Immer wieder

‘Encore et encore, même si nous connaissons bien le paysage de l’amour…’, commence le fameux poème de Rilke, qui est sans doute ‘le’ poème. Il faudrait tout dire, évidemment. L’étrange paysage vu à travers la fenêtre verdâtre du train, comme matricé, grainé, pixellisé. Les contrôles de police à la gare du Nord, cette police qui prend en photo les gamins en gros plan et fouille avec cette image dans sa matrice de surveillance et de contrôle. La peur qui flotte dans les yeux des gens au-dessus des masques. Le petit sourire de plaisir gêné du client qui vient me chercher à la gare avec sa Porsche. Le sanglier qui traverse la route, qui traversera toujours la route comme dans un film de Claude Sautet. Le plaisir de revoir la maison dix ans plus tard, le plaisir obscur, le véritable mystère de l’architecture qui s’éloigne de vous, qui dérive dans le temps et toujours revient, en boucles précises. Le plaisir des choses dessinées, des choses matérielles, autrefois intellectuelles, qui coïncident et s’échappent : cette rambarde, cette pierre, cette vitre. Les choses qui palpitent et coïncident, qui vibrent et s’érodent. Encore et encore. Immer wieder. Time and again. Il faudrait tout dire, tout écrire, tout faire passer à la moulinette de l’écriture, tout faire passer dans la matrice ou le tamis d’orpailleur analogique de l’écriture. Il faudrait, comme dit Foucault, faire coïncider la construction minutieuse du discours, le flot analogique du discours avec l’immédiate totalité ineffable des sensations, il faudrait multiplier les figures cabalistiques de l’écriture — la proposition, l’articulation, la désignation, la dérivation — en face d’un seul instant glorieux. Mais pourquoi donc, après tout? A quoi bon? Est-ce une forme de folie maniaque, cette rage de l’expression? Pourquoi donc mouliner ce journal, dans la nuit, alors que quelque part dans un appartement inconnu, un vieillard râle de douleur, ou de plaisir? Qu’une voiture de police passe avec sa sirène absurde? Que le monde se laisse aller à son ineffable rumeur? Pourquoi enfiler ces phrases qui fourmillent, qui dérapent comme un attelage de chihuahuas sur un carrelage trop lisse? Ces mots qui pétaradent comme les six cylindres de la Porsche tandis que le sanglier éternel galope dans son éternel moment suspendu? Parmi les fleurs, tourné face au ciel? Zwischen die Blumen, gegenüber dem Himmel? Pourquoi cette compulsion quand un seul instant suffit? On ne sait pas, bien sûr. On entreprend de raconter les brins d’herbe un par un, les nuages un par un. On traduit, on transcrit, on analogise, on tamise, c’est ça qu’on fait quand on écrit — Foucault, les mots et les choses — ou plutôt devrait-on plus justement dire, c’est ça qui se fait quand on écrit car ce nuage, cette Porsche, ce sanglier, cet adolescent qui balbutie, ce sentiment glorieux et inquiétant, cette phrase même pompeuse qui sort de nulle part — SONT ces signes, ces mots, ces griffures. Encore et encore.