Cité Jandelle

J’aime les tennis dissimulés comme J.G. Ballard aimait les piscines désertes et vides face au ciel, sous les étoiles. J’aime les vieux centres sportifs décatis des années soixante-dix avec des gardiens acariâtres et moroses à l’intérieur, dans une sorte de cabine vitrée. J’aime quand le court est environné de bâtiment de toutes parts, quand il est l’ultime pièce d’un assemblage cahotiques d’époques et de structures. J’aime être environné de centaines de fenêtres, dont certaines reflètent le soleil qui se lève, et dont aucune ne prête attention au bruit de nos balles hésitantes. J’aime la furieuse république des grilles en tout genre, correctives malhabiles de l’architecture qui ne perturbe pas plus le commerce des oiseaux, pigeons, mouettes, corneilles, moineaux – « le vent passait à travers les barreaux« . J’aime que toute cette cosmogonie organique s’ignore tout en se répondant – j’aime la composition. J’aime le vieillissement tragique de l’architecture qui littéralement fend le temps : c’est aussi le nôtre. J’aime le rêve, le fantasme d’un tennis oublié dans une anfractuosité du temps et de l’espace – j’aime le parfum de ruine qui menace tout être et toute chose. J’aime le fantasme des lignes tracées, ici blanches sur fond de plastique bleu, qui prétendent à la civilisation, qui prétendent à l’existence, qui prétendent à la signification. J’aime leur intentionnalité muette, pour ainsi dire impuissante dans sa prétention, face au mystère des choses.

Printemps glacial (suite)

Printemps glacé. Et nous, ce n’est pas comme Charles Swann dans sa victoria, une improbable Odette de Crécy que nous cherchons au bout de notre nuit. C’est autre chose. On est comme confinés à nouveau ; non plus chez soi – dans son appartement – mais chez soi – en nous-mêmes, dans une impasse d’individualité collective. Les gens se remettent à marcher en rasant les murs, à éviter son voisin dans l’ascenseur, les automobilistes à regarder ailleurs pour ne pas voir le passant qui attend, le vieux à pester contre une poussette qui lui bloque le passage : tout cela vient de mes dernières vingt minutes. Ricanements (sneer) silencieux.

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Hier, j’ai aidé AC à rédiger la notice pour sa maison de l’île de Ré. Grand exercice de conformisme et d’hypocrisie, à naviguer entre les règlements et les prescriptions. Les volets comme ci. Les tuiles comme ça. Les fenêtres comme ci. Les murs comme ça. Les couleurs, les matériaux, etc. Un maelström de mièvrerie. Adolf Loos dit que la maison est conservatrice et l’art est révolutionnaire. C’est pourquoi nous adorons la maison et détestons l’art. “Préserver le patrimoine architectural et naturel de l’île”, brament-ils. Foutaises. Préserver le conformisme, l’entre-soi et le capital, bien plutôt. Une fiction de patrimoine historique de série TV, avec des volets verts, des façades blanches et des toits en tuile “romaines canal en quatre couleurs” – pas autrement. Voilà qui aurait certainement fait rigoler les pêcheurs ou les saulniers du XIXème siècle – s’ils avaient eu les moyens des nantis de maintenant ils auraient construit des maisons plus belles et plus grandes. Tout le monde sait bien que tout patrimoine, comme l’histoire, est une invention de l’époque qui le décrète. Derrière tous ces règlements filandreux, on ne peut s’empêcher de voir une “distinction” pour parler comme Bourdieu, une sélection par le bon goût, les bonnes moeurs, les us et les coutumes. C’est à qui fera la tuile la plus distinguée, le portillon le plus exquis. Versailles, ou Disneyland à l’île de Ré. Il y a une bêtise moutonnière là-dedans, gentiment réactionnaire : plus que de la nouveauté, de la modernité – on serait bien en peine de dire ce que c’est aujourd’hui -, c’est surtout des autres que l’on se méfie, de ceux qui vont peindre leurs volets en rouge et flanquer une véranda. Cela me rappelle cette dame qui s’enorgueillissait devant moi, à Noirmoutier, que dans sa maison et son jardin “tout était exclusivement vert et blanc”. Pour m’en débarrasser et m’amuser je lui avais conseillé un “vert Virginia Woolf” inventé au hasard qu’elle a passé des années à chercher, radieuse, ruisselante d’efforts, prête à tout pour exceller dans le bon goût. Ce genre d’environnement me fait rêver de laideur, de mauvais goût, de violence architecturale, de chaos comme dans les nouvelle de JG Ballard. Marseille et ses collages dégueulasses de constructions non pas vernaculaires, mais au hasard total. De la désinvolture. Du chaos. De la violence. Du surgissement. Du nouveau. De l’altérité radicale. Par pitié, pas de volets vert d’eau.

Sans titre (la nuit)

Toutes les nuits, la chouette chante dans le parc. Elle trace une nuit à l’intérieur de la nuit, derrière le pointillé des grilles. Elle chasse. Elle commande à cette nuit. Elle gouverne nos rêves, qui peu à peu, changent : ils s’imprègnent du dehors, ils nous transportent hors de notre bulle, hors du dôme réglementaire qui nous est désormais attribué. Mais peut-être avons-nous accès à un autre dehors, un au-delà du décor qui s’effondre autour de nous, un nouvel espace ouvert par les hululements de l’animal. De jour, nous sommes dans le dôme d’un kilomètre de rayon, dont nous sommes le centre, à l’arrêt ou à tourner en rond. Nous sommes dans notre espace personnel que nous monitorons scrupuleusement comme des laborantins obéissants et inquiets, nous surveillons bien tous les paramètres, un œil sur tous les capteurs, sur toutes les diodes. Des autres, nous n’avons plus que l’image rassurante sur l’écran, à travers le miroir, dans les enregistrements qui traversent la nuit. Nous pratiquons la distanciation sociale, les gestes barrière, comme disent les autorités, comme de nouvelles vertus. Nous régressons à nous, nous nous retirons en nos mers intérieures. Nous passons en mode réserve dans notre vol de nuit. Nous arpentons l’arrière-cuisine en scrutant les rayons. D’un dôme à l’autre passent des signaux faibles, assourdis, anesthésiés, écrêtés de toute violence, ébarbés de toute aspérité. Ne passent qu’une inquiétude polie, filtrée, un enjouement d’acteur, une sollicitude délayée. La vraie question est de savoir comment nous allons revenir de cet état, si nous allons en revenir tout à fait. Qu’aurons-nous vu et appris entretemps ?

 

Le dôme, c’est l’amnios primitif, le fluide nutritif, numérique qui en continu nous alimente, si correctement dosé et filtré, un sédatif dont nous n’avons plus conscience. Il s’écoule en nous, et le ressouvenir qu’il remplace des sensations plus vraies, un rapport plus direct aux choses, lentement s’efface. A chaque dôme une âme ‘qui construit un monde entièrement formé des matériaux de sa propre conscience’, dit JG Ballard dans la nouvelle ‘Motel Architecture’. ‘A chaque âme appartient un autre monde’, dit Nietzche dans Zarathoustra, Le convalescent ; et ‘pour chaque âme chaque autre âme est un arrière-monde’. Comment faire coïncider nos arrières-mondes, alors ? Comment régler nos tuners et nos écrans personnels, comme dans la nouvelle de Ballard ? Heureusement, ajoute Zarathoustra, qu’il existe une si aimable chose que les mots et les sons, qui ‘jettent des arcs-en-ciel et des ponts illusoires entre ce qui est éternellement séparé.’ Du confinement nous émergerons comme d’un long hiver, comme des ours groggys émergent de leur longue hibernation. Nous échangerons nos rêves alors, les mots, les emojis, les rires. Peu à peu nous nous synchroniserons, nous trouverons la cadence et le rythme. Nous trouverons la société, possiblement changée, surprise d’elle-même, nouvelle. Nouvelle. Quelque chose des hou….-ouhou de la chouette nous le promettent, la nuit, tandis qu’on frissonne dans nos lits.

La licorne et l’abîme

En psychologie, on qualifie d’ordalique un comportement à haut risque, motivé par un besoin de jouer avec la mort ou de revitaliser son existence. On parle aussi ‘d’appétence traumatophilique’. Conduire trop vite, prendre des drogues, boire trop, grimper sans filet, combler ses sens jusqu’à l’étourdissement. Vivre dangereusement. Sans prudence. Sans économie. Sans modestie. On pense aux héros de Crash ! de JG Ballard, au film qu’en a tiré Cronenberg. Ou à d’autres héros de la poésie et du rock. All of you tweenty-seveners… que l’on jalouse, que l’on envie, que l’on craint. La vie que l’on risque possède une autre saveur, et l’on s’en aperçoit à chaque crise de sa vie. La vie que l’on brûle s’oppose à la vie que l’on maintient, ou que l’on gère. Dionysos s’oppose à Apollon. Nietzsche à Kant. La psyché sauvage de l’être à la puissance instituante de la société. Car au fond, que nous reste-t-il dans nos sociétés surprotégées ? Ne sommes-nous pas déjà entièrement automatisés, prévus, traités ? Sommes-nous autre chose que des artefacts, des représentants ductiles et fidèles de l’espèce humaine ?

 

Et tout cela pour en venir où, douteux observateur, contestable écrivaillon ? A ceci. Dans une tribune il y a quelques jours, le flamboyant Tory Peter Oborne, écrivain et journaliste, a fait un curieux mea culpa sur le Brexit. Oui, les arguments économiques évoqués par la campagne du Leave étaient faux et spécieux. Oui, la promesse de trade deals mirifiques avec l’UE, la Chine, les Etats-Unis étaient totalement illusoires et sans fondement. Oui, partir maintenant, avec ou sans accord, serait une catastrophe totale, économique, sociale, politique. Mais non, l’Europe, toujours pas, merci, c’est une bureaucratie invalidante, qui prend des décisions à notre place sans être tenue pour responsable. A aucun moment bien sûr, ne propose-t-il d’y participer d’une quelconque manière, ni même de s’en servir. Et que propose-t-il ? Certainement pas une rétractation de l’article 50 ou un second référendum, qui sont des abominations du Labour. Quoi alors ? Une suspension du Brexit. Pour réfléchir. Quel gracieux mouvement de tête de la licorne, un brin butée, un brin évasive, au bord du précipice ! Mais il y a encore autre chose dans le texte : l’évocation mythique de la gloire du Royaume, luttant fièrement contre l’hégémonie des Bourbons, de Napoléon, ou des Nazis. On nous ressert toujours la même image des Spitfire crépitant dans la lumière comme des rédempteurs. Somme toute, l’entière classe politique anglaise voudrait rééditer le fameux discours de Churchill le 5 juin 1940 : ‘ Nous irons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons avec toujours plus de confiance ainsi qu’une force grandissante dans les airs, nous défendrons notre île, peu importe ce qu’il en coûtera, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines; nous ne nous rendrons jamais (…)’. Mais sur quoi appuyer de si martiales déclarations, héroïques, sublimes, en temps de paix ? En faisant des ennemis de ses anciens amis, comme Trump à coup de tweets ? On voit qu’il s’y ridiculise, et que la Chine, ce n’est pas un tweet qui l’épeure…

 

Nous approchons maintenant du noir continent ordalique, après avoir patiemment contourné les tortueuses raisons, les nébuleux débats, les récifs de la mauvaise foi. Dès sa conception par l’ineffable David Cameron, vers 2010, le Brexit est un ‘self inflicted wound’, une automutilation avec déjà un raisonnement totalement torturé, foutraque, licornesque en diable : feindre la sortie de l’Europe – en organisant un référendum -, en constater l’échec – victoire présumée du non au dit référendum- pour triompher des Tories eurosceptiques les plus virulents et fabriquer une majorité en réaction. Aujourd’hui encore la désinvolture du pari, la naïveté même du raisonnement laissent pantois. L’ordalie, c’est ici la fabrication volontaire, quoique plus ou moins consciente, d’un danger, d’une épreuve. L’ordalie comme hystérie, ou comme névrose. Une sorte de vaccin au dosage mal maîtrisé, d’automutilation ou de gangrène auto-infligées par des main fébriles et inexpertes, autant de procédés présumés bénins, faciles, et qui se sont évidemment révélés catastrophiques. Fabriquer d’abord l’abîme, pour pouvoir se jeter dedans ensuite. Fabriquer d’abord le danger – ou l’ennemi, ou la pseudo urgence, comme Trump encore – dans l’espoir d’en triompher ensuite, et de se plaire dans ce triomphe. On pense à la formule de Thomas More dans l’Utopie : ‘Que faites-vous donc ? D’abord des voleurs, pour les punir ensuite ?’

 

L’Europe, peut-être que ça voulait dire ça pour eux, les Oborne, Johnson, Rees-Mogg, Davis Davis et autres : l’anti-ordalisme, la sécurité, la gestion prudente, la norme, l’impossibilité d’être héroïque, la grégarité des comportements. L’anti-churchillisme. La licorne se bat pour sa singularité, son insularité, pour son identité de licorne. Mais il y a plus. Elle se bat pour le pur plaisir existentiel de se battre, sans raisons ni justifications. Et ce faisant, elle se bat contre l’essence du projet européen, franco-allemand, qui est de garantir la paix après les guerres. Il y avait quelque chose de poignant, la nuit dernière, pendant les tractations au Conseil Européen à Bruxelles. Theresa May entre, prend place à l’immense table circulaire, nappée de blanc, qui est comme une métaphore du continent en organisme assimilateur, sorte de monstre de civilité et de fadeur. Pendant un bref instant, une heure tout au plus, ils sont à nouveau 28. Merkel l’assimilatrice, la congruente, essaye de détendre May en lui montrant une photo sur son Ipad : les deux femmes sont habillées en bleu Europe. On rigole, un peu jaune. Theresa fait son speech, puis s’en va pendant que les 27 délibèrent pour statuer sur son sort. Elle doit attendre et manger dehors, à l’ambassade. Puis Tusk la rappelle dans la nuit, elle revient, se rassoit, écoute la sentence : elle prend six mois. Les allées et venues, dans et en dehors du cercle illustrent un processus de digestion impossible, d’assimilation impossible. D’appétence traumatophilique aussi, d’échecs en échecs, portée par un indécrottable orgueil, un enthousiasme troublant, une extase ordalique. Dans le cercle, les 27 mangent des coquilles Saint-Jacques et du cabillaud. Hors du cercle, Theresa mange solitairement son agneau et sa treacle tart. Dans le cercle, la chaleur relative du troupeau, contrariée par les coups de menton d’Emmanuel. Hors du cercle, la liberté par-delà les mers… ou la solitude, l’isolement sublime. Dans le cercle, la paix. En dehors, les plaisirs retrouvés de la guerre, fût-ce contre soi-même.

 

Une dernière image. La blanche licorne perchée tout en haut de sa blanche falaise de craie, qui contemple l’élastique mou qu’elle a encore à la patte. Sautera ? Sautera pas ? Son expression est insondable : tête basse, orgueilleuse, humiliée, secrètement satisfaite, éreintée. Et quel étrange sourire !

 

Retour de ‘l’ouvert’

Retour à la place des Fêtes. Quarante ans après l’inauguration des tours, imparfait exercice du style internationnal, vingt ans après la tentative de rénovation et du ‘retour à la ville’, aujourd’hui d’autres stratégies sont à l’oeuvre : la démocratie participative, loin d’être convaincante, et la rénovation énergétique, qui va peut-être plus intéressante que prévu. Mais surtout, on s’aperçoit que les choses restent ouvertes et que le temps de la ville n’est pas celui d’une vie d’homme. Une génération survient, détruit tout et échoue à reconstruire la ville des temps nouveaux. La suivante s’en désole, essaie de revenir idéologiquement en arrière, de réparer, se rate encore. La troisième se moque de tout cela et se contente de rénover le tout, de capoter, de planter des arbres. Le sujet n’est finalement pas dans la succession des points de vue, mais dans l’objet lui-même qui les traverse : les tours de la place des Fêtes, d’espoirs en opprobre, d’opportunités foncières en passoires thermiques, de progrès social en symbole de l’autocratie, traversent le temps et sédimentent la ville. Par la distance qu’elles prennent avec leurs créateurs, par l’effondrement des doctrines qui les ont portées, elles constituent un mystère, un gisement, une épaisseur qui intrigue. Tout à coup, même si on ne comprend plus du tout comment on en est arrivés là, on trouve que c’est pas mal, ces barres, ces ‘sucres’ prismatiques, cette densité, cette hauteur. On évolue là-dedans comme dans une jungle de bribes d’histoires, de fragments d’ordonnancements brisés, d’idées périmées. Et c’est très stimulant, loin de l’hologramme mortifère de la ville historique qui vitrifie la pensée. On dirait bien que c’est le retour de ‘l’ouvert’ rilkien. Par les déchirures dans la continuité de la pensée des hommes, ou de leurs coutumes, ou de leurs moyens, ou de leur culture ; par des accidents en somme se créent des situations ouvertes qu’il faut savoir percevoir. Après tout, le Mouvement Moderne lui-même, devenu Style Internationnal, se caractérisait par la béance de ses conceptions : cet espace abstrait, géométrique, sans milieu ni contexte, sans anectode ni pittoresque, sans narration, sans rien. Il existe une vidéo sur Youtube ou l’on voit le vieux Barjavel arpenter le chantier de la place des Fêtes, vers 1975, et se lamenter de la destruction de Belleville. Dans les photos de l’époque, depuis la Mouzaïa, on voit des contrastes hallucinants entre le vieux bâti pré-haussmannien, tout en ornements, en signes de connivence, et les blanches et lisses surfaces de l’ère industrielles, qui se dressent sur la butte comme des rédempteurs. Aujourd’hui encore, la place des Fêtes agit comme un sas de décompression, une chambre de vide. L’irruption d’un langage dans un espace réputé vide – l’est-il? L’irruption de ‘l’ouvert’ Rilkien sur les décombres de l’histoire, comme la possibilité d’une création. On pense à la Rome mnésique de Freud, où toutes les époques coexistent… Ou aux villes mystérieuses des nouvelles de JG Ballard, au lyrisme de catastrophe. Mais nous, ici, c’est plutôt les décombres invisibles qui nous ravissent, qui nous enlèvent. Entre les tressautements de la pensée consciente, l’être profond de la ville, par éclats, apparaît…

Serena

Incarner, qu’elle me dit. Incarner. Faut que t’incarnes. Ce n’est vraiment pas ma spécialité pourtant.

Soit, incarnons.

Incarner, ça pourrait être ça : la carnation de la poupée mécanique, du robot, de l’automate dans la nouvelle de Ballard. Comment s’appelait-elle déjà? Serena.

Carnation ambigüe, tantôt froide porcelaine, tantôt chaud velours de la peau parcourue par l’arbre bleu des veines. Je ne me souviens plus comment finissait l’histoire. Une histoire ‘unheimlich’.

Voilà, tu es contente?

Post-fiction

Une lumière artificielle, iridescente, irradiée. Un climat louche, tiède, anormal, inquiétant. Une lumière et un climat de science-fiction, comme dans les livres de JG Ballard, de Philip K. Dick, d’Orwell. La lumière d’une fiction où l’humanité aurait atteint une sorte de stase, de conduite automatique, flottant dans un nouvel liquide amniotique qui est peut-être cette étrange poussière d’or, cet été indien interminable, cet automne dont on ne sait plus quoi penser. La lumière de la littérature que je n’arrive pas à écrire, mais qui est finalement inutile, puisque je la vis.

Une ville psychique

Une ville où coexisteraient nos souvenirs, nos états. Une ville composite qui contiendrait toutes les villes où nous avons vécu. Une ville de strates temporelles, de couches psychologiques. Une ville de saisons, d’épisodes, de périodes, de phases. La culture alors, ce serait ça: non pas une accumulation de connaissances ou de façons de se comporter, mais plutôt une superposition, un effet de couches. Etre à la fois celui qui marche sur ses propres traces – qui revient névrotiquement, encore et encore, à Lisbonne, à Barcelone ou à Berlin par exemple – mais aussi celui qui est « son propre prédécesseur, son propre chant du coq dans les ruelles obscures ». Nos attitudes, nos gestes, nos façons d’être sont la réplique de toutes nos attitudes, gestes et façons d’être précédents au cours de notre vie: c’est pour grande partie ce qui constitue notre personnalité aux yeux des autres, ce qui nous rend typiques de nous-mêmes si l’on peut dire. De même, grand nombre de sensations, plaisantes ou déplaisantes sont rapportées par nous, consciemment ou pas, à des souvenirs ou à des impressions déjà vécues et comme « enregistrées ». Dans « Malaise dans la culture » Freud compare l’esprit humain à la ville de Rome:

« Imaginons, à présent, [que Rome] ne soit point un lieu d’habitations humaines, mais un être psychique au passé aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s’est une fois produit ne se serait perdu, et où toutes les phases récentes de son développement subsisteraient encore à côté des anciennes. (…) Sur l’emplacement actuel du Colisée, nous pourrions admirer aussi la Domus aurea de Néron aujourd’hui disparue ; sur celui du Panthéon, nous trouverions non seulement le Panthéon d’aujourd’hui, tel qu’Hadrien nous l’a légué, mais aussi sur le même sol le monument primitif d’Agrippa ; et ce même sol porterait encore l’église de Maria Sopra Minerva, ainsi que le temple antique sur lequel elle fut construite. Il suffirait alors à l’observateur de changer la direction de son regard, ou son point de vue, pour faire surgir l’un ou l’autre de ces aspects architecturaux. »

Cette étrange ville psychique où j’ai l’impression d’évoluer, c’est la mémoire bien sûr, qui est enregistrement conscient et inconscient, avec ses couches et ses heurs, ses voltes et ses ratés, ses déserts subits et ses cascades heureuses. Mais une mémoire comme diffractée, prolongée avec un effet de pédale, un effet de flou qui permet de prendre une chose pour une autre. JG Ballard dans ses expériences de LSD a décrit des effets similaires: les objets, les mouvements, les êtres et les pensées cessent d’avoir des limites et sont tout en traînée, en halo. L’oiseau devient sa trajectoire… La ville psychique, ce serait un cela: une impression à Palma qui serait en réalité celle de Calvi trente ans auparavant, une piscine idéale et composite que l’on croit saisir par fragments à travers le monde et à travers le temps, une conversation commencée dans une ville et poursuivie fantastiquement de ville en ville comme dans les romans de Bolaño, un geste ou une action commencée quelque part et comprise bien plus tard et bien plus loin. L’écriture poétique emprunte au rêve sa façon d’agréger l’ancien et le nouveau, le prétendument important et le réputé bénin, l’avoué et l’inavoué; tout cela pour construire, pour extraire le sens. L’écriture est psychique mais la ville ne l’est pas moins avec ses ruines et ses projets, ses monuments et ses parties cachées, ses gloires et ses hontes. La ville psychique est à la fois contenant, cocotte qui cuit lentement les êtres et les choses, toile de fond ou décor de toute culture, échappée bien-aimée de l’anonymat et ouvroir de l’imaginaire. Une projection… S’y promener, seul, accompagné, ou encore, un fantôme à son bras…

Ballardian Alley

Je suis hanté par une cité balnéaire idéale issue de mes rêves, de mes voyages réels ou fictifs, de mes souvenirs d’enfance de Méditerranée et de la lecture de JG Ballard. Une cité composite, comme une sorte de cocktail au goût indéfinissable, un mélange de souvenir et de promesse. Le Kukulkan Boulevard à Cancùn, la Grande Motte, les étranges créations balnéaires des années 1970 de la côte Atlantique, nourries de science-fiction et comme ivres d’avenir: toutes ces avenues « de la mer » ou « del Mar » relèvent des mêmes prolégomènes, de la même tectonique primitive qui produisit Stonehenge, les alignements de Carnac ou de l’île de Pâques. Toute civilisation devient une course vers la mer, un élan architectonique que la mer coiffe et achève tout en le nimbant d’un mystère, d’un appel vers l’infini et le futur. Toute cité balnéaire est une célébration issue de temps très anciens. Tout coucher de soleil est la réplique de millions de couchers de soleil vus par les hommes. Dès lors, on peut voir les cités balnéaires contemporaines comme l’aboutissement de cette longue civilisation – le bar “Atlantis” où l’on boit son cocktail prend alors une autre signification. Toute cité balnéaire a pour vocation l’envoi vers l’inconnu d’un “vaisseau” qui la sublime: “nous avons quitté la Terre et nous sommes embarqués” écrit Nietzsche dans le Gai-Savoir. “Nous avons rompu les ponts derrière nous, – et plus encore, nous avons rompu la terre derrière nous!” L’architecture est l’avant-dernière pointe, elle se sublime ensuite dans le vaisseau qui part vers l’inconnu. Les tableaux de Claude Lorrain, comme l’embarquement de sainte Ursule, ou l’embarquement de la reine de Saba, montrent aussi cela. L’architecture se mesure à un inconnu qui la dépasse et donne sa mesure ultime, et où elle cherche son accomplissement, son “endeavour”, sa sublimation.

Les cités balnéaires, si artificielles, kitsch, bariolées, outrées et caricaturales soient-elles (comme ici à Cala d’Or) sont en réalité des chambres d’appel, des zones d’embarquement, des zones de transition. Marchant sur le Paseo Maritimo de Palma avec sa glace à la main, au crépuscule, parmi des cohortes de touristes, on sent bien qu’on accomplit un rite obscur, déguisé en divertissement vulgaire. D’un côté la ville, qui est finitude mais aussi envoi de signaux grâce à l’architecture. De l’autre côté, la fantastique masse d’infini de la mer et du ciel, l’éternité de Rimbaud, “la mer allée / avec le soleil”. La cité balnéaire est la zone de dialogue et d’échange entre ces deux mondes, une articulation essentielle à la civilisation et à la condition humaine. On peut très bien prendre le “vaisseau” de l’aphorisme 124 du Gai-Savoir comme un vaisseau spatial en route vers Mars – planète que je contemple toutes les nuits de ma chaise longue en buvant un Campari-soda. Nul n’a mieux compris que JG Ballard, qui était un fervent adepte de la Costa del Sol et de la French Riviera, le potentiel fantastique des cités balnéaires. Visionnaire il voyait les immeubles à balcon et les piscines des marinas comme de complexes instruments de mesures astronomiques, de savantes géométries incantatoires en relation avec le cosmos. Pour lui la civilisation des loisirs balnéaires de masse était une sorte d’accomplissement, de stase de l’humanité. La nouvelle “Having a wonderful time” relate dans une étrange forme épistolaire le destin de touristes anglais restés bloqués à Las Palmas, dans les Iles Canaries, et qui débutent contraints et forcés une sorte de civilisation balnéaire post-industrielle et tribale. “Low flying aircraft” raconte le destin d’un couple essayant d’avoir des enfants, lui aussi coincé dans une marina post-apocalyptique, ensablée, ou hôtels et bars désaffectés acquièrent une présence surréaliste. Le recueil de nouvelles “Vermilion Sands”, de l’aveu de son auteur, « banlieue exotique de [son] esprit », relate lui aussi une civilisation balnéaire, mi Palm Springs, mi planète Mars, à l’exclusion de toute autre forme urbaine ou de culture: le trait d’union entre culture balnéaire et culture spatiale en ces temps bénis de science fiction.

L’effet “ballardian” ou ballardien vient donc de sensations composites: arpenter des boulevards maritimes réels ou imaginaires; assembler des sensations composites et éclatées dans le temps (Palma ici, Calvi là, Miami dans un film, Rio dans un souhait, Blanes dans un roman, Cancùn dans un poème, Tel Aviv dans un projet); d’idées étranges (le destin balnéo-spatial de l’humanité). Ou encore, traverser l’immensité de la mer-nuit à bord d’une piscine fluorescente, extatique, suspendu sous les étoiles filantes, et se sentir foncer à bord d’un véhicule mythique vers les futurs étincelants.

http://www.ballardian.com/

Une surface de libération

Depuis la tour de télévision nous avons vu ce qui ressemblait à une grande surface d’herbe jaunie, ce qui était déjà assez étrange en pleine ville. On nous a dit: c’est l’ancien aéroport de Berlin Tempelhof. Et puis: il a été transformé en parc, vous devriez aller voir. Tempelhof… il me semblait l’avoir vu en fonctionnement il y a une vingtaine d’années. Pour qui a lu JG Ballard (L’ultime cité, par exemple), l’idée d’un aéroport abandonné ne peut qu’exciter l’imagination: on imagine déjà des DC10 fantômes et des personnages bizarres, post-apocalyptiques dans les herbes hautes.

Nous descendons à Paradenstrasse et nous montons sur des vélos chinois pour aller vers le Tempelhof Feld, le champ. Comme toujours à Berlin l’histoire se présente en couches, en mille-feuille ou en palimpseste, et comme toujours il y en a trop. Ici donc les « Paraden » au 19ème siècle, un vaste terrain de manoeuvres militaires où les berlinois venaient pique-niquer le dimanche. Puis les débuts de l’aviation au commencement du 20ème. Puis l’immense aéroport construit par les nazis entre 36 et 41, devenu un camp de prisonniers pendant la guerre. Puis le « Luftbrücke », le fameux pont aérien de 1948-49. Puis une exploitation commerciale, qui périclite avec la construction de l’aéroport Berlin Tegel et la chute du Mur. Mais on ne voit pas tout ça évidemment quand, ayant fini de longer l’immense bâtiment on pique à gauche par une petite porte et on voit ceci: littéralement les pistes d’un ancien aéroport transformé en parc. Mais pas transformé avec des moyens, un projet, des architectes et des paysagistes, non. Transformé par un coup de baguette magique sémantique: avant il y avait un aéroport, et maintenant il y a un parc. Alors, on s’avance et on roule et c’est immédiatement formidable. Comme paysage, plat avec beaucoup de ciel et des herbes hautes et jaunes, ça évoque tout à fait le polder de Sébastopol à Noirmoutier, sans la mer. Et on voit toujours ces mêmes jeunes candides et superbes de Berlin, qui roulant, qui patinant, qui jouant au tennis sur le tarmac – un tennis qui devient démesuré et fou avec les flèches géantes peintes sur le runway.Trois cent quatre vingt hectares d’herbes folles avec quelques rares arbres, au milieu deux pistes de deux kilomètres et autour une voie de service, les pistes de roulage. Dans ce paysage de polders de petits groupes de cyclistes, de photographes d’oiseaux. Des couples, des filles cherchent la tranquillité, qui leur est généreusement accordée. A mesure qu’on arpente, littéralement, l’immense surface, des objets et des choses surgissent: là un radar, ici un skate park, ou encore une zone d’exercice pour chiens. Plus loin, une construction expérimentale faite par de jeunes architectes à base d’éléments de récupération d’anciens bâtiments de la DDR. Plus loin encore, vers la partie Est du champ, cela s’anime: un vaste jardin communautaire où s’imbriquent des centaines de mini-parcelles potagères avec des constructions variées. On voit des tentes et des caravanes et des manifestes punaisés sur des pancartes en bois. On voit des gens qui évoluent en bonne intelligence, clouent, rabotent, plaisantent. Des jeunes préparent un film sur le runway et cela a tout de suite une allure formidable. Quelques vieux zincs sont là pour faire bonne mesure, ils dorment dans les herbes folles. JG Ballard est mort en 2009, il n’a pas pu voir cet endroit extraordinaire et fou mais qu’importe, le lieu est absolument ballardien- et je n’ose imaginer les magnifiques accidents de voiture que l’on aurait pu organiser ici pour lui!

Plus tard, installé dans le traditionnel Biergarten – qui prend ici l’aspect extraordinaire d’un camp de bédouins dans le désert, la Wurst nomade?- on réfléchit. On pense au festival Burning Man dans le désert américain. On pense aux utopies des architectes des années 60-70, ici réalisées cinquante plus tard: les anglais d’Archigram et l’Instant City. Plus encore, aux italiens de Superstudio, qui avaient fait la prédiction d’une vaste surface ouverte, la « Supersurface » sur laquelle on évoluerait librement comme de nouvelles tribus nomades, littéralement nourris par les réseaux (appelée en toute modestie: « An alternative model for life on the Earth »!). Eh bien, cette prédiction est réalisée ici. Mais il y a plus que ça.

D’où vient le sentiment de bonheur qui vous saisit immédiatement lorsque vous pénétrez dans cet endroit? De la liberté bien sûr. Ou pour dire autrement, de l’institution faible: un cadre, certes organisé à l’allemande, mais où c’est l’indétermination et l’ouverture qui sont organisées. Ce qui est génial, c’est l’absence de programmation, l’absence du trait ou du mot sur un plan qui impose un comportement, qui institue. Pour savoir de quoi une société est capable, de quelle vision ou de quelle projet elle est porteuse, encore faut-il lui donner une page blanche, une « supersurface » où s’ébattre pour inventer ou accueillir le radicalement nouveau, le fruit de la création tectonique du temps. Tempelhof Feld est cette page, cette surface d’accueil et d’enregistrement, au sens sismographique, du Nouveau. Et ce n’est pas un hasard si l’on trouve dans la partie Nord du grand ovale du champ, une cité d’accueil de réfugiés et de demandeurs d’asile impeccable, totalement en harmonie avec le reste – et qui a largement de quoi nous faire rougir nous autres français. Et quoi d’autre? Il reste de la place, semble-t-on nous dire. Un cirque. Des terrains de sport. Une piste de voitures de course. Pourquoi pas?

L’institution faible, c’est la liberté et le projet. C’est aussi, si on écoute un autre visionnaire, le Nietzsche du Gai-Savoir (#280), l’occasion de se trouver soi-même, en éloignant de nous ne serait-ce que temporairement les aimants de l’institution, de la détermination sociale et de la coercition:

“Il faudra reconnaître un jour, et bientôt peut-être, ce qui manque à nos grandes villes : des endroits silencieux, spacieux et vastes pour la méditation, pourvus de hautes et longues galeries pour le mauvais temps et le temps trop ensoleillé, où le bruit des voitures et le cri des marchands ne pénétreraient pas, où une subtile convenance interdirait, même au prêtre, la prière à haute voix : des constructions et des promenades qui exprimeraient, par leur ensemble, ce que la méditation et l’éloignement du monde ont de sublime. Le temps est passé où l’Église possédait le monopole de la réflexion, où la vita contemplativa devait toujours être avant tout vita religiosa : et tout ce que l’Église a construit exprime cette pensée. Je ne sais pas comment nous pourrions nous contenter de ses monuments, même s’ils étaient dégagés de leur destination ecclésiastique : les monuments de l’Église parlent un langage beaucoup trop pathétique et trop étroit, ils sont trop les maisons de Dieu et les lieux d’apparat des relations supra-terrestres pour que, nous autres impies, nous puissions y méditer nos pensées. Nous voudrions nous voir traduits nous-mêmes en pierres et en plantes, nous promener en nous-mêmes, lorsque nous circulerions dans ces galeries et ces jardins. »

J’adore la « subtile convenance » et elle règne ici, au Tempelhof Feld. Il n’y a qu’à Berlin qu’on peut rêver comme cela dans des terrains vagues sublimes, métaphysiques, qui sont comme les mers intérieures de nos pensées et de notre âme. Il y a vingt-cinq ans c’était le terrain vague du Mur après la réunification – qui entretemps est devenu le Sony Center qui m’excite nettement moins. Maintenant ici, on prie pour que les « ingénieurs » du Gai Savoir gardent la main et que la mer reste ouverte. Entrez ici avec vos rêves, semblent-ils nous dire avec bienveillance.