Regarde ce que tu ruines (Romainville)

Les belles plaques de béton blanc maniaquement ajustées qui recouvrent tout, jusqu’aux herbes folles et aux rails rouillés du tramway. Des ouvriers font du ciment en sifflotant sous le soleil, en bas sur l’autoroute, des chauffeurs en costumes implacables foncent vers l’aéroport. Il y a des choses en ruine qui vont disparaître mais pour l’instant elles luisent, racontent un monde différent. Déchirant aussi. Masures, entrepôts, commerces décatis. Tout à coup un magasin flambant neuf de salles de bain avec des mosaïques à la feuille d’or. En face, assemblages de tôles croulantes. Puis une épicerie bio où un homme en salopette verte éclatante arrange ses courgettes et son café rare. Dans une résidence à peine finie une mère de famille revient de l’école sur son vélo cargo. Rêveuse, ‘aloof’, elle attend que la porte automatique du garage s’ouvre lentement. Ou bien qu’attend-elle? Un monde en recouvre un autre, tout en le laissant voir un instant, comme dans Walden de Thoreau. La tragédie est que dans cette instance voir, et même s’émouvoir, c’est détruire. Une colonie, une conquête. Une pensée en remplace une autre, un ordre en remplace un autre. Je passe devant une rue anonyme, assoupie. Rue de la Libre Pensée, dit le panneau.

A sauts et à gambades

Quelle aventure ! Mais ce n’est plus ce qui advient, le pur déroulé cinématographique, don-quichottesque des évènements, de la vie – mais ce qui advient de moi avec un psychisme qui fait des yoyos. Confiant un jour, rongé le suivant, serein, extatique, puis mortifié, indifférent, brumeux… Seigneur ! A sauts et à gambades, dit Montaigne, léger, volage, démoniaque… Nos songes valent mieux que nos discours, dit-il encore. Le poney, ou le chien de l’architecture galope, incertain, de traviole, sur la steppe de ses doutes. Cadeau perfide de la cinquantaine : l’expérience n’installe dans rien, finalement, il y a comme un tapis que l’on tire brutalement sous vos pieds. Quel mécompte !

Thoreau (Walden) : « Si misérable que soit ta vie, regarde-la en face et vis-la : ne la fuis pas, ne la maudis pas. Elle est moins mauvaise que toi-même. Elle paraît d’autant plus pauvre que tu es plus riche. »

Tarkovski (de mémoire) : « Comment expliquer que je méfie plus encore des compliments que des reproches ? Peut-être parce que j’estime que ceux qui font des compliments me comprennent encore moins que ceux qui font des reproches. » Sept films en vingt-cinq ans, des difficultés énormes qui sont allées croissantes jusqu’à l’exil, jusqu’à la mort. On voit bien au fil du journal, qui est extraordinaire à lire, la dynamique de son destin. Les films sont très durs à monter parce qu’ils ne sont pas dans la ligne du parti, trop intellectuels, pas assez positifs, idéologiques pas dans le bon sens. Mais il les fait quand même, sans moyens, et rafle les prix dans les festivals occidentaux, à Venise, à Cannes, en Suède, à New York. Il a l’estime de ses pairs, Antonioni, Bergman. Et aussi, dans ses étranges « présentations » où les questions sont posées au réalisateur sur de petits bouts de papier, il a l’estime des gens du peuple qui sont touchés par la profondeur et la spiritualité de ses films. Il est donc un humaniste qui relie les russes au reste du monde, ce qui est insupportable au régime soviétique. Le plus surprenant est le temps qu’il met à réaliser qu’il est un paria, qu’on veut sa perte, etc. Il ne veut pas spécialement émigrer, il aime son pays, sa maison de campagne de Miasnoïé, sa femme, son fils, son chien, ses amis. Les éloges de l’Occident le mettent mal à l’aise. Vivant en Italie, c’est « Nostalghia », sentiment russe qui domine. Ce qui est beau, c’est son espoir toujours d’arriver, porté par sa vision. Pour dire les choses autrement, il ne peut faire que des films russes, même s’il aurait été incomparablement plus facile – confortable même, si un tel mot pouvait s’appliquer à Tarkovski – de les faire en Occident. Né de la difficulté, alors ? Pas seulement. Né de ce qu’il appelle la connaissance, qui n’est pas pour lui une connaissance livresque, culturelle ou scientifique. La connaissance, ce serait la foi ou l’intime, la vision. Elle naît là-bas, chez lui. Tarkovski est un mystique, comme Simone Weil, parce qu’il sait toujours où il va, même s’il s’arrache les cheveux pour trouver les moyens de le faire. Solitaire, il est, quoiqu’aimant. Un ascète. Un philosophe de l’antique, portant autour de lui ce mélange d’admiration et de ridicule. Pas comme les autres. Les gens, les choses, les animaux, les circonstances flottent toujours autour de lui comme triviales, contingentes. Lui il sait, il voit, il doute, il lit, il se consume. Quel homme magnifique.

Rue Georges et Maï Politzer

Retour rue de Reuilly. Quelle catastrophe a eu lieu ici ? Côté rue, la muraille grise d’une barre des années 60. Derrière la barre, un terrain vague transformé en une rue sinueuse, le site de l’ancienne gare de Reuilly. L’établissement où j’ai mon chantier est un ancien entrepôt de la SNCF logé sous la barre. Raccord chaotique, pour partie dessin et pour partie hasard, entre les brutalités des années 60 et les ZAC des années 90. Rue Georges et Maï Politzer, s’appelle la rue. Georges Politzer, juif, hongrois, philosophe, communiste, résistant, compagnon de route de la psychanalyse à Vienne avec Freud et Ferenczi. Fusillé au Mont Valérien en 1942. Marie Politzer, dite Maï, sa femme, morte à Auschwitz en 1943. Je me demande par quel processus ils ont hérité de cette rue, en 1988. Ici, c’est l’arrière, ou les coulisses de tout. Quais de livraison avec des nuées de livreurs Amazon qui attendent sur leurs scooters. Partout, sur les trottoirs, les rampes, et le square minable qui sert de rond-point, les tentes des SDF. Au fond de l’impasse
l’établissement de travailleurs handicapés. Je pense à Georges Politzer. Comète, comme
Simone Weil. Impasse du communisme, impasse de la gauche. Et aussi, dans cet étrange corridor urbain, coincé entre ces murailles bâties, impasse du modernisme et de ses rêves. Les grandes barres axées Nord-Sud, l’urbanisme sur dalle, les couches fonctionnelles de la ville. Les visions de Raymond Lopez. Toutes les forces tectoniques de l’histoire, toutes les idéologies échouées, arrêtées dans le temps comme dans de la lave solidifiée. Et dans les interstices temporels et spatiaux, des endroits comme cet « ESAT » où l’on essaie de réparer les gens, de faire fonctionner quelque chose. On travaille, on établit des listes. On pourrait se dire que c’est
effroyable, mais ça ne l’est pas. C’est juste différent. Thoreau, dans Walden : “La vie que les gens louent et considèrent comme réussie est d’une seule espèce. Pourquoi accorder une importance excessive à une seule espèce aux dépens des autres ?” Régulièrement j’entends les grondements du métro qui secouent toute la tour tandis que je prends des notes, que j’anime, enfin que j’essaie de faire le métier. Sourires. Dix fois on me propose un café. On m’acclimate. Je m’acclimate. Il existe une possibilité d’entente entre les humains. Ici on peut être propulsé par un simple sourire. Je pense à A., samedi soir, à lumière vacillante des bougies dans ce restaurant-atelier à Zürich. Autres friches urbaines, plus prospères celles-là, plus sombres aussi. La finesse de sa mâchoire, de sa nuque, de ses épaules. La vivacité de son regard. Son rire. Mon esprit vagabonde. La rue de Reuilly, encore, après le chantier. Tout à coup, le retour de ce sentiment d’aventure, de bonheur, dehors, dans le gris, dans l’ouverture du jour. Devant moi, de l’autre côté de la rue, les bâtiments de Roland Schweitzer qui fut l’architecte de la ZAC de Reuilly dans les années 70-80. L’hôpital des Diaconesses, 1964. L’école Saint-Eloi et l’institut Sainte-Clothilde, 1974-1978. Pour moi, Schweizer c’est l’humanisme chrétien, une architecture du soin, dirait-on aujourd’hui, une architecture attentive à l’homme et qui aurait digéré ses maîtres, qui aurait avalé la modernité comme un surmoi et une éthique : Perret, Le Corbusier, Prouvé, le Japon. Plasticité, musique, composition, harmonie. Il règne dans ce quartier une grisaille étonnante, légère, lumineuse, poudreuse comme les chemins de l’aventure, dans laquelle j’aime à me fondre.