‘En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte.’ Franz Kafka, La métamorphose
‘Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi.’ Franz Kafka, Le terrier
‘Pour rien au monde, tu ne remonterais chez toi ; d’en bas tu regardes avec angoisse le petit carré de ta fenêtre, incapable de comprendre comment tu as pu vivre des semaines, des mois, des années derrière cette paroi de verre entre ciel et terre ; comment tu as pu y habiter avec tes désirs et tes angoisses, comment tu as pu y rentrer tous les soirs. Comment cinq mètres de long sur six de large ont-ils pu supporter ce que tu appelles vie alors que derrière la vitre s’étend ce que tu appelles le monde?’ Milena Jesenskà, Vivre, Mystérieuses rédemptions.
Ce matin au réveil j’ai tout de suite pensé à Gregor Samsa, pris par une sorte de lumbago qui m’empêchait de me lever. J’ai fini par y arriver en agitant mes petites pattes grêles et en poussant moult cris et grognements ridicules. Et plus tard dans la journée, Kafka s’est encore manifesté alors que je commençais à regarder mon appartement d’un air suspect : le ‘terrier’ où j’allais devoir survivre et me supporter pendant les prochaines semaines. Je ne l’avais jamais vu comme cela, pas plus que le quartier et la ville autour : des structures de confinement successives, comme des boîtes gigognes, avec d’improbables Gregor Samsa qui gigotent à l’intérieur.
Il y a plusieurs façons de voir la chose, finalement. Il y a l’inquiétude de voir les portes se fermer autour de soi comme dans un gigantesque asile dont notre logement serait une des cellules — et là c’est à Milena Jesenská qu’on pense, la compagne épistolaire et passionnée de Kafka qui trouvait si pathétique, si poignant qu’on habite derrière une petite fenêtre parmi des milliers d’autres dans la ville. On peut aussi se dire que ce cas de ‘force majeure’ —expression cousine de ce fameux ‘nouvel ordre’ qu’on attend sans l’attendre — que cette occurence est une occasion, une chance. De voir notre monde autrement, sous un autre angle, de l’extérieur. D’écrire ce qui nous vient, et d’interroger cette vie quotidienne dont le moindre détail est si précieux. De voyager immobiles, tels des Diogène dans leur amphore, et de nommer ce qui ne l’est pas. De nous voir, finalement, peut-être pour la première fois, de profiter de l’arrêt fortuit des causes et des conséquences, des besoins et des compulsions. De jouir de cet arrêt, si une telle chose est possible.
Mais il y a encore autre chose. Une excitation mêlée à l’inquiétude face à l’imprévu. Une sorte de fatalisme paresseux, ou de courage aux yeux des autres — tout à coup comme dans un faux mouvement, on sent toute l’armature de liens que l’on tisse sans arrêt avec les autres et leur manque nous vide de notre être, comme une aspiration violente. Mais tout au fond, cachée derrière la minutie des raisons, des prévoyances, des peurs, cachée derrière la compréhension même des choses et des mots, il y a — cette joie secrète, l’espoir fou de cette joie secrète qui est indiscible. Une Aurore qui n’a pas encore lui, dirait Nietzsche, une vie encore à inventer et à vivre, le surgissement véritablement glorieux du Nouveau. Et c’est en nous-même qu’il faut le chercher, qu’il veut exister en ces temps de réclusion forcée.
