Printemps glacial

Remarque attribuée à Mozart, trouvée dans Gracq – en parlant d’un de ses concertos : “C’est brillant mais ça manque de pauvreté.”

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Dans le parc de Belleville, en attendant que le magasin de Beaux-Arts ouvre. Pâle soleil, matin froid, printemps ensommeillé. Les logements des années quatre-vingt. Une certaine architecture, une certaine vision de la société aussi. Un optimisme qui nous manque. Une bonne volonté qui nous manque. Une croyance, qui nous manque. En échange, ici, ou en compensation, la paix séraphique, légèrement énigmatique, légèrement vide du XXème arrondissement un samedi matin. La vénusté de l’architecture, sa façon de se tenir dans le temps et dans l’espace, d’être un discours par son être, et d’indiquer une direction, aussi. Ici fut, est, sera. La grâce, pourrait-on dire, mais une grâce modeste, tenace comme une mauvaise herbe où un rongeur. Pauvre, précisément. Pas résister, ni traverser. Être de façon radiante, irradier. Expliquer le monde, par une fenêtre, un linteau, un enduit pelé sous la lumière pâle.

Un balcon sur le vide

Carrousel. Rue Georges et Maï Politzer, encore. De semaines en semaines, plus de tentes de sans-abri dans cet étrange goulet de rue, plus de livreurs juchés sur leurs scooters qui attendent. Effluves de nourriture industrielle, qu’ils vont distribuer. Cerisiers en fleurs. Amiante tapie. Méandres administratifs. Va comprendre. Les roulettes des fauteuils chuitent sur le revêtement de sol en plastique. Il ne passe rien. On attend. Quoi? Que ça se débloque. Que surgisse, comme un rai de lumière dans le ciel gris, le sens de nos actions. Il ne reste plus que le fantôme de nos actions. Ou plutôt il ne reste plus que nos actions, et le sens a disparu, comme le chat de Cheschire, dont seul flotte le sourire sardonique dans la nuit. Les raisons desquament, les raisons dépriment, elles tombent, chutent comme des lemmings qui se précipitent en masse du haut de la falaise. Il nous reste la joie mauvaise du dysfonctionnement, le cynisme, ou alors cet orgueil d’animaux de trait devant la ‘difficulté’ dont on feint de s’amuser, le soir avec les collègues. “Pas de souci”, balbutie-t-on comme un hâve cheval de labeur, un lumpen-poney, un Angstpferd, instaurant une négation réflexe, une protection dérisoire contre ce qui va encore lui tomber dessus. Crucifiés dans un ‘souci’ permanent, oui, imaginaire ou réel. Un souci instauré qui serait notre condition. Toute cette difficulté doit bien avoir un sens, sinon il n’y a plus de sens du tout. Sinon, autant aller ‘parmi les fleurs, et face au ciel’. Ou bien jouir, comme le héros du Balcon en Forêt de Julien Gracq, de la suspension même de toute chose, de la négation même de tout avenir qui fabrique un présent étrange, sans prix, aventureux, sauvage. Soldat désheuré dans la nuit des Ardennes, parmi les arbres maigres, dans la drôle de guerre, dans le désastre reporté de mois en mois, de jour en jour, au point que chaque instant devient un espace de liberté infinie, de découverte violente. Etrange trouvaille, dont on ne sais pas trop quoi faire. Liberté vraiment?