Fétiche

“Venez avec votre objet fétiche”, avait malicieusement demandé le professeur de yoga avant le stage. Flottement chez les participants. Fétiche, moi? Mais comment donc! Tout le monde pense “fétichisme” avec des gloussements intérieurs. Arrivés au jour dit, assis en rond dans la grande salle qui donne sur la mer, chacun déballe sa marchandise. Point de latex brillant. Sur seize participant(es) nous avons donc: six bijoux, quatre téléphones portables ou tablettes, un bouddha, un chat, un totem, des cailloux, un livre de cuisine, un flacon de parfum. Au final, des objets avec qui on vit intimement, qui ont une histoire ou qui permettent d’en raconter. Des parties de nous mêmes, certes très avouables, celles qu’on peut avouer, qui nous racontent. Mais alors, pourquoi cette gêne?

Dans son article “Éloge du fétichisme”(Libération du 2 juillet 2018), le philosophe Paul B. Preciado retrace l’histoire du mot. “Fétiche [du portugais feitiço, “articificiel” et par extension “sortilège” et du latin facticius, “factice”] est le nom que les premiers colonisateurs portugais donnèrent au cours du XVe siècle aux objets auxquels les peuples originels de la côte ouest de l’Afrique accordaient une valeur singulière, en faisant les éléments cruciaux d’un rituel dans lequel la différence entre vivants et morts, organique et inorganique, animal et humain dépassaient les taxonomies de la pensée chrétienne médiévale. Fétiche était le nom par lequel les marchands coloniaux et les missionnaires européens reléguaient ces objets et rituels au rang de pratiques de sorcellerie, d’expériences primitives et pathologiques, qui devaient être exterminées.”

Le fétiche a ensuite connu un riche devenir théorique: fétichisme de la marchandise pour Marx, fétichisme sexuel pour le psychologue Alfred Binet, repris ensuite par Freud, puis Lacan. Aujourd’hui on dirait que le “sortilège” s’est déplacé du religieux vers le sexuel, tandis que nous vivons à tel point dans le fétichisme de la marchandise que nous ne nous en apercevons même plus. Fétichés, fétichistes nous sommes donc. Dépendants totalement d’objets comme le téléphone portable pour fonctionner dans la société, ou d’extensions affectives de nous-mêmes (telle bague, tel carnet de notes, tel souvenir) pour nous reconnaître ou nous estimer, nous existons à mi-chemin entre notre destin biologique issu de l’animal, et notre facticité. Le fétiche, c’est le factice; mais le factice, c’est le factus, le « fait » ou le « faire ». C’est-à-dire que le fétiche ressort d’une création consciente, d’un art, d’une fabrication intelligente – et d’un effort.

L’homme prothétique, c’est aussi l’homme qui s’invente. Notre facticité, ou notre fétichisme nous honorent parce qu’ils sont notre créativité et notre courage face au « donné » biologique ou social de la condition humaine. Et après tout, ces « Hilfkonstruktionen », ces « constructions de secours » ou « étais » dont parle Freud dans « Malaise dans la culture », nous en sommes les concepteurs, les ingénieurs, elles sont notre art. Affublés de nos prothèses, ou de nos fétiches, de nos fétiches prothétiques ou de nos prothèses fétiches, nous sommes nous-même, indéniablement. Nous jouissons d’un corps augmenté, d’un corps fabriqué avec de nouvelles capacités de perception et de placement dans le monde, une nouvelle proprioception. C’est, par exemple, l’Albertine de Proust qui dans « A l’ombre des jeunes filles en fleur » jouit du monde à travers le nouvel organe de perception qu’est le voile de son chapeau, qui vole au vent lors de la promenade en décapotable à Balbec. « Tout autant que de ses membres, Albertine avait une conscience directe de sa toque de paille d’Italie et de l’écharpe de soie (qui n’étaient pas pour elle le siège de moindres sensations de bien-être), et recevait d’elles, tout en faisant le tour de l’église, un autre genre d’impulsion, traduite par un contentement inerte mais auquel je trouvais de la grâce ; écharpe et toque qui n’étaient qu’une partie récente, adventice, de mon amie, mais qui m’était déjà chère et dont je suivais des yeux le sillage, le long du cyprès, dans l’air du soir ». Cette nouvelle acception du corps augmenté, ou facticisé, Preciado l’appelle « somathèque ». « Avec l’objet, » écrit-il dans le même article, « je reconstruis un autre corps, élargi ou transformé, qui, pour un moment, agit et vit. Incorporer l’objet, c’est rejeter sa condition de chose, insister pour l’intégrer comme vivant. D’où l’hospitalité que je ressens à l’égard de la prothèse jusqu’à la considérer comme un organe éphémère et externalisable de mon corps. »

Il est temps de changer de regard sur les fétiches, ou pour dire autrement, sur les processus de facticisation de nos corps et de nous-mêmes. Les processus de changement de sexe, les déguisements, les changements de nom, les identités secondes, les opérations de chirurgie esthétiques, les accessoires en tout genre, les actions menées sous pseudonyme, les masques: toutes ces phénomènes constituent des stratégies savantes, élaborées, malicieuses et en même temps des révoltes salutaires qui mènent à l’identité. Nombre d’artistes en usent ou en ont usé. Qui d’entre nous n’a jamais ressenti un plaisir indescriptible à porter un chapeau, à parler une langue étrangère, à changer de parfum, à porter les vêtements d’un(e) autre? Voici ce que dit Stendhal, dans « Souvenirs d’égotisme »: « Me croira-t-on? Je porterais un masque avec plaisir, je changerais de nom avec délices, (…) mon souverain plaisir serait de me changer en un long allemand blond et de me promener ainsi dans Paris. » Ou encore Dylan Thomas: “O make me a mask / and a wall to shut from your spies.”

Le fétiche, le factice, ou comme dit Proust “l’adventice” constituent la voie consciente de la construction de soi. Allant vers l’extrémité flottante du voile qui vole au vent, ou vers l’inframince du masque ou du maquillage entre intérieur et extérieur, on devient soi. Allant vers le grotesque du masque ou du pseudonyme, on se rencontre, on s’invente, on échappe au “donné” ou à “l’hérité” qui pèsent lourd, on s’allège. “S’il y est des abîmes, ce sont nos abîmes”, dit Rilke dans “Lettres à un jeune poète” et “nous devons nous efforcer de les aimer”. On pourrait ajouter: s’il y est des fétiches, ce sont nos fétiches. Le processus de fabrication, d’ajout d’éléments factices ou “faits” à notre identité primaire; ce processus nous appartient et nous définit en plein. Le fétiche, c’est nous.

Une ville psychique

Une ville où coexisteraient nos souvenirs, nos états. Une ville composite qui contiendrait toutes les villes où nous avons vécu. Une ville de strates temporelles, de couches psychologiques. Une ville de saisons, d’épisodes, de périodes, de phases. La culture alors, ce serait ça: non pas une accumulation de connaissances ou de façons de se comporter, mais plutôt une superposition, un effet de couches. Etre à la fois celui qui marche sur ses propres traces – qui revient névrotiquement, encore et encore, à Lisbonne, à Barcelone ou à Berlin par exemple – mais aussi celui qui est « son propre prédécesseur, son propre chant du coq dans les ruelles obscures ». Nos attitudes, nos gestes, nos façons d’être sont la réplique de toutes nos attitudes, gestes et façons d’être précédents au cours de notre vie: c’est pour grande partie ce qui constitue notre personnalité aux yeux des autres, ce qui nous rend typiques de nous-mêmes si l’on peut dire. De même, grand nombre de sensations, plaisantes ou déplaisantes sont rapportées par nous, consciemment ou pas, à des souvenirs ou à des impressions déjà vécues et comme « enregistrées ». Dans « Malaise dans la culture » Freud compare l’esprit humain à la ville de Rome:

« Imaginons, à présent, [que Rome] ne soit point un lieu d’habitations humaines, mais un être psychique au passé aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s’est une fois produit ne se serait perdu, et où toutes les phases récentes de son développement subsisteraient encore à côté des anciennes. (…) Sur l’emplacement actuel du Colisée, nous pourrions admirer aussi la Domus aurea de Néron aujourd’hui disparue ; sur celui du Panthéon, nous trouverions non seulement le Panthéon d’aujourd’hui, tel qu’Hadrien nous l’a légué, mais aussi sur le même sol le monument primitif d’Agrippa ; et ce même sol porterait encore l’église de Maria Sopra Minerva, ainsi que le temple antique sur lequel elle fut construite. Il suffirait alors à l’observateur de changer la direction de son regard, ou son point de vue, pour faire surgir l’un ou l’autre de ces aspects architecturaux. »

Cette étrange ville psychique où j’ai l’impression d’évoluer, c’est la mémoire bien sûr, qui est enregistrement conscient et inconscient, avec ses couches et ses heurs, ses voltes et ses ratés, ses déserts subits et ses cascades heureuses. Mais une mémoire comme diffractée, prolongée avec un effet de pédale, un effet de flou qui permet de prendre une chose pour une autre. JG Ballard dans ses expériences de LSD a décrit des effets similaires: les objets, les mouvements, les êtres et les pensées cessent d’avoir des limites et sont tout en traînée, en halo. L’oiseau devient sa trajectoire… La ville psychique, ce serait un cela: une impression à Palma qui serait en réalité celle de Calvi trente ans auparavant, une piscine idéale et composite que l’on croit saisir par fragments à travers le monde et à travers le temps, une conversation commencée dans une ville et poursuivie fantastiquement de ville en ville comme dans les romans de Bolaño, un geste ou une action commencée quelque part et comprise bien plus tard et bien plus loin. L’écriture poétique emprunte au rêve sa façon d’agréger l’ancien et le nouveau, le prétendument important et le réputé bénin, l’avoué et l’inavoué; tout cela pour construire, pour extraire le sens. L’écriture est psychique mais la ville ne l’est pas moins avec ses ruines et ses projets, ses monuments et ses parties cachées, ses gloires et ses hontes. La ville psychique est à la fois contenant, cocotte qui cuit lentement les êtres et les choses, toile de fond ou décor de toute culture, échappée bien-aimée de l’anonymat et ouvroir de l’imaginaire. Une projection… S’y promener, seul, accompagné, ou encore, un fantôme à son bras…