Les éléments de la composition chimique du corps humain défilent lentement en haut de la scène enfumée. Oxygène 65%. Carbone 18%. Hydrogène 10%. Etc. Puis ça s’amenuise jusqu’à des éléments infinitésimaux. Chlore 0,2%. Traces infimes jusqu’à la disparition. Or. Aluminium. Arsenic. Brome. Puis plus rien. Dans la scène noire descend une sorte de lame brillante. Bérénice entre. Elle est seule. Elle sera seule tout le temps. La voix est une piste sonore, tantôt claire, tantôt passée par le vocoder, décomposée en ondes, en spectres, en sinusoïdes, en bruits jusqu’à l’inaudible. Bérénice est seule, Titus est brusquement devenu un fantôme incompréhensible, un jeune spectre qui joue avec Antiochus sur une longueur d’onde différente, tout à coup sur une planète différente. Au fond, derrière un rideau, se meut, comme une mer, la masse indistincte des sénateurs, comme un tableau de Piero della Francesca qui serait repeint par Francis Bacon. C’est : l’ordre, la loi, la règle qui nous brise les reins et l’âme. Les rideaux de Castellucci sont vivants, maléfiques : une paire de bras se tendent, puis tombent, des rideaux noirs coulent comme de l’encre ou du mazout dans un cauchemar. Et toute cette machinerie, cette mécanique précise qui tombe des cintres comme du ciel : néons, rubans, draperies. Tout est écrit de toute façon. Titus passe, mince, impérial, enfantin, il joue son rôle royal et hermétiques avec Antiochus. Les pompes, les ors, la gloire : combien de pourcent d’humain là-dedans, combien de pourcent de coeur. Des formes humaines se meuvent sous des draperies, c’est beau, c’est incompréhensible, de quelle forme relève-t-on, que veut dire “humain”, quel est le code. Bérénice parle elle crie elle pleure elle raille elle supplie elle se tait elle sanglote elle mendie. Rome s’en fout. C’est l’Etat qui compte, on pourrait aussi bien dire, c’est l’Eglise. Les rideaux claquent et grondent sourdement, quelque chose de capital se joue ici. La décomposition du langage, a dit A. Oui, c’est ça, Racine vocodé, la langue poussée dans ses ultimes retranchements comme à la fin quand Bérénice balbutie, effondrée dans sa robe pourpre. L’ultime baroud du langage, après il n’y a plus rien. Ne me regardez pas, crie-t-elle, puis le cri se décompose jusqu’à n’être plus qu’un rythme : ta-ta ta-ta-ta-ta. Quand on écrit, c’est le genre de trucs qu’on entend, une espèce de musique primordiale, de bas remous, de plissements ou de frémissements du néant qui ensuite devient du signal, puis du langage. Le langage – l’âme?- ce serait ça, une étroite bande passante – combien de pourcentage de l’univers, quelle quote-part des signaux et des bruits qui transitent et naviguent dans le néant en tous sens – où il y aurait du sens, de l’humanité, de l’amour. Autour, rien. Ne me regardez pas.
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