Là, devant, en face, les silhouettes qui se meuvent dans la pénombre des appartements. Certains font un petit signe de la main. Trop loin pour se parler. Beaucoup se tiennent devant leur fenêtre et regardent, comme moi. Comme dans les tableaux d’Edward Hopper, leur regard traverse les parois de pierre des immeubles et filent vers l’infini. Ici, le soleil commence son lent panoramique d’est en ouest, il balaye les pièces vides, cranté par les barreaux de fer du balcon. Nous sommes devenus de nouveaux adorateurs du soleil dans ce ciel pur, et nos appartements sont les cadrans solaires qui précieusement comptent les jours vides. De quoi est-ce la célébration ? Est-ce un rite barbare, une conjuration ? Des années de cela une femme se tenait sur ce lit en tendant son visage au soleil, exactement comme dans ‘Morning Sun’ de Hopper. Il y a ce rite silencieux. Il y a la vie, et puis c’est tout. ‘Je devins esclave de la faculté pure de voir, esclave de mes yeux irréels et vierges, ignorants du monde et d’eux-mêmes’, dit Eluard dans ‘Les dessous d’une vie’. Il y a la lumière, et c’est tout. Elle n’est plus là mais son image voyage encore, sa lumière voyage encore. Elle fonce. Ce n’est pas la lumière du souvenir, c’est la lumière de la futurition et du devenir. Soigneusement notés, codés, émis, les gris-vert, les roses de carnation, les cool shadows, les ombres bleues et l’indicible nuance du petit pan de mur vert, tout cela voyage fantastiquement dans l’espace et dans le temps. Alors que nous nous languissons, désheurés, désempennés, désœuvrés, sevrés de l’existence telle que nous la connaissions – sevrés de la sollicitation infinie –, nous arrivons à la porte d’une autre existence qui n’est que mystère. Nous sommes pris dans le vaisseau de la futurition qui nous emporte, du destin qui nous transporte comme horde et nous dépayse comme individu. ‘Nous avons quitté la terre, nous nous sommes embarqués…
Étiquette : Paul Eluard
Sans titre (Alphaville, Capitale de la douleur)
Aimer c’est ‘aller vers’, mais aussi, se trouver. C’est la fameuse promesse de bonheur de Stendhal, le plaisir anticipé – ou plutôt le plaisir de l’inconnu anticipé. Pour moi, le petit déclic de l’ascenseur quand on attend seul dans la chambre, le soir. Aimer, c’est être contenu, promis, donné, c’est-à-dire être sauvé. On pourrait croire, j’ai cru un moment, que cela voulait dire être débarrassé du fardeau d’être soi, être allégé, distancié, assuré en quelque sorte, sauvé de telle manière qu’on puisse jouir innocemment du monde et de l’Objet. Une sorte de paradis. Mais l’incertitude, le doute, d’abord faible bruit de fond puis progressivement puissance qui fore et qui ronge, c’est qu’on n’est pas très sûr que l’Objet est encore l’autre. Ou plutôt, que l’on arrive plus à oublier que l’on a soi-même fabriqué cet Objet. Karina qui lit Eluard, c’est sublime, mais c’est une construction sublime de Godard. Une projection. Un transfert. Le ravissement psychique de l’amour, c’est le ravissement du Moi, c’est la volonté de puissance du Moi qui contamine, qui crée l’Objet. Au moment où l’Objet se réveille et secoue ses fers, la construction s’effondre. Le voyage, et le contenu, et la destination, et le salut s’effondrent instantanément comme un décor. Et le Moi se réveille dans un néant glacé. Et vexé comme un pou, encore!
