Ch. 3. Liberté publique vs bonheur public.
« Ce qui en France était manifestement une passion et un «goût» était une expérience aux États-Unis, et l’usage américain qui, en particulier au XVIIIème siècle, invoquait le «bonheur public» là où les Français invoquaient la «liberté publique», suggère cette différence de manière tout à fait appropriée. Le fait est que les Américains savaient que la liberté publique consistait à participer aux affaires publiques, et que les activités liées à ces affaires ne constituaient nullement un fardeau mais procuraient à ceux qui les exerçaient en public un sentiment de bonheur qu’ils ne pourraient puiser nulle part ailleurs. Ils savaient très bien, et John Adams se montra assez hardi pour formuler cette certitude à maintes reprises, que les gens se rendaient aux assemblées municipales comme leurs représentants plus tard devaient se rendre aux fameuses Conventions, ni exclusivement par sens du devoir ni, et même encore moins, pour servir leurs propres intérêts, mais avant tout parce qu’ils aimaient discuter, délibérer et prendre des décisions. Ce qui les rassemblait, c’étaient « le monde et la cause publique de la liberté» (Harrington) et ce qui les poussait, c’était «le désir passionné de se distinguer», que John Adams jugeait «bien plus essentiel et remarquable» que n’importe quelle autre faculté humaine.
« Partout où il se trouve des hommes, des femmes, des enfants, qu’ils soient vieux ou jeunes, riches ou pauvres, nobles ou vils, sages ou stupides, ignorants ou instruits, chacun s’attache au désir d’être vu, entendu, discuté, approuvé et respecté par les gens qui l’entourent et qu’il connaît.» La vertu de ce désir passionné, il l’appelait l’« émulation», le « désir d’être meilleur qu’autrui», et son vice, il l’appelait l’« ambition», parce qu’elle « vise le pouvoir comme moyen de se distinguer*». Et, psychologiquement, ce sont bien là les vertus et les vices principaux d’un homme politique. Car la soif et la volonté de pouvoir en tant que telle, indépendamment de tout désir de se distinguer, bien qu’elle soit caractéristique du tyran, n’est plus un vice typiquement politique, mais bien plutôt cette qualité qui tend à détruire toute vie politique, ses vices non moins que ses vertus. C’est précisément parce que le tyran n’a nul désir d’exceller et de se distinguer qu’il trouve si agréable de s’élever au-dessus de la fréquentation de tous les hommes; à l’inverse, c’est le désir d’exceller qui fait que les hommes aiment le monde et se plaisent à fréquenter leurs pairs, et qui les conduit à prendre part aux affaires publiques. »
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* John Adams, Discourses on Davila, 1790.
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** La Liberté, Jeanne-Louise, dite Nanine, Vallain, 1794.
