Schiller, lettre à Goethe n°406, Iéna, le 19 janvier 1798.

(…)

Sous le rapport de la qualité, le rationalisme oppose, comme il convient, les phénomènes entre eux; il discerne et il compare, opération qui, elle aussi, — comme d’ailleurs le rationalisme envisagé dans son ensemble, — est louable et bonne, et qui est l’unique voie qui conduise à la science. Mais ici encore intervient le despotisme des facultés actives de l’esprit dont nous parlions tout à l’heure; il s’exerce immédiatement ici par l’étroitesse unilatérale du point de vue, par la brutalité des distinctions, tout comme tout à l’heure il se trahissait par l’arbitraire des liaisons. Il s’expose au péril de séparer rigoureusement ce qui est associé de nature, de même que tout à l’heure il liait ce qui est disjoint de nature. Il divise, là où il n’existe pas de divisions réelles, et ainsi de suite.

(…)

[…]

Der Qualität nach setzt der Rationalism, wie billig ist, die Phänomene einander entgegen; er unterscheidet und vergleicht: welches gleichfalls (so wie der Rationalism überhaupt) löblich und gut und der einzige Weg zur Wissenschaft ist. Aber jener Despotism der Denkkräfte zeigt sich auch hier sogleich durch Einseitigkeit, durch Härte der Unterscheidung, so wie oben durch Willkür der Verbindung. Er kommt in Gefahr, dasjenige strenge zu sondern, was in der Natur verbunden ist, wie er oben verband, was die Natur scheidet. Er macht Eintheilungen, wo keine sind u. s. w.

[…]

Goethe, maximes et réflexions

« Qui peut mettre la fin de sa vie en relation avec son commencement est le plus heureux des hommes. [1064] »

« Comment arriver à se connaître soi-même ?

Jamais par l’observation, uniquement par l’action.

Essaie de faire ton devoir et tu sauras aussitôt ce que tu vaux. [1087)

Mais quel est ton devoir? Les exigences de la journée. [1088] »

« Qui agit dans la joie et se réjouit de ce qui

est accompli est heureux. [1092]

Pour agir il faut du talent, pour faire le bien

il faut du bien. [1093] »

« Une réponse juste est comme un baiser plein d’amour. [1189] »

« Quand on est confronté au grand talent d’un autre, il n’est d’autre moyen de salut que l’amour. [1271] »

« Ne pouvant se satisfaire au nécessaire, les hommes s’affairent autour de l’inutile. [1302] »

« Dans la société, tous les hommes sont égaux. Aucune société ne peut être fondée autrement que sur la notion d’egalité, mais pas sur celle de liberté. Je vais trouver l’égalité dans la société; mais la liberté, la liberté morale qui me fait accepter ma soumission, c’est moi qui l’apporte. [124] »

« Ce que l’on invente, on le fait avec amour ; ce que l’on apprend, on le fait avec sûreté. [362] »

« Celui qui a un phénomène sous les yeux pense déjà au-delà ; celui qui n’en entend que parler, ne pense rien du tout. [504] »

« Si vous cherchez en vous-mêmes, vous trouverez tout; et réjouissez-vous si au-dehors – donnez-lui le nom que vous voudrez – il y a une nature qui dit Oui et Amen à tout ce que vous aurez trouvé! [511] »

« Les objets ne sortant du néant que par les idées qu’en ont les hommes, ils retournent au néant dès que les idées se perdent : la courbure de la Terre, le bleu de Platon. [519] »

Goethe – Schiller, Tome II, 1794-1805

À la Une

« Leben Sie recht wohl und machen, daß Sie Ihre Geschäfte in Weimar bald los sind. Ich empfehle Ihnen, was Sie mir oft vergebens rathen, es zu wollen und frisch zu thun. » (Vouloir vraiment, agir vivement.)

(…) restez obstinément fidèle au lien sérieux que fait la communion des convictions et des affections;

tout le reste est le vide même et n’est que tristesse.

Weimar, le 31 octobre 1798.

« (…) tout ce qui porte la marque d’un individu est bien étrange. Personne n’est apte à se retrouver ni en soi-même ni en autrui, et chacun est condamné à tisser tout juste sa propre toile d’araignée, à s’installer au beau milieu, et à agir de là. » G., Weimar le 3 mars 1799

« C’est une chose bien singulière, que ma position, qui, envisagée d’ensemble, est aussi heureuse que possible, soit en un désaccord si profond avec ma nature. Nous verrons bien quel rendement nous obtiendrons de notre volonté. » G. à Sch., Weimar le 6 mars 1799

« (…) la nécessité d’un processus naturel. »(nun schon gleichsam als naturnothwendig vor sich hin) G, Weimar, 9/3/1799. Lettre n°578

nº608. « Notre existence est faite de relations avec le dehors, qui la composent et qui, en même temps, nous la dérobent mais il faut pourtant aviser au moyen de s’en tirer, car l’isolement absolu (…) n’est pas non plus une solution recommandable. » G. , Weimar, le 19 juin 1799

nº610. « (…) le fatal engrenage (…) [de] ma journée. » Weimar, le 22 juin 1799.

nº651. Goethe, Weimar, le 4 septembre 1799

« Devant l’absurde, chacun s’exclame et se réjouit bruyamment de voir qu’une œuvre puisse être si profondément inférieure au niveau d’où il la juge. Du médiocre, chacun triomphe avec complaisance. Ce qui n’est qu’apparence recueille des éloges sans limites et sans réserve; car, pour le commun de l’expérience vulgaire, c’est précisément l’apparence qui a valeur universelle. Ce qui est bon sans être parfait, on le passe sous silence; car, d’une part, on ne peut faire autrement que d’avoir de la considération pour les qualités authentiques qu’on y remarque, et, d’autre part, les imperfections qu’on y sent suggèrent des inquiétudes; or, ceux qui ne sont pas de taille à lever leur propre doute aiment mieux ne pas se compromettre en pareil cas, en quoi ils font bien. Enfin, le parfait, lorsqu’il vient à se rencontrer, procure une satisfaction profonde, tout comme, tout à l’heure, l’apparence procurait une satisfaction de surface, si bien que, dans l’un et l’autre cas, l’effet est analogue. »

n°738. « La peinture que vous faites du théâtre de là-bas révèle une ville [Leipzig] et un public qui, du moins, ne se piquent ni d’art ni de supériorité critique en matière artistique, et qui ne demandent qu’à être amusés et émus. » Schiller, Weimar, le 5 mai 1800.

L’Eden maléfique

MEPHISTOPHELES* :
In diesem Sinne kannst du’s wagen.
Verbinde dich ; du sollst, in diesen Tagen,
Mit Freuden meine Künste sehn,
Ich gebe dir, was noch kein Mensch gesehn.


FAUST :
Was willst du armer Teufel geben ?
Ward eines Menschen Geist, in seinem hohen Streben,
Von deinesgleichen je gefaßt ?
Doch hast du Speise, die nicht sättigt, hast
Du rotes Gold, das ohne Rast,
Quecksilber gleich, dir in der Hand zerrinnt,
Ein Spiel, bei dem man nie gewinnt,
Ein Mädchen, das an meiner Brust
Mit Äugeln schon dem Nachbar sich verbindet,
Der Ehre schöne Götterlust,
Die, wie ein Meteor, verschwindet ?
Zeig mir die Frucht, die fault, eh man sie bricht,
Und Bäume, die sich täglich neu begrünen !

GOETHE, Faust, Studierzimmer.

Des paysages superbes, des architectures parfaites, des femmes d’une beauté
confondante. Une île idéale, sertie dans des brumes délicates. Une promesse. Et
ces mots que l’on nous susurre, fluides, clairs, synthétiques, brillants, éminemment sympathiques. Une pensée soyeuse. Une pensée qui est toujours d’accord avec nous et qui nous trouve formidable en tout. Une pensée dont on est le héros, c’est-à-dire, le client. Un avers sans revers. Tout est brillant en fait. Tout est dans une surface lisse, souple, agréable, dont les moindres délinéaments ont une expression organique, sincère, vitale, saine. Tout est engineered, créé, conçu, codé. Tout est prometteur, désirable et même baisable. Mais que veut dire encore artificiel ? Ne le sommes-nous pas depuis toujours ? Ne sommes-nous pas un monstrueux artefact ? Faux, tout est faux, terreur de découvrir la fausseté de tout, dit Nietzsche. Se réveiller en pleine nuit et découvrir que tout est faux. La psyché a crû monstrueusement, comme un ordinateur malade, comme une pensée ordinatrice névrotique, et produit un monde qui nous mange. C’est notre travers funeste de produire cette synthèse, cette image. La pensée a fui la cage du crâne et déferle, renverse, remplace. On ne comprend pas ce qui est arrivé à la réalité.
Dormir ? Comment dormir ?

MÉPHISTOPHÉLÈS* :
Dans un tel esprit tu peux te hasarder : engage-toi ; tu verras ces jours-ci tout ce que
mon art peut procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu’aucun homme n’a pu même
encore entrevoir.

FAUST :
Et qu’as-tu à donner, pauvre démon ? L’esprit d’un homme en ses hautes inspirations
fut-il jamais conçu par tes pareils ? Tu n’as que des aliments qui ne rassasient pas ; de
l’or pâle, qui sans cesse s’écoule des mains comme le vif argent ; un jeu auquel on ne
gagne jamais ; une fille qui jusque dans mes bras fait les yeux doux à mon voisin ;
l’honneur, belle divinité qui s’évanouit comme un météore. Fais-moi voir un fruit qui
ne pourrisse pas avant de tomber, et des arbres qui tous les jours se couvrent d’une
verdure nouvelle.

Gottfried Keller, « Paysage forestier avec chênes », 1855

Schiller à Goethe, Iéna, le 17 août 1797

« Mes propres expériences, si peu nombreuses qu’elles soient, m’ont montré que la poésie ne possède pas le secret de faire plaisir aux gens, pris d’ensemble, mais qu’en revanche elle a le pouvoir de les mettre fort mal à l’aise, et je suis d’avis que, du moment qu’on n’est pas en mesure d’atteindre le premier résultat, il faut résolument se décider pour la seconde méthode. Il faut les harceler, les troubler dans leur béatitude, les plonger dans l’inquiétude et dans la stupeur.

De deux choses l’une, la poésie doit se dresser devant eux soit comme un bon génie, soit comme un spectre. C’est à ce prix seulement qu’ils apprendront à croire à l’existence de la poésie et qu’ils prendront de la considération pour les poètes. Et, de fait, je n’ai jamais rencontré nulle part cette considération à un plus haut degré que parmi cette classe d’hommes, mais nulle part aussi, j’en conviens, plus stérile et plus dénuée d’enthousiasme. Il y a chez tout homme quelque chose qui parle en faveur du poète, et vous avez beau être un réaliste aussi sceptique que vous voudrez, il faut bien que vous m’accordiez que cet x est la semence de l’idéalisme, et que c’est uniquement grâce à lui que la vie pratique, avec ce qu’elle a de terre-à-terre et de vulgaire, n’a pas détruit toute capacité de sentir la poésie. Assurément, il s’en faut de beaucoup que cela suffise à exalter l’inspiration proprement dite, celle qui est vraiment artistique et éprise de beauté, et je conviens qu’il lui arrive au contraire trop souvent de s’en sentir gênée dans son essor, tout comme la liberté se sent contrainte par les préoccupations moralisantes; mais c’est déjà un grand pas de fait, qu’on voie s’ouvrir une issue qui permette d’échapper à la plate banalité quotidienne. »