Tu pensais comprendre, mais c’est de sentir, de ressentir qu’il s’agit. D’utiliser un sens ou une faculté qui n’aurait pas encore été nommé, ni même découvert. Lünen, école pour jeunes filles (Gymnasium, 1957-1962), après Darmstadt (non construit, 1951) et avant Marl (1960-1971). Dès qu’il s’agit de l’enfance, il y a une émotion particulière, une attention particulière chez Scharoun qui cache probablement un regret, une nostalgie. Et cette émotion se transporte dans une forme de pudeur, de respect qui devient une politesse : considérer cette assemblée, ici d’enfants, là de jeunes filles, comme une société de pairs, sans verticalité aucune, sans frontalité, sans hiérarchie, dont on ferait partie – et dont on serait passionnément attentif aux besoins, aux vulnérabilités, aux attentes, aux éveils, aux découvertes.
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Le moyen d’intégrer ces besoins dans l’espace, dans la nature, comme une forme vivante, c’est la Gestalt, le mystère de la forme. On part d’une structure, qui est en quelque sorte le dernier effort de l’intellect « avant qu’il ne s’éteigne misérablement* ». Mais n’allez pas imaginer une trame, une structure rigide, un cadre ou refuge géométrique à la pensée qui aurait peur d’elle-même. Non. La structure est souple est vivante, elle se nourrit de flux, de lumière. La structure est le substrat biologique qui permet à la Gestalt de s’atteindre. Comme la métamorphose des plantes qui ont, disons, un programme interne vivant et dont les corolles croissent, s’atteignent, se transforment en elles-mêmes, battent dans leurs limites, condensent des parties de l’espace, échangent avidement avec l’extérieur, s’émulsionnent, activées par une force centrifuge, vivent. Habitent sur cette terre. Sont une silhouette qui est un signe, un Être, une trace, un appel. La Gestalt est une forme qui se trouve et est trouvée. Ce n’est pas une idée. Ce n’est pas un pro-jet, une projection de l’intellect – le français nous joue des tours! Pas du tout. C’est la matérialisation de forces et de flux prééminents et préexistants, c’est l’expression d’une volonté qui n’est pas la nôtre, pas celle du concepteur, mais la sienne propre**. La Gestalt est ce qu’elle veut et doit être, elle est un mystère qui s’atteint. Pour dire autrement, elle est le résultat d’un processus. (Passez devant la Philharmonie, même celle de Nouvel, ça marche aussi. Eh bien, c’est ça.) Un processus dont on n’est pas l’auteur mais le médium, le chaman, ou le milieu biologique dans lequel il peut s’exprimer, avoir lieu, naître.
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L’école donc. Chaque section est un Schulwohnung, un logement scolaire avec chacun son vestiaire, sa salle de classe, son espace extérieur. Tout est dans le dosage, l’ouverture et la fermeture de ces parties.
Les petites classes sont ouvertes sur l’extérieurs pour des jeunes âmes « qui ont une disposition égale pour toutes les formes de vie ».
Les classes intermédiaires, les adolescentes « qui ont encore du mal avec elles-mêmes (die haben es noch schwer mit sich) requièrent une forme de protection. Quoi de plus naturel, dès lors, que d’emprunter à l’architecture monastique la figure du cloître, et de l’incorporer à l’école sous forme d’atriums habités. L’atmosphère, ou le milieu que produisent ces atriums sont très appréciés des élèves qui y vivent. »
Les grandes classes, à l’étage, flottent dans leur direction propre, chacune comme des vaisseaux.
« La forme et la disposition des salles dédiées aux sciences naturelles confèrent au Gymnasium un certain caractère universitaire. Il s’agit d’auditoires regroupés en une unité spécifique, et qui sont également accessibles au public. C’est pourquoi ils sont situés en bordure du grand espace central, qui fait office de lieu de circulation, de hall de pause, etc.
La salle de pause, la « grande halle », est utilisée par les élèves comme leurs logements scolaires. On y organise des rassemblements, des cours de danse ou d’autres festivités.
L’aula, qui peut accueillir toutes les élèves, est une extension de cette grande halle, tout comme le sont le bar à lait (Milch-Bar), l’espace autour de la bibliothèque scolaire ou encore celui des aquariums.
Un autre groupe de salles, situé à l’étage supérieur, est dédié aux travaux manuels et aux cours de dessin. Il comprend une scène pour marionnettes et un théâtre de poupées, ainsi qu’une petite galerie. Les pièces de ce groupe sont elles aussi combinables de multiples façons. »
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Ce qui me touche particulièrement, c’est l’attention et le soin portés aux ‘Persona’ de cette jeune assemblée. A leur citoyenneté, infantile certes, mais pas miniature. Le bar à lait (attention métropolitaine délicieuse pour ce qui était un sujet important dans les années 50, pour lutter contre la malnutrition), la figure du cloître où une jeune conscience se découvre une intériorité propre dans un extérieur qui accède au cosmos – qui regarde le ciel – les amphithéâtres et l’aula qui sont rien moins qu’une démonstration de la démocratie, la scène où l’on est alternativement actrice et spectatrice, les espaces d’autogestion (Montessori n’est pas loin) : tout cela va même au-delà de l’attention et de l’intention. La Gestalt est aussi une forme sociale, comme ce « chemin de la rencontre » (Weg der Begegnung) dans la Volksschule de Darmstadt :
« On pose ainsi, pour le moins, les fondements nécessaires au développement de l’individu, ainsi que des repères pour sa relation à la communauté et à son environnement. »
Et à nouveau, ce n’est pas une représentation, ni une idée si bien intentionnée soit-elle, de ce que devrait être la société. C’est une émanation, c’est une forme accomplie dans l’espace et le temps. Pas une machine, un organisme. Il n’y a pas de « forme qui suive la fonction ». Il n’est pas même de « fonction ». Il y a ce que le développement de l’enfant veut être, ce que son éveil et son être au monde veulent être. Il y a la Gestalt, qui est rien moins que notre rapport et notre place dans ce monde, et de ce monde en nous. Tout appartient à notre esprit. Et tout notre esprit appartient au monde.
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* L’expression est de Paul Klee.
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** Hugo Häring écrit en 1932 : « Dans la nature, la forme est le résultat de l’organisation de nombreuses parties distinctes dans l’espace de telle manière que la vie puisse se déployer, accomplissant tous ses effets à la fois en termes de partie individuelle et en termes de tout intégré ; alors que dans les cultures géométriques, la forme dérive des lois de la géométrie… Nous ne devrions pas essayer d’exprimer notre propre individualité, mais plutôt l’individualité des choses…. »
