Bolaño, 1984

« Je crois que je suis un homme heureux. Je veux dire que parfois je crois avoir trouvé le bonheur.

Il ne dure pas plus de cinq minutes, mais, d’autre part, il ne met pas plus de quarante-huit heures à réapparaître. »

« J’ai toujours aimé les devantures des librairies. La surprise au moment où l’on regarde à travers la vitre et l’on trouve le dernier livre du plus grand des fils de pute ou du plus taciturne des désespérés. Je dois être masochiste, mais j’aime ça. Aujourd’hui, j’étais en admiration face à la devanture d’une librairie du Quartier latin quand la police est apparue. Ça a été si rapide et silencieux que les images ont commencé à couler au ralenti. Plusieurs voitures se sont arrêtées quelques mètres derrière moi et les types qui en sont descendus ont directement foncé dans ma direction. Ils étaient trop nombreux pour les affronter et je suis donc resté immobile, observant leurs corps superposés aux couvertures des livres.

Curieux phénomène : dans le fond, le roman à succès, le recueil de poésie pour poètes, le dernier essai de la Nouvelle Droite; au milieu, comme un gaz, mes traits immobiles, mes yeux, mon nez gelé, le col relevé de ma veste; et de l’autre côté, dans le fond aussi, ou au premier plan, les corps des flics qui avançaient vers moi comme des cauchemars qui surgiraient des livres. Finalement, tous ensemble à la surface pure du verre. Si je bouge, ils font feu, ai-je pensé. Pauvre vitre, ai-je pensé. C’est ça la vie, ai-je pensé en catalan, un joli petit bouquet de plaisanteries noires. Ce qui est sûr, c’est qu’au dernier instant, alors que je m’attendais déjà à sentir leurs mains pesantes sur mon cou, ils se sont engouffrés dans l’escalier contigu à la librairie. Ce qu’ils ont fait, en revanche, c’est me déloger de l’endroit, avec d’autres gens qui passaient par là. Je suis retourné à pied à ma chambre. Alors que j’écris ceci, je tremble encore. »

À la Une

Manchette (II)

“La vérité du polar hard-boiled, c’est qu’il doit non seulement avoir été le roman de la misère moderne, mais devenir la misère moderne du roman.

Il ne veut rien avoir de poétique, sauf ironiquement. Le polar achevé doit être comme une HLM qui serait parfaite. Aucun détail, aucun problème de plomberie, ne doit s’interposer entre le consommateur et son objet. Même la distraction doit être parfaite, comme une cuisine équipée. Alors le consommateur ne peut plus se consoler par des protestations sur les détails. Il est forcé de tout accepter parce que c’est parfait, ou de tout rejeter d’un coup parce que c’est l’horreur.”

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Jean-Patrick Manchette, Chroniques, 318, 1996.

Manchette (I)

“ Vers 13 h 30, Gerfaut se tapa des francfort-frites dans une brasserie. Il faisait de nouveau beau et clair mais on n’y voyait pas très loin à cause de la pollution atmosphérique. Les passantes étaient vêtues d’étoffes légères. Mais le reste, les voitures piétinant dans un nuage de gaz et de F.I.P. 514, les yeux cernés des gens qui se hâtaient, les tours de béton, le potin, la chair aqueuse et trafiquée des saucisses sous la dent de Gerfaut, tout cela, c’était la merde.

Gerfaut aurait prétéré un lieu où il pourrait voir autour de lui quelque chose qui ne soit pas son visage, où tout ne lui parlerait pas de lui-même, un paysage inanimé.”

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Jean-Patrick Manchette, Le Petit Bleu de la côte ouest, 1976.