Visage plébéien, paupières battues de boxeur, nuque rase, boucles décolorées. Mais bizarrement, il serait tout à fait crédible en sénateur romain. Gladiateur bien sûr, “The Warrior”, they call him… Pour lui, ce n’est pas juste le chemin qui est difficile, c’est tout qui est difficile : naître, vagir, respirer, ne pas mourir, ne pas décevoir, ne pas disparaître. Vivre, c’est persister, comme un lichen, comme un animal sauvage dont le milieu naturel serait la lutte. Joueur de snooker, donc. Impassible, l’impassibilité anglaise dans l’antre de Sheffield, le fameux Crucible Theatre qui ne ressemble à rien, comme les tee-shirts en nylon de l’assistance, comme les uniformes mal coupés des joueurs, gilets, chemises et noeuds papillons. Rien d’aristocratique là-dedans, des pintes et des fish and chips. Mais, la grandeur. Qu’est-ce que la grandeur? Ne pas décevoir, tout traverser, tout endurer comme les héros antiques, ne pas ciller. Mais encore? Vivre, comme Tarkovski, de la difficulté, prospérer en elle, commencer quand le vaincu finit, quand l’espoir finit. Exhiber son stoïcisme comme un artefact de sentiment, comme un rite barbare, vivre de drames et de verres d’eau, trouver du sens dans l’absurdité du jeu, dans sa cruelle abstraction. Camus au Crucible? Oui, et Homère aussi. Et Nietzsche aussi. Et que faites-vous encore? D’abord des voleurs, pour les punir ensuite. D’abord des mythes, pour frémir du frisson de la mort. D’abord la cruauté, l’absurdité des règles pour s’autoriser ce demi-sourire, prodigieux bond au-dessus des gouffres.