L’été 25

Beauté du jour gris argent, équanime, indifférent, sans vitesse. Un homme dort dans son taxi, emporté vers l’ailleurs. Les choses se tiennent, les rares gens aussi, dans une dignité de squelette, de structure. Une civilisation envahie par le vide, par la vacuité. Une civilisation à vide, ou alors, un vide qui peu à peu s’aventure, s’enhardirait à mesure que l’intentionnalité partout reculerait. Place du Danube, les travaux attendent leur complétion avec toujours cette air de béance – cette pompe qui avidemment aspire l’Ouvert. Les trous béants dans les pavés neufs, pour les futurs arbres. Squelettes et surfaces. Le chuintement des voitures de loin en loin sur les pavés. Ici et là de légers bruits mécaniques, comme des murmures. Ce sont peut-être les seuls jours de l’année, c’est peut-être le seul jour où l’on saisit cette mécanique des choses et des êtres en notre absence. A la piscine, comme toujours, le bassin du plongeoir est fermé. Il repose sous sa tente de plastique blanc, derrière ses vitres, immaculé. Le plongeoir en béton ressemble à celui de Max Frisch, en plus petit. L’eau se déverse, se ridule, repose étale, reflète éperdument dans le silence d’un autre monde, d’une autre civilisation, d’un vaisseau spatial à l’arrêt. C’est beau.

The Voight-Kampff test

HOLDEN: You’re in a desert, walking along in the sand when all of the sudden-

LEON: Is this the test now?

HOLDEN: Yes. You’re in a desert walking along in the sand when all of the sudden you look down-

LEON: What one?

HOLDEN: What?

LEON: What desert?

HOLDEN: It doesn’t make any difference what desert, it’s completely hypothetical.

LEON: But how come I’d be there?

HOLDEN: Maybe you’re fed up, maybe you want to be by yourself, who knows? You look down and you see a tortoise, it’s crawling towards you-

LEON: Tortoise, what’s that?

HOLDEN: Know what a turtle is?

LEON: Of course.

HOLDEN: Same thing

Je reçois le texte de de la préface pour le livre sur l’hôtel dans le Valais. C’est probablement M., la chargée de communication qui l’a écrit. Etonnant ce texte. Les poncifs (« niché », « exceptionnel », « philosophie »). Le green washing (« engagement envers le développement durable », « respectueux de l’environnement »). Le charabia néo-libéral-new-age (« hospitalité émotionnelle », « bien-être », « reconnexion avec soi-même »). La mièvrerie ou la banalité (« des vues à couper le souffle »). La positivité outrée, emphatique, maladroite. Peut-être la trace de de l’intelligence artificielle aussi ? La dame qui écrit ça, pour le compte du patron, veut bien faire. Elle n’use que de tournures convenues, héritées, conventionnelles, commerciales. Or, la seule histoire vraie à raconter, c’est ce que les financiers de Genève ne m’ont pas dit: la famille X, de Zürich ou de Bâle, a fait une très bonne opération. Quelqu’un fume un cigare invisible dans un salon invisible, avec un imperceptible sourire… Ce texte me fait penser à ce que Max Frisch raconte sur les écrivains de la RDA dans les années soixante-dix : pas possible de dire la vérité, de déroger au dogme du parti, d’émettre une quelconque pensée personnelle. Que cela parle d’hospitalité émotionnelle, d’authenticité ou de reconnexion avec soi-même, et non de marxisme-léninisme ou de socialisme réel, ne change finalement rien à l’affaire : dans les deux cas on ne peut dire que la doxa officielle, donc user des mêmes mots ad nauseam. Et dans les deux cas il y a la terreur, l’univocité. Je demande à Chat Gpt de réécrire le texte « de façon désabusée et cynique ». Le robot s’exécute et cela donne un texte assez mordant et drôle. Ce texte-là est juste, parce que l’autre est faux jusqu’à la moelle : il est mécaniquement juste parce qu’il dégonfle avec logique et méthode toutes les baudruches sur-gonflées de l’original. Peut-être même qu’il défait, en vrai – et même avec un certain humour – ce que lui-même a fait en faux, nourri par les indications marketing écœurantes de son commanditaire. Il faudrait inventer un test de Voigh-Kampff pour détecter, non pas les textes ou les images, films faits par des robots, mais plutôt les productions insincères et fausses. Il faudrait pouvoir juger du degré d’usure ou de corruption des mots dont on nous assomme.

Trophonios

Bruine, crachin. La boulangère me dit : vous avez l’air fatigué. Ai-je l’air fatigué ? On n’a pas de vie de toute façon, ajoute-t-elle tout bas, alors que je m’éloigne avec mon croissant.

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Martine K. m’oute dans un mail : “A long terme si vous avez matière vous pourriez rédiger un ouvrage documentaire sur l’histoire des Bains de la Renaissance, ou vous pourriez aussi vous lancer dans un roman, dont l’intrigue se déroulerait aux Bains…” C’est un peu ma directrice de thèse. « A long terme », j’aimerais pouvoir rejoindre les rangs des historiens amateurs de la rue de Belleville, de ceux, comme elle, qui mettent trente ans à trouver une photo, un nom, un indice.

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Je crois qu’un jour je devrai renoncer à vouloir lire tous les livres, et alors je pourrai en écrire un.

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Frisch : “Des couronnes apparaissent, qu’on n’a jamais portées ; parmi tant de misère causée par la bêtise, la lâcheté, la vanité, des couronnes aussi, dont on ne peut plus se parer à présent.” Un petit manque de sensibilité chez lui : le journal écrit à la machine à écrire sur papier quadrillé, sans une rature. Les noms propres écrits en majuscules. Mal à l’aise – incertain de l’effet qu’il produit, des conséquences de ses dires et de ses actes, etc.- aussi dans les rapports humains, amicaux, amoureux, professionnels. Heureux seul devant sa machine à écrire.

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Ray me donne le téléphone du « Trophonios » qui dirige l’association des Sources du Nord.

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Nietzsche, préface d’Aurore : « Dans ce livre on trouve au travail un être « souterrain », un être qui perce, creuse et ronge. On voit, en admettant que l’on ait des yeux pour un tel travail en profondeur, – comme il avance lentement, avec circonspection et une douce inflexibilité, sans que ne se trahisse trop la misère qu’apporte avec elle toute longue privation d’air et de lumière ; on pourrait presque le croire heureux de son travail obscur. Ne semble-t-il pas qu’une foi le conduise, qu’une consolation le dédommage ? Qu’il veuille peut-être avoir une longue obscurité pour lui, des choses qui lui soient propres, des choses incompréhensibles, cachées, énigmatiques, parce qu’il sait ce qu’il aura en retour : son matin à lui, sa propre rédemption, son Aurore ?… Certainement, il reviendra : ne lui demandez pas ce qu’il cherche tout au fond, il vous le dira lui-même, ce Trophonios, cet homme d’apparence souterraine, dès qu’il se sera de nouveau « fait homme ». On désapprend foncièrement à se taire lorsque, aussi longtemps que lui, on a été taupe, on a été seul… »

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https://www.letemps.ch/culture/passages-secrets-lhistoire-trophonios-architecte-voleur-devin

Lame day

Journée médiocre au bureau. Pas de clients, ou alors fous, prétentieux, incapables, impérieux. Comme une marée qu’il faut perpétuellement endiguer. Je reçois un mail des impôts. Je me dis qu’il a l’air bizarre. Ils annoncent qu’ils me doivent de l’argent. Du coup je chasse cette impression et je clique. Tout en cliquant je m’aperçois que je paye au lieu d’être payé. Message aux vrais – mais comment être sûr désormais? – impôts. Réponse immédiate : frauduleux, ce n’est pas nous, désolés. Arnaque. Je prends le métro pour aller au club. En sortant, au croisement des rues Marcadet et Achille Martinet, je croise un vieil homme apoplectique, rouge avec le nez violet et les cheveux blancs. Il s’arrête, sort un peigne, lisse ses cheveux en arrière en soufflant, d’une main, l’autre agrippe une canne. Regard gris, comme au fond d’une mine de fer, il lutte. Il reprend sa marche vers Lamark, la canne piquant le trottoir comme un piolet sur une paroi glacée. Sur le trottoir de Martinet j’ai soudain le pressentiment que je vais perdre aujourd’hui. Je chasse cette idée. Ensuite on joue. Je perds. Jseb est content, moi moins. On boit des bières. Je pense qu’il doit y avoir un problème avec les clients et tout. Je chasse cette idée. Tout, tu veux dire vraiment tout? La voix de A., à la radio d’abord, ensuite au téléphone. Mélodieuse. Je rentre. Rafales humides. J’ai mal au genou. Quel espèce de problème? Général, structurel? Je chasse, chasse cette idée. Demain je me dis, c’est ça, oui, demain. À demain.

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Max Frisch, Journal de Berlin. 1973

« L’ironie, un moyen facile de réduire quelqu’un à notre propre conception. »

« L’étrange disposition à tout vivre une deuxième fois si cela nous était offert. »