Au 104

L’ironie des situations. Dans l’ancien bâtiment des pompes funèbres municipales, devenu centre d’art, j’attends pour la vaccination du Covid. Merveilleuse versatilité des halles industrielles du dix-neuvième siècle, on peut tout y faire avec style. Sous les verrières rénovées de la halle, donc, voici l’alignement de cubicles gris qui forment, par leur savante disposition, quelque chose comme un camp de baraquements. Travées, places, numérotation, formulaires : tout de suite s’instaure un sens. L’administration s’exprime toujours de la même manière dans l’espace, quand elle s’y met vraiment. Eh bien, il semble que nous y sommes, les mailles du tamis, réglées au minimum, ratissent. L’amusant est que le centre d’art est aussi ouvert, moyennant la production du passe sanitaire. On attend dans une clairière entre les cubes gris, un long moment assis dans un carré de gens qui s’observent mi-goguenards, mi-terrifiés comme dans la scène du cachot de l’Armée des Ombres. Puis on penètre dans une cabine, subit un court interrogatoire, et enfin la piqûre. Ensuite on continue dans le process, qui s’insère merveilleusement dans le plan du 104, passerelles, coursives, demi-niveaux, merveille qui est finalement le plan des pompes funèbres elles-mêmes. Fluidité du process qui atteint son optimum quand les individus (volontaires, infirmières, médecins) s’oublient eux-même pour devenir le grand corps qui s’échauffe et fonctionne, la machine. On glisse d’un demi-niveau à l’autre comme les cochons de l’abattoir de Chicago décrits par Siegfried Giedon dans la Mécanisation au Pouvoir. L’efficace s’atteint, s’accomplit, les fiches se remplissent, les QR Codes fleurissent et glissent silencieusement dans la nuit électronique. Assis sur leur chaise de plastique noir, dans l’Attente, les vaccinés se recroquevillent sur leur portable, tout au plus fanfaronnent-ils au téléphone. Ça y est, ânnonent-ils. La société, ce n’est pas que ce vague sentiment ressenti l’autre jour à Stockholm, cet édredon d’or pâle sur lequel il faisait bon prendre place, nonchalamment, comme par inadvertance, cet ordre vaste et souple qui passait entre les nuages, cette évidence au fond des yeux clairs. C’est aussi, et avant tout, ce moment où les individus s’abolissent et deviennent une abstraction. Ce moment où un ordre apparaît. Dans les chiottes du 104, on voyait des individus hagards, tous surpris de lui appartenir, à cet ordre. Certains appelaient leur mère, pressentant un malentendu, un quiproquo, une erreur factuelle dans les petits caractères du contrat, dans les circonvolutions du QR code. Ils titubaient sur les rampes de ciment, bientôt ils allaient se reprendre et sortir plus droits du hangar, avec peut-être un petit rictus aux lèvres. Marqués, enregistrés. Dieu! Quel mécompte! C’était donc ça? Cette appartenance? Cette soumission? Cette condition? C’était donc ça, frères humains? Impavides, les néons rouges frémissaient dans la pénombre du chemin du retour.