieux.