The Voight-Kampff test

HOLDEN: You’re in a desert, walking along in the sand when all of the sudden-

LEON: Is this the test now?

HOLDEN: Yes. You’re in a desert walking along in the sand when all of the sudden you look down-

LEON: What one?

HOLDEN: What?

LEON: What desert?

HOLDEN: It doesn’t make any difference what desert, it’s completely hypothetical.

LEON: But how come I’d be there?

HOLDEN: Maybe you’re fed up, maybe you want to be by yourself, who knows? You look down and you see a tortoise, it’s crawling towards you-

LEON: Tortoise, what’s that?

HOLDEN: Know what a turtle is?

LEON: Of course.

HOLDEN: Same thing

Je reçois le texte de de la préface pour le livre sur l’hôtel dans le Valais. C’est probablement M., la chargée de communication qui l’a écrit. Etonnant ce texte. Les poncifs (« niché », « exceptionnel », « philosophie »). Le green washing (« engagement envers le développement durable », « respectueux de l’environnement »). Le charabia néo-libéral-new-age (« hospitalité émotionnelle », « bien-être », « reconnexion avec soi-même »). La mièvrerie ou la banalité (« des vues à couper le souffle »). La positivité outrée, emphatique, maladroite. Peut-être la trace de de l’intelligence artificielle aussi ? La dame qui écrit ça, pour le compte du patron, veut bien faire. Elle n’use que de tournures convenues, héritées, conventionnelles, commerciales. Or, la seule histoire vraie à raconter, c’est ce que les financiers de Genève ne m’ont pas dit: la famille X, de Zürich ou de Bâle, a fait une très bonne opération. Quelqu’un fume un cigare invisible dans un salon invisible, avec un imperceptible sourire… Ce texte me fait penser à ce que Max Frisch raconte sur les écrivains de la RDA dans les années soixante-dix : pas possible de dire la vérité, de déroger au dogme du parti, d’émettre une quelconque pensée personnelle. Que cela parle d’hospitalité émotionnelle, d’authenticité ou de reconnexion avec soi-même, et non de marxisme-léninisme ou de socialisme réel, ne change finalement rien à l’affaire : dans les deux cas on ne peut dire que la doxa officielle, donc user des mêmes mots ad nauseam. Et dans les deux cas il y a la terreur, l’univocité. Je demande à Chat Gpt de réécrire le texte « de façon désabusée et cynique ». Le robot s’exécute et cela donne un texte assez mordant et drôle. Ce texte-là est juste, parce que l’autre est faux jusqu’à la moelle : il est mécaniquement juste parce qu’il dégonfle avec logique et méthode toutes les baudruches sur-gonflées de l’original. Peut-être même qu’il défait, en vrai – et même avec un certain humour – ce que lui-même a fait en faux, nourri par les indications marketing écœurantes de son commanditaire. Il faudrait inventer un test de Voigh-Kampff pour détecter, non pas les textes ou les images, films faits par des robots, mais plutôt les productions insincères et fausses. Il faudrait pouvoir juger du degré d’usure ou de corruption des mots dont on nous assomme.

Post-fiction

Une lumière artificielle, iridescente, irradiée. Un climat louche, tiède, anormal, inquiétant. Une lumière et un climat de science-fiction, comme dans les livres de JG Ballard, de Philip K. Dick, d’Orwell. La lumière d’une fiction où l’humanité aurait atteint une sorte de stase, de conduite automatique, flottant dans un nouvel liquide amniotique qui est peut-être cette étrange poussière d’or, cet été indien interminable, cet automne dont on ne sait plus quoi penser. La lumière de la littérature que je n’arrive pas à écrire, mais qui est finalement inutile, puisque je la vis.

Slo Mo

Comme c’est étrange cette Cité Internationnale. Entre le parc et les immeubles de Piano, il y a une de ces fameuses voies pacifiées où passent tramway, vélos et poussettes. Ça, pour être calme… La qualité de la réalité est ici proprement stupéfiante. Le temps est distordu, tout prend une infinité dans cet environnement terrassé de silence. Il y a quelque chose de… japonais dans cette solitude un peu navrée, techniquement bienveillante, post-humaniste. Dans les bureaux déserts, les ordinateurs attendent, les diodes palpitent, les plantes vertes croissent. A l’arrêt de tramway un couple s’enlace sur le quai. Toutes les trente cinq secondes à peu près on voit le petit panache blanc de la cigarette électronique au-dessus de leurs têtes. Le couple vapote et le bassin de la roseraie clapote. Un écureuil lyonnais appliqué visite consciencieusement chacun des arbres calibrés d’un square carré, au centre duquel rayonne de candeur une oeuvre d’art parfaitement consensuelle. Les joggeurs font leur gainage avec l’oeil braqué sur leur Iphone: ils ne trichent pas, bien sûr. Sous un ciel blanc équanime – le ciel des romans de Barjavel quand tout va bien dans ses sociétés idéales, le ciel d’avant la catastrophe -, les enfants dorment dans des poussettes bien huilées, les femmes font les femmes et les hommes sont des hommes et les chiens sont des chiens. L’architecture rayonne au milieu de tout cela: parfaite, vertueuse, fade. On a pensé à tout, on a tout prévu, on a coché toutes les cases de la, euh, civilisation. Tout est componction et gourme, tout est réglé sur intensité moyenne, sur niveau de gris, – les pensées aussi? Dans cet autre genre d’intelligent design, l’homme semble terrassé par la perfection de ses créations, par la puissance de la partition, par la sophistication de sa cage. Je vois bien que l’écureuil me regarde de travers, il lui reste sept arbres avant le déjeuner. Est-il réel? Ou bien est-ce une de ces merveilleuses petites créatures électriques de Philip K. Dick? D’où vient cet air de science-fiction et de rêve?

Animula, vagula, blandula

Un universitaire raconte à la radio que nous sommes tous désormais « en ligne » comme nous étions autrefois à la chaîne dans les usines. Il y a du vrai. Nous boulonnons des mails, de l’Instagram et du Facebook douze heures par jour. Oui, nous sommes entièrement rendus, pieds et poings liés, à un ordre numérique qui nous assouvit. Réduits à un œil, un doigt, quelques connexions synaptiques et d’autres numériques – corps réduit d’un côté, et corps augmenté de l’autre -, nous flottons, étranges créatures des profondeurs numériques. Nous sommes du tropisme, de l’acte réflexe, rétinien. Nous likons pour exister, et voulons qu’on nous like. Et alors ? C’est de l’humain, c’est ça l’humain en réalité. Grenouilles de laboratoire peut-être, mais des grenouilles avec affect. Il est vrai que nous acceptons d’être enchaînés, bon gré mal gré, mais nous l’acceptons comme nous acceptons la condition humaine. La condition de notre condition, si l’on peut dire, c’est de vivre dans l’angoisse et l’espoir d’être validés par les autres pour, hypothétiquement, nous valider nous-mêmes. Finalement, que cela se fasse avec une plume d’oie ou un Iphone, c’est une question accessoire. Car ce brouillard numérique, cette tempête perpétuelle de datas dans laquelle nous ne cessons de nous déverser est une tempête d’affects. Les forces puissantes qui font tourner cette industrie mondiale sont les motions qui nous poussent vers les autres parce que nous ne pouvons faire autrement, parce que nous sommes ainsi faits. La granularité de l’homme s’affine, nous devenons toujours plus fluents, ectoplasmiques, flottants : mais nous procédons toujours du même besoin pathologique d’être avec les autres, d’être comme les autres, d’être aimés des autres. Ce besoin, sorte de constante de l’humain, ne varie pas dans son intensité mais évolue considérablement dans ses moyens. Peut-être que le numérique est la principale évolution depuis le langage. J’ai lu quelque part que le langage a été inventé pour permettre « de s’occuper de, ou d’interagir avec plusieurs personnes à la fois » aux temps préhistoriques. Le numérique serait une rupture d’échelle comparable dans l’évolution, permettant par exemple à une adolescente de quinze ans de recueillir des milliers « d’approbations » sur un réseau social en quelques minutes. L’intelligence artificielle, avec nous dedans, le brassage universel et tout puissant des données de toutes sortes semblent être notre horizon, les plus mystiques d’entre nous diront notre but, notre finalité ou notre destin.

Le remarquable film « Blade Runner 2049 » montre avec élégance, dans une séquence, l’étroite analogie entre les quatre lettres de notre ADN (A pour adénine, G pour guanine, T pour thymine, C pour cytosine) et les deux « digits » du numérique, 0 et 1. Un vertige de la pensée nous saisit quand on s’aperçoit que tout est code : le langage d’abord, puis le codage électronique. L’un code l’autre, et vice versa. Tout semble effectivement pouvoir être rompu aux grains universels et indivisibles qu’imaginaient les philosophes antiques : en fait « d’atomes » nous avons des chiffres et des lettres de code combinables à l’infini. Les deux Blade Runner, que j’ai revu coup sur coup, montrent de façon poignante je trouve ces hésitations de l’humain sur ce nouveau seuil, cette confusion profonde entre d’un côté une nature perdue, élusive, illusoire; et de l’autre une facticité, celle du« réplicant » qui nous fascine, nous attire, nous inquiète, nous dégoûte tout à la fois. « Humains plus que l’humain », se revendiquent les « réplicants » révoltés contre le sort que leur infligent les humains. Eh oui, l’humain c’est le devenir, la projection, l’invention, la mutation. Créer sa propre facticité pour exister. Et flottant au-dessus de nos créations, de nos outrances, de nos avatars, luit la persistante « animula, vagula, blandula » chère à l’empereur Hadrien de Marguerite Yourcenar, la « petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps » – même si ce corps, finalement, change. Sans fascination morbide, nous voyons bien que nous approchons un versant, une frontière, une nouvelle dimension pour l’humain. Comment l’appréhender, comment s’en réjouir sans en avoir peur, telle est la question. Comment reprendre goût à notre devenir?