Les busards et les sternes volent bas, en quête de proies. La mer est d’argent. Le ciel est gris-bleu, vert, or très pâle, argent, gris plomb. Air tiède, chargé d’humidité avant l’orage. Pourtant, c’est un instant infiniment serein, figé dans la grâce comme dans un tableau de Claude le Lorrain. Cette sérénité triste des départs, cette nostalgie qui presse toutes les choses sous leur meilleur jour, puisqu’on les quitte. Ce sont peut-être les instants les plus vrais. En ramassant les aiguilles de pin cet après-midi dans le jardin je comprends Wittgenstein : l’infini n’est pas une totalité. Il ne peut être ni décrit ni pensé, il relève du concept. Et les mots, “gris plomb” ou “mauve” ou encore “insupportable tristesse” par exemple, ne décrivent pas cet instant indicible. Mais en constituent une doublure, un fond. Ils élèvent en face du monde un monde frère. C’est comme cela que nous ressentons. C’est notre baromètre de Torricelli. Il y a tellement à apprendre des départs.
Étiquette : Ludwig Wittgenstein
Atlantide
La dalle Atlantique, au-dessus de la gare Montparnasse. Dans une ville, disait Umberto Eco, il suffit de faire quelques pas pour retrouver la solitude. C’est vraiment ça. Les façades de Dubuisson. Les restes pourrissants de feu le musée de la Résistance. Les ondulations des années quatre-vingt dans le jardin qui prospère seul désormais. La seule vraie modernité, finalement, c’est l’abandon et la ruine, quand ne flotte plus que l’intention, quand ne flotte plus que le fantôme de l’intention architecturale, politique ou autre. Une dame perdue vient me demander où prendre un train. Elle doit “récupérer un enfant”. Des employés municipaux en combinaison vert sombre sont là aussi, très gentils, ils regardent le plafond rouillé en ayant l’air d’essayer de se rappeler le sens de leur mission. Une voiturette électrique semble prête au départ. Pour aller où? Tout est fortuit, mais ouvert, équanime. Il pleut. Des enfants aussi sont là, pas des enfants perdus juste des enfants qui jouent. Ils ont bien compris que c’est ici l’aventure. Plus loin, la dalle s’incline de quelques marches et il y a une autre barre de Dubuisson. Halls vitrés déserts, avec devant l’un d’eux un occasionnel employé en bras de chemise qui fume une cigarette en regardant son portable. Bureaux délicieusement vides derrière l’implacable répétition des fenêtres. Téléphone qui sonne dans des services depuis longtemps disparus. La stèle de Jean Moulin, figure pâlissante que personne ne regarde. Un panneau de permis de construire, lui-même rongé porte des inscriptions devenues illisibles. Un projet oublié. Un nuage d’intention dans une inattention générale. Le son assourdi des hauts-parleurs de la gare, en-dessous. Dieu! Que j’aime cet endroit. Le langage n’est rien sans l’intention, dit Wittgenstein. Mais quand il ne reste plus que l’intention, sous formes d’infimes traces qui tranquillement s’abîment, commence la poésie. C’est encore trop dire. Commence le mystère. Commence ce que je sais toujours reconnaître, mais jamais exprimer.
Hôtel Angst (suite)
Il y aurait l’apparence, brillante, du monde : la colline étagée en terrasses vers la rade avec les serres en ruine et la maison posées dessus ; la profondeur bleue de la mer traversée par de petits poissons plus bleus encore ; les rayons du soleil qui se glissent entre les feuilles odorantes d’un figuier ; la piazzetta alanguie, le soir, où se glisse le vent coulis des ruelles et où joue, innocent et heureux, l’enfant. Et puis, il y aurait un autre monde, souterrain, subaquatique, inconscient, caché. Un monde intérieur qui par moments s’ajuste de manière étonnante au monde visible, comme celui des rêves. Les non-dits, les mystères et les nœuds, les inhibitions et les fantasmes. Il y aurait un monde visible qui serait du registre de la déclaration, du positif, et un monde fantasmé qui serait du domaine du souhait, du désir refoulé ou non, satisfait ou non. (Freud, Die Traumdeutung, 1900 : Der Traum ist die (verkleidete) Erfüllung eines (unterdrückten, verdrängten) Wunsches. / Le rêve est l’accomplissement (déguisé, travesti) d’un souhait ou d’un désir (réprimé, refoulé)). Au premier monde correspondrait un langage, un comportement, même une civilisation – mais qui reposerait entièrement (qui serait profondément ancré dans), sur le second monde. Ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire, dit Wittgenstein. Mais ce que l’on dit repose dangereusement sur ce qu’on ne dit pas.

