Darmstadt

Qu’est-ce que l’espace? C’est la vie, c’est l’organique. C’est une expérience (Erfahrung, mais aussi Erlebnis) qui ne se sépare pas de notre conscience, ni de nos sens (Kant*). Ce n’est pas seulement ce qui nous contient, ni ce dans quoi nous nous mouvons. C’est ce qui construit ce que nous sommes, comme conscience, comme individu, membre d’une société, comme être vivant, appartenant au cosmos. L’espace, c’est un apprentissage, et le lieu de cet apprentissage, dans l’univers de Scharoun, c’est l’architecture, c’est l’école.

La beauté du projet de la Volksschule de Darmstadt, c’est qu’il est fait du point de vue de l’enfant, pas depuis une considération pédagogique, ni depuis une spéculation morale sur ce qu’est, ou devrait être un enfant. Ce qui pose l’hypothèse intéressante que Scharoun est un enfant. Darmstadt, c’est un projet manifeste, c’est aussi un long texte en lien avec la pensée de l’époque (1951), en particulier avec les Darmstätter  Gespräche, cycle de conférences qui s’est tenu au même moment, parmi lesquelles figure le célèbre Bâtir Habiter Penser de Martin Heidegger. Darmstadt c’est, enfin, une des premières applications du Stadtlandschaft, pensée développée par Scharoun à partir de 1945 et qui veut dire bien plus que « paysage urbain » : c’est une refondation, sur les ruines de la guerre, c’est une nouvelle spatialité affranchie des dogmes, c’est une nouvelle société organique, fondée sur l’amitié et sur l’oeuvre, c’est une écologie, fondée sur l’appartenance de tout être et de toute chose au vivant, à la vie (das Leben).

Trois groupes d’âges, A, B et C. 6 à 9 ans, 9 à 12 ans, 12 à 14 ans. A chaque groupe correspond un ‘domaine secret’ (geheimer Bezirk) qui se referme sur ses spécificités, ses joies, ses privilèges, ses devoirs et son royaume. Au premier, la chaleur du nid, du groupe qui spontanément se forme, de la caverne. Au second, la découverte du travail, de la discipline, des sciences et des arts, de l’autonomie. Au troisième, la découverte du Moi, de l’intériorité, de l’esprit (Geist).

Grandir, c’est parcourir le temps, thématique centrale de l’école, d’un âge à l’autre – et aussi l’espace, d’un domaine secret à l’autre, où l’espace grandit avec vous, accompagne la croissance physique et intellectuelle. Mais c’est aussi passer d’un domaine fermé, qui celui de son âge propre, à un domaine ouvert (offener Bezirk), où se trouvent les professeurs, et la société des autres. Et, reliant ces domaines, une circulation – qu’on devrait plutôt appeler artère ou fleuve, toute métaphore de la conduction et du transport du vivant -, s’étend et s’écoule sous le nom de ‘Weg der Begegnung‘, chemin de la rencontre. Cet espace, et celui des domaines secrets, s’ouvre selon les âges et avec toute une série de subtilités, sur le dehors, la Nature, le Cosmos. Fenêtres, fenêtres de toit, halles intermédiares, cours intérieures protégées, cours, jardin, plan d’eau, ouvrent progressivement la jeune âme à l’étendue de l’Ouvert, du Cosmos.

A mesure que cette petite âme, animula vagula blandula, évolue, parcourt, saute, découvre, apprend, se révèle le corps de l’espace, et la sensation d’y appartenir. Ses replis, ses profondeurs, ses opacités, sa respiration – sont aussi les nôtres. Et le médiateur de cet apprentissage réciproque, c’est l’architecture, son déploiement dans le temps et dans l’espace qui peu à peu, révèle, dévoile, libère. Ce qui se joue là, c’est tout le déploiement, ou le dépliement de l’Être. Psyché et société. Caché/Secret et Ouvert/Cosmos. Construction concomittante du Moi et du Toi, du Nous face au monde, dans le monde. Invention, dans l’espace et dans la vie toujours, de la société (Gemeinschaft, Zusammenheit).

L’architecture, c’est ce déploiement dans la durée qui apprend le monde et la société. C’est cette expérience, cette aventure, cette découverte de ce qui advient.

*« L’espace n’est pas un concept empirique, qui aurait été abstrait d’expériences extérieures. Car pour que certaines 

sensations soient rapportées à quelque chose d’extérieur à moi […] la représentation de l’espace doit être déjà posée comme fondement. » (Kant, Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, §2)

Les Vagues

Dans une rue mystérieuse, parce qu’elle est juste à côté de chez soi, la nuit, dans une légère brume, dans l’hermétique lueur des choses. Marcher en regardant les immeubles, exercices favori car chacun, chaque époque nous dit quelque chose, c’est comme une exposition. Marcher pour un temps étonné d’être en paix avec le monde, de même matière et de même texture que lui. Le restaurant sera situé à un endroit précis du temps et de l’expectation, du désir et de la surprise, mêlée d’assouvissement, de sorte que tout nous sera aventure, mais aventure légère, acidulée, délicieuse, discrètement ironique. Les larges baies vitrées s’ouvriront sur les rues désertes, les lampadaires et une brume, un frimas presque imaginaires, comme dans un film. Comme des aventuriers, comme des héros, comme des oiseaux migrateurs, comme des poètes – nous sommes ce qui advient. Comme l’héroïne de Virginia Woolf, nous nous réjouissons de ce tout qui arrive, l’état d’âme de chaque convive, l’état du soir, du restaurant, des lumières, la couleur et l’odeur du ciel, enfin, tout, chaque détail infinitésimal comme gravé dans une poudre de marbre, avec une joie aigüe, presque douloureuse, presque retrospective alors même qu’elle est “la fine pointe de l’âme, acumen mentis, [qui] ne sera jamais assez effilée ni assez aigüe pour effleurer la fine pointe de l’évènement : la tangence de cette pointe impondérable avec ce point impalpable – voilà la visée acrobatique de tout esprit de finesse.” (Jankélévitch, La Nostalgie) Et il dit aussi : “le devenir est à la fois marche à la mort et progrès créateur”. Voilà. Nous sommes, nous ne sommes que ce qui arrive, ce qui advient, ce qui devient, exactement comme la musique. Nous sommes des adventuriers, c’est à dire, strictement, des aventuriers.

—-

“La brise frémit; le rideau tremble. Je vois derrière les feuilles les édifices solennels, et cependant joyeux à jamais, qui semblent poreux, dépourvus de poids, légers, bien que siégeant de temps immémoriaux sur ce vieux coin de terre. Mais voici qu’un rythme bien connu recommence à palpiter en moi : les mots dormants, les mots immobiles se soulèvent, courbent leurs crêtes, et retombent, et se redressent encore, de nouveau, et toujours. Je suis un poète. Je suis certainement un grand poète. Je vois tout ; je ressens tout : le passage des bateaux et celui de la jeunesse, et les arbres lointains « dont les branches retombent comme l’eau des fontaines ». Je suis inspiré. Mes yeux se remplissent de larmes. Mon inspiration bouillonne. Elle devient artificielle, menteuse. Des mots, des mots, et encore des mots : comme ils galopent, comme ils agitent leurs longues queues, leurs longues crinières… Mais je ne sais quelle faiblesse m’empêche de m’abandonner à leur croupe ; je ne puis galoper avec eux parmi les femmes en fuite et les sacs renversés. Pourtant, comment croire que je ne suis pas un grand poète? Ce que j’ai écrit la nuit dernière, n’était-ce pas des vers? Suis-je trop prompt? Trop plein de facilité? Je n’en sais rien. Par instants, je ne me connais plus moi-même, je ne sais plus comment nommer, mesurer, et totaliser les atomes qui me composent.”

Virginia Woolf, Les vagues, 1931. Traduction Marguerite Yourcenar.

—-

“The breeze stirs; the curtain quivers; I see behind the leaves the grave, yet eternally joyous buildings, which seem porous, not gravid; light, though set so immemorially on the ancient turf. Now begins to rise in me the familiar rhythm; words that have lain dormant now lift, now toss their crests, and fall and rise, and fall and rise again. I am a poet, yes. Surely I am a great poet. Boats and youth passing and distant trees, « the falling fountains of the pendant trees » I see it all. I feel it all. I am inspired. My eyes fill with tears. Yet even as I feel this. I lash my frenzy higher and higher. It foams. It becomes artificial, insincere. Words and words and words, how they gallop – how they lash their long manes and tails, but for some fault in me I cannot give myself to their backs; I cannot fly with them, scattering women and string bags. There is some flaw in me – some fatal hesitancy, which, if I pass it over, turns to foam and falsity. Yet it is incredible that I should not be a great poet. What did I write last night if it was not poetry? Am I too fast, too facile? I do not know. I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.”

—-

Sans titre

Nous pourrions tout aussi bien être occupés à réécrire les droits de l’homme et du citoyen, ou à refonder le contrat social, ou toute autre activité grandiose. Tout le monde s’en fout. Le monde s’en fout. Les corbeaux croassent et les grenouilles coassent, et, la nuit Sirius et Vénus me narguent de leurs rayons alors que je tourne et retourne sur mon oreiller. C’est le côté vexant de la situation : notre foncière inutilité. Nous sommes ramenés à notre fondamental néant, que nous avions fini par oublier à force de bruit et de fureur. Le fantastique emprunt de sens, qui étayait, justifiait notre présence au monde, s’effondre, c’est le krach. Il reste une humanité en roue libre, espèce animale qu’il faut divertir et nourrir à toute force, gaver de lipides et d’électrons. Cela secouerait les humanistes les plus enragés. C’est peut-être après ça que courent les joggers du soir, les joggers légaux. Perpétuel déséquilibre, perpétuelle fuite en avant qui s’auto-alimente comme un moteur fou. Le Covid montre notre prolifération et notre emprise, délirantes à tous égards, sur le monde. Il va falloir nous inventer d’autres dieux, nous tracer d’autres caps. Il va falloir, comme fait dire Yourcenar à l’empereur Hadrien, nous instrumenter vers d’autres fins.

Le tour de la prison

De mes fenêtres, j’aperçois les gens qui tournent chez eux en pyjama, désempennés, sans direction. Ils n’ont pas le rythme habituel du matin et rejouent toujours le même dimanche. ‘Est-ce que tu écris?’, me demandent tous mes amis. Eh bien, oui, j’essaie, mais c’est un mauvais coup du sort quand toutes vos mauvaises excuses s’évanouissent d’un coup et qu’il faut s’y mettre. Nous sommes dans un étrange temps d’impérieuse nécessité et de vacance, nous louvoyons moralement entre une étrange excitation et des moments d’abattement, et les autres nous manquent. Quand nous sortons à la nuit tombée avec nos Ausweis rangés dans notre poche intérieure, nous avons le sentiment de vivre une aventure, ou d’être les figurants d’un film sur les années 1940. L’antienne qui dit que ‘ça va être long’ confirme l’aventure collective, la nécessité de se tenir, d’élever notre moralité mais au fond de soi on ne sait encore quoi penser ni quoi faire. On sent que le corps et l’esprit tentent de s’adapter, de trouver des solutions.

On peut commencer, pour parler comme Zénon, le héros de Marguerite Yourcenar dans ‘l’Oeuvre au noir’, par faire le tour de la prison. Robinson Crusoé en chambre, avec un flegme et un pragmatisme d’emprunt au besoin, faisons l’inventaire. Les quatre mêmes pièces de l’appartement — on dirait que les voisins ont disparu, ils n’émettent aucun son. Les livres, en tas, qu’on se proposait de ranger ou de lire. Ah! si seulement on pouvait connaître une épiphanie de lecture ou d’écriture! Mais ces choses-là ne se décrètent pas, et souvent elles viennent d’impressions… du dehors, qui enivrent et exaltent. Et il y a le travail évidemment, présent sous la forme de l’ordinateur ostensiblement posé sur la grande table, rapporté du bureau après que tous les collègues ont fait de même. Mais on sent bien qu’il n’exerce plus la même pression, désemparé lui-même par l’absence de coups de téléphone, de mails — à part les avis de fermeture des entreprises. Le travail est un grand prétexte blessé qui a encore de l’allure, mais son prestige s’érode et la meilleure preuve en est qu’on ne stresse plus, avez-vous remarqué? Quoi d’autre? La société, les amis, présents sous forme de diverses conversations dans les messageries, –comme des lignes de pêche en parallèle.  De temps en temps ça crépite, on va voir.

Et dehors? Les quatre mêmes rues qu’on arpente à la nuit tombée, dans le halo des réverbères, on entend ses propres pas qui résonnent. Il existe une figure qui persiste admirablement, le jogger qui passe impérial, protégé par son mouvement même et par sa tenue. Je pense que jusqu’à la fin nous aurons des joggers et nous en tirons une secrète jouissance, un lien avec le monde d’avant. Les autres, ceux qui marchent, rasent les murs, rajustent leur masque et baissent la tête quand ils croisent quelqu’un. La moindre quinte de toux, le moindre éternuement est fatal, fusillé du regard ou s’attirant des reproches amers. La limite entre la coercition et le civisme est si ténue. Les boutiques aux rayons vides, le sourire gêné de l’épicier, le silence affligeant des rues, les restaurants et les boutiques fermés, les petits écriteaux navrés qui fleurissent partout. La ville s’étiole dans son projet de nous contenir, de nous réunir. Etudiant en architecture, j’adorais les cours d’histoire de l’urbanisme qui expliquaient que le projet de la ville médiévale était de protéger, de contenir, de baisser la garde des citoyens pour qu’ils s’adonnent au commerce, à la culture, qu’ils développent leur sens civique ou politique — la civilisation, en somme, qui nous décharge de notre insécurité primaire, animale ou barbare pour nous guider vers un art de vivre. C’est précisément cet art de vivre qui est devenu toxique ou suspect, à tel point que les habitants fuient la ville en train ou en voiture.

Le confinement, c’est briser tous les liens sociaux physiques, et sûrement que nous les remplaceront par d’autres pratiques, nous applaudirons ou nous chanterons au balcon, ou nous nous épanouirons dans les messageries vidéos. C’est aussi, tout au moins dans mon cas, se retrouver seul avec soi-même avec cette étonnante dépression, ou dépressurisation des contraintes habituelles d’une vie : le travail, les relations, l’argent ou la santé (pour autant qu’on ne soit pas atteint par le virus). Il y a quelque chose de tout à fait expérimental, voire révolutionnaire. Cela n’avait pas été vécu depuis les guerres — étonnante cette référence tenace à ‘la guerre’ sans trop savoir ce qu’on nomme par là. La longueur et la sévérité de l’épisode font que l’on sait déjà qu’il y aura un ‘après’ dissemblable de ‘l’avant’. On pressent le caractère, sinon providentiel ou opportun, disons ‘de destin’, d’inflexion de notre destin. Le monde d’avant, on peut déjà le dire au passé, était fatigué : les relations sociales usées jusqu’à la corde, l’environnement en train de sombrer, le sens du travail en question, la qualité globale de la vie médiocre. La mise sous cloche non seulement de la population, mais du monde, l’arrêt absolument inimaginable de l’économie, des transports, de l’agitation constituent des circonstances inouïes que ni les logiciels de modélisation ni les jeux vidéos n’avaient imaginé.

Cela semble être le moment de sortir notre morale stoïcienne, d’accepter ce qui arrive comme Marc Aurèle. Mais tout cela, ce n’est qu’une sorte de gymnastique, de nouvelle routine, de nouveau yoga. On sent bien qu’en nous-mêmes il y a quelque chose qui n’en demandait pas tant, qui veut exister, qui veut surgir. C’est cela qu’il faut guetter, désormais.

Animula, vagula, blandula

Un universitaire raconte à la radio que nous sommes tous désormais « en ligne » comme nous étions autrefois à la chaîne dans les usines. Il y a du vrai. Nous boulonnons des mails, de l’Instagram et du Facebook douze heures par jour. Oui, nous sommes entièrement rendus, pieds et poings liés, à un ordre numérique qui nous assouvit. Réduits à un œil, un doigt, quelques connexions synaptiques et d’autres numériques – corps réduit d’un côté, et corps augmenté de l’autre -, nous flottons, étranges créatures des profondeurs numériques. Nous sommes du tropisme, de l’acte réflexe, rétinien. Nous likons pour exister, et voulons qu’on nous like. Et alors ? C’est de l’humain, c’est ça l’humain en réalité. Grenouilles de laboratoire peut-être, mais des grenouilles avec affect. Il est vrai que nous acceptons d’être enchaînés, bon gré mal gré, mais nous l’acceptons comme nous acceptons la condition humaine. La condition de notre condition, si l’on peut dire, c’est de vivre dans l’angoisse et l’espoir d’être validés par les autres pour, hypothétiquement, nous valider nous-mêmes. Finalement, que cela se fasse avec une plume d’oie ou un Iphone, c’est une question accessoire. Car ce brouillard numérique, cette tempête perpétuelle de datas dans laquelle nous ne cessons de nous déverser est une tempête d’affects. Les forces puissantes qui font tourner cette industrie mondiale sont les motions qui nous poussent vers les autres parce que nous ne pouvons faire autrement, parce que nous sommes ainsi faits. La granularité de l’homme s’affine, nous devenons toujours plus fluents, ectoplasmiques, flottants : mais nous procédons toujours du même besoin pathologique d’être avec les autres, d’être comme les autres, d’être aimés des autres. Ce besoin, sorte de constante de l’humain, ne varie pas dans son intensité mais évolue considérablement dans ses moyens. Peut-être que le numérique est la principale évolution depuis le langage. J’ai lu quelque part que le langage a été inventé pour permettre « de s’occuper de, ou d’interagir avec plusieurs personnes à la fois » aux temps préhistoriques. Le numérique serait une rupture d’échelle comparable dans l’évolution, permettant par exemple à une adolescente de quinze ans de recueillir des milliers « d’approbations » sur un réseau social en quelques minutes. L’intelligence artificielle, avec nous dedans, le brassage universel et tout puissant des données de toutes sortes semblent être notre horizon, les plus mystiques d’entre nous diront notre but, notre finalité ou notre destin.

Le remarquable film « Blade Runner 2049 » montre avec élégance, dans une séquence, l’étroite analogie entre les quatre lettres de notre ADN (A pour adénine, G pour guanine, T pour thymine, C pour cytosine) et les deux « digits » du numérique, 0 et 1. Un vertige de la pensée nous saisit quand on s’aperçoit que tout est code : le langage d’abord, puis le codage électronique. L’un code l’autre, et vice versa. Tout semble effectivement pouvoir être rompu aux grains universels et indivisibles qu’imaginaient les philosophes antiques : en fait « d’atomes » nous avons des chiffres et des lettres de code combinables à l’infini. Les deux Blade Runner, que j’ai revu coup sur coup, montrent de façon poignante je trouve ces hésitations de l’humain sur ce nouveau seuil, cette confusion profonde entre d’un côté une nature perdue, élusive, illusoire; et de l’autre une facticité, celle du« réplicant » qui nous fascine, nous attire, nous inquiète, nous dégoûte tout à la fois. « Humains plus que l’humain », se revendiquent les « réplicants » révoltés contre le sort que leur infligent les humains. Eh oui, l’humain c’est le devenir, la projection, l’invention, la mutation. Créer sa propre facticité pour exister. Et flottant au-dessus de nos créations, de nos outrances, de nos avatars, luit la persistante « animula, vagula, blandula » chère à l’empereur Hadrien de Marguerite Yourcenar, la « petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps » – même si ce corps, finalement, change. Sans fascination morbide, nous voyons bien que nous approchons un versant, une frontière, une nouvelle dimension pour l’humain. Comment l’appréhender, comment s’en réjouir sans en avoir peur, telle est la question. Comment reprendre goût à notre devenir?