Extraits du Tournant, Histoire d’une vie. [1940-1943]
« Pourquoi la quere est-elle devenue inévitable ? Comme si nous ne le savions pas ! Parce que les démocraties apportaient leur concours au fascisme, que ce fût par « pacifisme » mal compris ou pour des raisons moins nobles… »
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« Toute vie humaine est à la fois unique et représentative; dans chaque destin individuel, dans chaque drame personnel, le drame d’une génération, d’une classe, d’un peuple et d’une époque se reflète et se module.
Quelle sorte d’histoire ai-je donc à raconter ? L’histoire d’un intellectuel entre deux guerres mondiales, celle d’un homme, par conséquent, qui a dû passer les années décisives de sa vie dans un vacuum social et spirituel, s’efforçant avec ferveur – mais sans succès – de s’intégrer à une communauté quelconque, de se soumettre à un ordre quelconque, toujours errant, toujours vaguant sans trève ni repos, toujours inquiet, toujours en quête…
L’histoire d’un Allemand qui voulait devenir Européen, d’un Européen qui voulait devenir citoyen du monde ; l’histoire d’un individualiste qui a horreur de l’anarchie presqu’autant que de la standardisation, de la « mise au pas », de « l’engloutissement dans la masse »; l’histoire d’un écrivain qui, au départ, s’intéresse à l’art, à la religion, à l’érotisme, mais qui, sous la pression des circonstances, parvient à une attitude politiquement responsable et même militante… »
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« Tu ne retrouveras plus ton ancienne patrie et il ne t’en est pas destiné de nouvelle. Ta patrie, c’est le monde : tu n’en as pas d’autre.
Le monde entier sera ma patrie: à condition qu’il y ait encore un monde entier après cette guerre…
Le retour au pays ou l’exil ? Faux problème ! Alternative dépassée ! La seule question actuelle, la seule qui ait de l’importance : un monde naîtra-t-il de cette guerre, où les gens de ma sorte pourront vivre et agir ? Les gens de ma sorte, cosmopolites d’instinct et par nécessité, médiateurs spi-rituels, précurseurs et pionniers d’une civilisation universelle, seront chez eux ou partout ou nulle part. Dans un monde de paix assurée et de collaboration internationale, on aura besoin de nous; dans un monde de chauvinisme, de bêtise et de violence, nous n’aurions aucune place, aucun rôle. Si je croyais inévitable la venue d’un monde pareil, je suivrais dès aujourd’hui l’exemple de Stefan Zweig, humaniste découragé… »
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« 28 mai. Hier, terminé le dernier chapitre du Turning Point.
Aujourd’hui, passé devant le conseil de révision. Je voudrais qu’ils me prennent. Je veux participer aux événements, Enfin, pour une fois, participer ! »
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« J’en ai assez de la liberté; j’en ai assez de la solitude.
Nostalgie d’une communauté. Désir d’entrer dans le rang, de servir ! »
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