Ali (Angst essen Seele auf)

1974

Le plus dur à regarder, sans doute. D’où vient cette gêne? Münich, ici ville grise. Les ‘Wohnungen’, pas vraiment des HLM, des logements pauvres, usés. Des objets du quotidien dérisoires, un cadre moche au mur, une table en formica. Les rues, et puis le bar, tout aussi usé avec ses lumières jaunes, ses à-plat d’orange, son juke box rempli de musiques arabes. Ali est là, au bar, stoïque, droit, taiseux. Il boit des bières allemandes. Barbara, la barmaid, le couve de ses regards muets, le tient par-derrière son bar, par induction presque. Et pourtant, trompant sa surveillance, l’improbable, le ‘pas naturel’ survient en la présence d’Emmi, femme de ménage de soixante ans. Ils dansent, ils se sourient, ils se disent des choses aimables. Ils partent ensemble, ils restent ensemble, ils se marient dans l’incrédulité et la réprobation générale. Mais ce n’est pas un mariage d’intérêt, ou d’illusion comme dans ‘Lola’. C’est autre chose, qui relève de la communauté, de la solidarité, du partage, de la fraternité. Une sorte de résistance aux pressions des autres aussi, de micro-république formée sur le formica de la cuisine ou du bar. Une alliance contre la dureté de la conformité, une ironie bravache et timide contre leur conformité, leur appartenance. Bien sûr, ça les tue, ces regards, ces remarques de-ci de-là, chez l’épicier, dans la cage d’escalier, ces préjugés, ces méchancetés. Jalousie, répond-elle. Lui, Ali, ne répond rien, Nix, raide dans son costume. Disons qu’eux forment un pacte de non-agression dans un univers hostile. Ce que Fassbinder vient chercher, comme Pasolini avant lui, dans les franges, les marges, les laissés pour compte, les oubliés… ce n’est pas quelque chose d’aussi grandiloquent que l’humanité, la condition humaine. C’est une joie primitive, brutale, inattendue, sauvage. C’est la joie de ‘Baal’ en somme, le poète barbare de Brecht joué par Fassbinder dans le film de Schlöndorf.

« Was ist Welt für Baal noch? Baal ist satt/ Soviel Himmel hat Baal unterm Lid / Daß er tot noch grad gnug Himmel hat »

« Qu’est le monde pour Baal, encore? Il a son compte.

Et Baal a tellement de ciel sous la paupière

Que, mort, il a du ciel encore et juste assez. »

Il a du ciel, encore, dans le bar et l’appartement minables, qui sont aussi grandioses, magiques, fous, espoir. Et on essaie d’en avoir aussi, on s’accroche, on essaie d’être moins cuistres et moins cons que ceux qu’ils croisent nuit et jour, Ali, Emmi, Barbara. On n’en est pas très sûrs.

Lola

Les lumières sont fausses, outrancières, fabriquées. Et alors? C’est ça la fiction, Fassbinder, c’est ça, il fait ce qu’il veut. Dans la voiture, Lola est rose et von Bohm est bleu, et même, il a cette petite lueur bleue sur le regard, comme dans un clip des années 80. On est dans la distanciation de Brecht, le ‘Verfremdungseffekt’, alors on voit tout, on sait tout depuis le départ, on ne peut pas se pelotonner dans une fiction qui nous emporte, dans une musique qui nous emmène, il faut choisir son camp, il faut avaler la pilule amère de la réalité et de nos lâchetés. Le prussien inflexible qui a tendance à se prendre au sérieux, le capitaliste obscène, le pacifiste un peu ridicule, la bourgeoise odieuse, et Lola au milieu de tout ça qui se rêve bourgeoise, ou respectable plutôt, et triomphe tous les soirs comme chanteuse et comme pute. Il n’y a pas vraiment de bien et de mal, pas au niveau des personnages en tous cas, plutôt dans une forme de morale qui flotte au détour d’une phrase. Vous saluerez Bakounine pour moi, dit von Bohm avec un rictus amusé à Esslin, l’humaniste… On discerne tout d’entrée, les mécanismes, les dualités, les forces en présence : le bureau de l’urbanisme de von Bohm, vert d’eau, versus le bordel de Schukert, rouge sang. Les pacifistes pitoyables qui manifestent sur la place du village, versus les notables qui boivent en rageant à l’intérieur de la taverne. Lola (déguisée en Marie-Louise) qui chante avec Von Bohm à l’église, et puis les mêmes au bordel qui jouent à s’humilier. C’est du Flaubert, les pressions impitoyables de la ville de province, le regard des autres sur tout, l’impossibilité d’être soi-même, l’impossibilité d’être entier. C’est du Brecht bien sûr, et tout le monde navigue entre les catégories de l’exploiteur (Schukert), de l’exploité (Lola) ou du contremaître (von Bohm), comme dans « L’exception et la règle ».

Pourquoi les poèmes sont-ils si tristes, demande Lola à Esslin, le type correct, l’idéaliste, fonctionnaire le jour, batteur la nuit dans l’orchestre du bordel. Parce qu’ils viennent de l’âme, qui est triste, répond-il. Und warum is das so? demande encore la belle. Parce que l’âme en sait plus que la raison. Tiens, s’étonne-t-elle, virevoltant dans la loge rouge en guépière, sûre de sa force, c’est drôle, chez moi c’est l’inverse : la raison en sait plus que l’âme.

C’est peut-être ça que Fassbinder dénonce, ou tout au moins montre dans sa trilogie (Le mariage de Maria Braun avant celui-ci, Le secret de Veronika Voss après) : l’avènement de cette ‘raison’ après la guerre, qui fabrique ces téléviseurs et ces décapotables, ces opérations immobilière et cet oubli, aussi, du passé, des idées. Cette impossibilité de l’innocence, cette condamnation à l’intérêt. Gunther Grass l’a dénoncée aussi, dans ‘Mon siècle’ notamment mais avec moins de virulence, je trouve. Fassbinder, ce sont les monstres, pas que l’ironie et le ridicule, et là il en montre un, genre Otto Dix. Lola, c’est l’Ange bleu, aussi. Ce cabaret est infernal parce qu’on ne peut pas y échapper, parce qu’on ne peut pas faire comme s’il n’existait pas. Car enfin, tout le monde va au bordel, s’étonnent le maire et l’affairiste, tout le monde en est plus ou moins le ressortissant. Le bordel est ce qu’on veut, la société, la sociale-démocratie, le progrès, le capitalisme. La condition humaine. La corruption qu’elle suppose. Avec quelle ironie mordante les filles du bordel moquent-elles le mot de ‘Rein’, ‘pur’, au moment du mariage de l’une d’elles.

La morale, dit Nietzsche dans Aurore, n’est jamais que l’expression des us et coutumes du plus grand nombre. C’est particulièrement criant dans la petite ville de province, qui critique les immigrés venus de l’Est, de Dantzig. On ne sait pas pourquoi von Bohm, à la fin, renonce à lutter et accepte un mariage en carton avec Lola. Par ce qui reste d’amour? Par renoncement? Par intérêt? Peut-être, simplement, pour ne pas disparaître, pour continuer à exister, pour remplir son costume, pour se promener avec quelqu’un à son bras, pour jouer du violon les soirs d’automne.

Le côté faustien (qu’on voit bien dans Veronika Voss, aussi, avec l’actrice qui cède tous ses biens pour obtenir de la morphine), c’est qu’il faut tout donner à cette société pour qu’elle vous considère. Et il faut qu’elle vous considère, qu’elle vous aime en sorte pour que vous existiez. Là, la frustation de Lola, qui vient de rien, et celle de von Bohm, qui vient d’un monde qui n’existe plus, se rencontrent. Par intérêt? Oui. Est-ce que tu es heureux? demande à la fin du film, après le mariage, la petite fille de Lola à von Bohm. Oui, parvient-il à articuler, je suis heureux…

Remontez la scène

Dimanche, au sortir de la conférence installés à la terrasse du café Beaubourg dans un agréable soleil de fin d’après-midi, nous voyons passer un couple, Jeanne et moi. Lui, engoncé dans son costume cravate moulant, absolument triomphant. Elle, la bombasse, minijupe avec l’inévitable motif de porte-jarretelle qui dépasse, yeux de biche, jambes de biche, cul de biche, etc., et maniée avec précaution par l’homme à cause des hauts talons sur les pavés. On a ri, bien sûr, parce que nous passions sans transition de « l’observatoire des passions » à l’observatoire du ridicule – qui ne tue pas, au demeurant. Entendons-nous: bien sûr qu’il nous faut des rôles à jouer, des costumes à porter, des décors et des scènes pour exister: que serions nous, que serait la ville sans tout cela? Mais on a le droit de vouloir reconstruire le théâtre, de changer les éclairages et la toile de fond, de trouver de nouveaux auteurs et de nouvelles façons de jouer. On a le droit d’imaginer que « la dame » et « le monsieur » intervertissent leurs costumes et dévalent la piazza de Beaubourg avec classe.

 

La rétrospective Fassbinder, dernièrement à Paris, a permis de découvrir quelques raretés dont « Schatten der Engel », « L’ombre des anges, 1976 », un film de Daniel Schmid tiré d’une pièce de Fassbinder. On y voit Ingrid Caven en prostituée tragique, Jean-Claude Dreyfus en Sganarelle grimaçant, un travesti, un businessman au cœur brisé, Fassbinder lui-même en maquereau non moins brisé: un film magnifique, presque trop beau. Acteurs, actrices nous sommes, plus ou moins fardés, plus ou moins outrés, plus ou moins doués. Il nous faut bien jouer pour exister, voilà le drame, ou le sel de l’existence c’est selon.

Un autre souvenir me vient en tête. Il y a quelques années, au printemps dans un petit village de Sicile au-dessus de Taormina, c’était soirée de meeting politique. Sur une placette charmante, où église, maisons, restaurants et ruelles organisaient tout à fait une scène de théâtre, une sorte d’ingeniere à costume et grosses lunettes d’écaille s’exprimait au micro assis à une petite table recouverte de feutre vert. Une petite foule était réunie là, assise qui sur les chaises des restaurant, qui sur les marches de l’église, qui sur le sol de marbre noir et blanc. Des carabiniers en grand uniforme noir avec des bandes rouges le long des jambes, des képis et des dorures montaient la garde. De touristes plus ou moins hagards se frayaient un passage entre les chaises, les chiens et les chats errants, les enfants qui courraient en tout sens. Je ne sais pas si j’arrive à rendre la scène: là c’était plus le Fellini de Amarcord… Une sorte de concentré d’institution: le vieux mâle qui parle, les flics qui surveillent, tout le monde s’en fout. Quelque chose d’ouvertement joué, faux, en carton. Ce que Castoriadis appelle les significations imaginaires sociales:  « L’institution social-historique est ce dans et par quoi se manifeste et est l’imaginaire social. Cette institution est institution d’un magma de significations, les significations imaginaires sociales. Le support représentatif participable de ces significations (…) consiste en images ou en figures, au sens le plus large du terme : phonèmes, mots, billets de banque, djinns, statues, églises, outils, uniformes, peintures corporelles, chiffres, postes frontières, centaures, soutanes, licteurs, partitions musicales – mais aussi : la totalité du perçu naturel, nommé ou nommable par la société considérée. »

 

Nous évoluons donc dans ce « magma », comme dans une sorte de liquide amniotique qui nous serait consubstantiel. Mais la plupart du temps – de c’est le drame de la démocratie représentative que dénonçait précisément Castoriadis – nous oublions que nous pouvons participer, que nous participons de fait, bon gré mal gré, à sa création, à sa constitution, à son ordre. Nous recevons un flux continu de nutriments de cet « amnios », tellement d’injonctions, de flatteries, de gratifications, d’encouragements, de recadrages que nous en oublions complètement notre singularité, notre individualité. Nous grossissons le trait de nos stéréotypes – de genre, mais pas que – parce que ce sont eux nos djinns et nos billets de banque, ce sont eux notre valeur d’échange, ce sont à eux que nous devons notre étroite existence dans le troupeau. Ce sont aussi à eux que nous devons notre angoisse et notre mal-être…

 

Alors faut-il des normes, des modèles autorisés, faut-il des rôles et des décors, des scènes et un public pour exister? Castoriadis écrit que la société produit nécessairement l’imaginaire dont elle a besoin pour son fonctionnement, que c’est dans l’imaginaire qu’elle trouve le complément nécessaire à son ordre. Mais on peut voir cela comme un processus créatif, après tout. On peut, sciemment, essayer d’accrocher d’autres idoles, d’autres étoiles en carton sur le ciel de notre imaginaire social. Whatever works, pourrait-on dire, pourvu que cesse ce malaise, cette compression du moi et du ça, cette impression de vivre dans un mauvais film. Pourvu qu’on en reçoive une gratification, n’est-ce-pas? Des autres, évidemment. Ou plus nouveau: de nous mêmes. Ou de nouveaux nous-mêmes, libérés pour l’occasion. Faire de son caractère un style, disait Nietzsche dans le Gai savoir. Essayons, avec toujours le regard oblique pour voir si ça plaît à l’autre. Aux marteaux! Remontons la scène…