Surgissements

Les temps changent. Est-ce que nous voulons qu’ils changent? Pas sûr, pas toujours, ça dépend. Mais eux, ils veulent changer. Le fonctionnement énorme de la société, juchée sur le devenir organique du monde produit fatalement un jeu, un décalage, des tensions tectoniques qui de temps en temps se libèrent. Notre vision du monde et de la société ne correspondent pas parfaitement à la société et au monde – comme la carte à l’échelle 1 de la nouvelle de Borgès finit par altérer son modèle et s’écarter du monde. Fétus de sensations, projectiles sociaux, passagers temporels nous nous raccrochons à l’illusion d’un monde fixe, avec un haut et un bas, un avant et un après, un bien et un mal. Mais nous sommes les passagers d’une réaction chimique, d’un processus organique de vie et de mort, d’une création et d’un surgissement continuels. Si nous sommes de quelque chose, c’est du mouvement et de la fluence perpétuels. Craquements, fissures, signes avant-coureur d’un effondrement perpétuel, d’un pourissement nutritif, de la présence insolente de la vie.

Géographie impossible

Notre problème est que pour jouir du monde il nous faut en construire un autre par-dessus: un monde de représentations et de concepts, un monde d’imaginaire et de constructions. Nous n’avons pas le monde, nous avons les perceptions et la conscience, l’intelligence et la culture, à la place. Nous n’avons pas la caverne, nous avons le reflet – ou le concept, ou le mot, ou le fantasme. Ce que nous avons, ça oui, c’est l’inquiétude que tout cela n’ait rien à voir avec nous, que nous ne servions à rien: aussi prenons-nous soin de projeter notre image partout. Nous sommes comme ces géographes de l’Empire dans la nouvelle de Borges (Aleph) qui s’épuisent à dresser une carte à l’échelle 1 recouvrant tout le territoire, et de fait, le modifient. L’entreprise est absurde. Nous aussi, nous nous étalons tellement, nous nous projettons tellement que nous avons oublié qu’il existait un monde, par-dessous. Mais, autant que la carte tue l’empire, la représentation aussi impérieuse tue son modèle. Peut-être que la première écologie ne consiste pas à faire tout ce que nous faisions auparavant, différemment, plus parcimonieusement. Non, peut-être que la première écologie consiste à prendre conscience qu’il existe un ici et un maintenant, qu’il existe aussi un monde en-dehors de notre encombrante psyché. Yoga…