Orcières

Ce qui est beau c’est l’abandon, c’est-à-dire, l’intentionnalité flottante, l’intentionnalité qui s’épuise en de faibles, dernières ondes dans le cosmos. Ce qui est beau, ce sont les traces infinitésimales de nous-mêmes – comme ici, dans ce village abandonné, dans ce rêve des années soixante-dix figé dans le silence – traces comme transformées en nature, en béton, en montagne, en planches de mélèze brûlées par le soleil. Ce qui est beau, c’est le transfert, ou l’oscillation permanente à la fine pointe de l’instant – acumen mentis – entre, disons, nous-mêmes, le Moi et le Monde, la nature, toutes constructions ou créations devenues Nature. Car alternativement nous nous reconnaissons dans l’un et dans l’autre, nous nous oublions dans l’un et dans l’autre. Nous habitons ce monde, c’est à dire que nous y construisons notre habitation, il est notre habitation (Bauen). Nous nous reconnaissons dans ce monde, dans ces seracs désolés, dans ce grondement lointain, et mystérieusement nous reconnaissons le monde en nous – mon Dieu cette attraction, ce battement au moment de sauter de l’avion hier! L’architecture est l’inconfortable véhicule de cela avec son « incapacité à vraiment parler* ». C’est la quasi extinction de nos actions dans le monde, la ruine, la disparition de cette volonté et même de toute pensée au profit de faibles traces, de succédanés, d’un langage mutique, de faibles rayons émettant dans l’infini du cosmos qui donne tout le prix à cette vie, à ce monde. L’abandon. La beauté absolument confondante de l’abandon.

* Antoine Picon, La matérialité de l’architecture, 2018

Bremerhaven

L’enfance. Les dunes. Le port. Le phare rouge et blanc. La Waddenmeer, la mer des brumes. Les chantiers navals. Les lancements des transatlantiques. Les chantiers dans la ville. La forge grand-maternelle à Lünebourg. L’architecte Hoffmeyer. La fille de l’architecte, Änne. L’austérité de sa famille, l’accueil d’une autre. Des mondes fantastiques qui s’entr’ouvrent, des lointains qui se dessinent. Mais aussi, la brasserie familiale, l’industrie, la construction, le dessin. Le mouvement. (Die Bewegung). Le Jahrhundertwende, le tournant du siècle. L’énergie. Il a dû se passer quelque chose, un déclic, un éveil. Qu’est-ce qu’une enfance réussie? Qu’est-ce qu’une vie réussie? La question est mal posée. Quelle est ton appartenance au monde, ta Weltanschauung? Comment ressens-tu la marée et le vent, les rayons du soleil qui parviennent jusqu’à toi, voyageant à travers l’éther? Comment perçois-tu cette agitation humaine, cet ordre de la société, ce corps qu’il constitue? Comment comprends-tu le jeu de l’un dans l’autre, de l’autre dans l’un? Comment peux-tu saisir ce tout (das Ganze) à partir de l’Un que tu es? Nous sommes faits de la même matière que le monde, dit Rilke.

Perception. Compréhension – par le biais d’une faculté personnelle, d’une sensibilité (Sinnligkeit), d’un ‘sens à part’ (médium, sourcier, chaman) de quelque chose qui ‘est là’, comme un phénomène vivant. Capacité à capter les flux qui passent, visibles ou invisibles, passés ou présents (die Lücke, à Kassel. Le glacier primordial, l’Ursprungtal par-delà toutes les destructions, à Berlin. Le relief originel, à Prague), naturels ou culturels. Expertise, ou création, ou expression – ‘depuis’ cette faculté, ce sens, ce réglage perceptif. Et possibilité, par le biais de l’architecture qui se fait à son tour médium, de le faire éprouver (Erfahrung) à l’individu, à la société. A l’autonome et à l’hétéronome, comme il dit. Ce n’est donc pas une ‘vision’ du monde, ni une ‘conception’, ni une thèse, une théorie. C’est la perception de ce qu’il appelle le ‘Spiel das Leben‘, ou ‘l‘organhaft‘, ou le ‘Stadtlandschaft‘, parce qu’il faut bien appeler les choses, mais lui il est dedans, ça existe vraiment pour lui et il rapporte, donne à vivre, recrée, rend accessible l’expérience. Perception ce serait, dans la création – ‘dévoiler / révéler / donner forme (Gestalt) à des forces latentes. Ce qui s’opposerait, dans la création toujours, à la conception – je reprends toujours Mies van der Rohe à titre d’exemple, la Neue Nationalgalerie avec ses trames, ses sous-trames, sa perfection géométrique, son abstraction, son état monadique, idéel, fermé. Ce sont deux créations fondamentalement différentes.

Ce n’est pas une addition positive au monde. C’est le monde. Avec ses ‘branchies phénoménologiques’, Scharoun saisit l’insaisissable. Et il résiste à cette injonction de la ‘männliche Gedanken*’ (la pensée masculine), de la violence de la pensée technique, de l’abstraction, de l’extractivisme, de ce qu’Heidegger appelle l’Arraisonnement (das Gestell). Créer c’est révéler ce qui est, et non pas faire irruption avec sa psyché aveugle dans le monde.

* »L’ère de la raison (Zeitalter der Vernunft), (…) engendre le Moi, la pensée masculine (männlichen Gedanken), qui nie l’irrationnel et le remplace par une chaîne de déductions logiques (eine Kette von Beweisschlüssen). In Berlin plant – Erster Bericht », discours du 5 septembre 1946.

Darmstadt

Qu’est-ce que l’espace? C’est la vie, c’est l’organique. C’est une expérience (Erfahrung, mais aussi Erlebnis) qui ne se sépare pas de notre conscience, ni de nos sens (Kant*). Ce n’est pas seulement ce qui nous contient, ni ce dans quoi nous nous mouvons. C’est ce qui construit ce que nous sommes, comme conscience, comme individu, membre d’une société, comme être vivant, appartenant au cosmos. L’espace, c’est un apprentissage, et le lieu de cet apprentissage, dans l’univers de Scharoun, c’est l’architecture, c’est l’école.

La beauté du projet de la Volksschule de Darmstadt, c’est qu’il est fait du point de vue de l’enfant, pas depuis une considération pédagogique, ni depuis une spéculation morale sur ce qu’est, ou devrait être un enfant. Ce qui pose l’hypothèse intéressante que Scharoun est un enfant. Darmstadt, c’est un projet manifeste, c’est aussi un long texte en lien avec la pensée de l’époque (1951), en particulier avec les Darmstätter  Gespräche, cycle de conférences qui s’est tenu au même moment, parmi lesquelles figure le célèbre Bâtir Habiter Penser de Martin Heidegger. Darmstadt c’est, enfin, une des premières applications du Stadtlandschaft, pensée développée par Scharoun à partir de 1945 et qui veut dire bien plus que « paysage urbain » : c’est une refondation, sur les ruines de la guerre, c’est une nouvelle spatialité affranchie des dogmes, c’est une nouvelle société organique, fondée sur l’amitié et sur l’oeuvre, c’est une écologie, fondée sur l’appartenance de tout être et de toute chose au vivant, à la vie (das Leben).

Trois groupes d’âges, A, B et C. 6 à 9 ans, 9 à 12 ans, 12 à 14 ans. A chaque groupe correspond un ‘domaine secret’ (geheimer Bezirk) qui se referme sur ses spécificités, ses joies, ses privilèges, ses devoirs et son royaume. Au premier, la chaleur du nid, du groupe qui spontanément se forme, de la caverne. Au second, la découverte du travail, de la discipline, des sciences et des arts, de l’autonomie. Au troisième, la découverte du Moi, de l’intériorité, de l’esprit (Geist).

Grandir, c’est parcourir le temps, thématique centrale de l’école, d’un âge à l’autre – et aussi l’espace, d’un domaine secret à l’autre, où l’espace grandit avec vous, accompagne la croissance physique et intellectuelle. Mais c’est aussi passer d’un domaine fermé, qui celui de son âge propre, à un domaine ouvert (offener Bezirk), où se trouvent les professeurs, et la société des autres. Et, reliant ces domaines, une circulation – qu’on devrait plutôt appeler artère ou fleuve, toute métaphore de la conduction et du transport du vivant -, s’étend et s’écoule sous le nom de ‘Weg der Begegnung‘, chemin de la rencontre. Cet espace, et celui des domaines secrets, s’ouvre selon les âges et avec toute une série de subtilités, sur le dehors, la Nature, le Cosmos. Fenêtres, fenêtres de toit, halles intermédiares, cours intérieures protégées, cours, jardin, plan d’eau, ouvrent progressivement la jeune âme à l’étendue de l’Ouvert, du Cosmos.

A mesure que cette petite âme, animula vagula blandula, évolue, parcourt, saute, découvre, apprend, se révèle le corps de l’espace, et la sensation d’y appartenir. Ses replis, ses profondeurs, ses opacités, sa respiration – sont aussi les nôtres. Et le médiateur de cet apprentissage réciproque, c’est l’architecture, son déploiement dans le temps et dans l’espace qui peu à peu, révèle, dévoile, libère. Ce qui se joue là, c’est tout le déploiement, ou le dépliement de l’Être. Psyché et société. Caché/Secret et Ouvert/Cosmos. Construction concomittante du Moi et du Toi, du Nous face au monde, dans le monde. Invention, dans l’espace et dans la vie toujours, de la société (Gemeinschaft, Zusammenheit).

L’architecture, c’est ce déploiement dans la durée qui apprend le monde et la société. C’est cette expérience, cette aventure, cette découverte de ce qui advient.

*« L’espace n’est pas un concept empirique, qui aurait été abstrait d’expériences extérieures. Car pour que certaines 

sensations soient rapportées à quelque chose d’extérieur à moi […] la représentation de l’espace doit être déjà posée comme fondement. » (Kant, Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, §2)