Le héros erre dans la forêt d’arbres suspendus, qui pendent cimes vers le bas. Il ne sait pas qui il est, ni à quoi il sert, il réclame une épée, il ne comprend pas ce qu’il ressent ni ce qu’il pense, il s’énerve, il trépigne, il est ridicule. Il est une chambre vide, il est la création de Mime, le nain maléfique des Nibelungen, ou de Wotan, le dieu vengeur et aimant déguisé en Voyageur. Siegfried est le ‘sot qui ignore la peur’. Tout le monde l’instrumentalise, tout le monde voit à travers lui de sombres desseins. Il doit tout accomplir, passer les étapes, le narratif on dirait aujourd’hui. Il est le naïf de l’action, mais bizarrement toujours un peu extérieur à elle. Il est l’oeil vide du cyclone (G). Il est tellement au centre de l’action qu’il en disparaît, alors que les personnages qui gravitent autour de lui gagnent en épaisseur, en vitesse, en caractère. Siegfried a la tête d’un comptable et rit stupidement avec les oiseaux. Un animal. Il est une abstraction, un biais, une cellule souche. Au centre de l’action, il n’y a rien. Au centre du destin, il n’y a rien. Et au centre de l’identité non plus, il n’y a rien. Terrifiante mécanique. A un moment, la scène se vide, les arbres se rétractent dans les cintres et Siegfried reste seul, devant, faisant tourner son Ring énorme qui ressemble à une couronne – au centre de laquelle il n’y a rien. Autour il y a des tours d’Algecos, des constructions et Brünnhilde qui approche lentement dans son vaisseau hyménique. Il ne dit rien et il fait tourner l’anneau le regard perdu vers le centre de l’univers. C’est beau. Il est beau, parce qu’il est perdu. Et plus tard, il est monté dans la chambre, il a arraché tout ce plastique, c’est grotesque, il a réveillé Brünnhilde, il a fait tout ce qu’on lui a demandé cet homme là, depuis toujours, il a tué le dragon, il a tué le nain maléfique, il a forgé l’épée, il a renié père et mère – il n’en peut plus. Et il est là, recroquevillé dans un coin de la chambre, couvert de sang, le regard dans le vide encore, il se demande ce qu’il fout là, à quoi ça sert, il a l’angoisse de la chambre, l’angoisse de toutes les chambres quand on est monté, quand on a tout fait, quand on a absolument tout fait mais que ce n’est toujours pas ça. Brünnhilde chipote. Il a la tête d’un voyageur de commerce fatigué et décu dans une chambre d’hôtel. Il est fatigué mais il est la résignation même parce qu’il est le héros, c’est son métier. On s’identifie. On se dit que si ça fadeur est la nôtre – Meursault, Siegfried, Roquentin, Franz K. – son courage est peut-être le nôtre aussi. ‘Délice de l’amour, exultation de la mort’ dit le livret qui est totalement délirant à ce moment-là. Voire. Exaltation du vide plutôt, qui passe par lui, qui passe par nous, qui est peut-être notre aventure ultime. Notre – espace.
