Neuruppin

L’aventure, disais-tu. L’adventure. Ce qui advient. Quand, comme immobile, tu sens la vie défiler en toi et autour de toi comme un décor, comme un récit. Quand les événements te rejoignent. La maison du marchand d’art Ferdinand Möller, logée dans les pins, au bord du lac. Au crépuscule les derniers rayons du soleil voyagent à l’horizontale, traversent les vitres et s’aventurent dans l’espace heurtant ici un meuble, là un visage, ou un dessin, une photo. L’inquiétude monte lentement du lac, des bois, de l’histoire sombre de cette villa, du visage anguleux du Doktor Matzel. Cris d’animaux, fraîcheur de tourbe. Et puis cette étrange chercheuse qui écrit seule à l’étage.  Ce sont comme les panneaux d’un décor que l’on traverserait l’oeil ouvert, mais en rêvant peut-être ou étant le personnage d’une histoire.

Depuis trois jours je rencontre, sur des quais de gare, à des rendez-vous ici ou là dans Berlin, des gens avec qui j’ai longuement correspondu sans les avoir encore rencontrés, sans connaître leur visage. C’est comme si leur visage était connu au dernier moment, décidé ex abrupto par le metteur en scène ou l’auteur, comme s’ils enfilaient leur masque en vitesse dans les coulisses avant de bondir sur scène. Et ils la font, l’aventure. Ils surgissent. Ils sont inventés par le temps. Ils sont ‘l’altérité radicale‘. Ou le ‘Spiel das Lebens‘. Alors jouons, jouons. Nous n’avons strictement rien à perdre.

Le soir, dans cette agence à l’abandon qui est aussi un refuge, une antenne psychique, un observatoire, Jakob nous mixe savamment des drinks. Un sérieux qui ne supporte pas tout de suite l’ironie. Puis nous parlons autour de la petite table ronde, dans la nuit. Une cérémonie. 

–/

Et l’architecture? Elle se déploie. Elle est. Elle est le résultat d’un processus certes, mais aussi le témoignage, plutôt que la matérialisation, d’un caractère, d’un fluide unique, d’une sorte de souffle, de Prāṇa. Ou d’esprit, de Geist si l’on veut. Quelque chose doit continuer de circuler, doit émaner, centrifugement et centripétement depuis un centre spritituel (ein geistiger Schwerpunkt) pour que les humains et esprits, les vivants et les choses, la ville et le cosmos vivent en paix. Communient. Ça s’explique mal en vérité, ça se vit. Das erklärt man nicht, das lebt man. L’architecture de Scharoun n’est que secondairement matérielle, ce n’est pas trop la question. Elle résulte, en vérité, d’une sorte de musique qu’il devait entendre. Il y a quelque chose de chamanique. Comme des enquêteurs, comme des archéologues dubitatifs, nous avons devant nous la trace, le vestige et nous devons nous méfier d’en tirer une rationnalité quelconque. En réalité nous devons remonter, au fil des méandres, jusqu’à l’âme et à l’esprit.

Lünen

Tu pensais comprendre, mais c’est de sentir, de ressentir qu’il s’agit. D’utiliser un sens ou une faculté qui n’aurait pas encore été nommé, ni même découvert. Lünen, école pour jeunes filles (Gymnasium, 1957-1962), après Darmstadt (non construit, 1951) et avant Marl (1960-1971). Dès qu’il s’agit de l’enfance, il y a une émotion particulière, une attention particulière chez Scharoun qui cache probablement un regret, une nostalgie. Et cette émotion se transporte dans une forme de pudeur, de respect qui devient une politesse : considérer cette assemblée, ici d’enfants, là de jeunes filles, comme une société de pairs, sans verticalité aucune, sans frontalité, sans hiérarchie, dont on ferait partie – et dont on serait passionnément attentif aux besoins, aux vulnérabilités, aux attentes, aux éveils, aux découvertes.

Le moyen d’intégrer ces besoins dans l’espace, dans la nature, comme une forme vivante, c’est la Gestalt, le mystère de la forme. On part d’une structure, qui est en quelque sorte le dernier effort de l’intellect « avant qu’il ne s’éteigne misérablement* ». Mais n’allez pas imaginer une trame, une structure rigide, un cadre ou refuge géométrique à la pensée qui aurait peur d’elle-même. Non. La structure est souple est vivante, elle se nourrit de flux, de lumière. La structure est le substrat biologique qui permet à la Gestalt de s’atteindre. Comme la métamorphose des plantes qui ont, disons, un programme interne vivant et dont les corolles croissent, s’atteignent, se transforment en elles-mêmes, battent dans leurs limites, condensent des parties de l’espace, échangent avidement avec l’extérieur, s’émulsionnent, activées par une force centrifuge, vivent. Habitent sur cette terre. Sont une silhouette qui est un signe, un Être, une trace, un appel. La Gestalt est une forme qui se trouve et est trouvée. Ce n’est pas une idée. Ce n’est pas un pro-jet, une projection de l’intellect – le français nous joue des tours! Pas du tout. C’est la matérialisation de forces et de flux prééminents et préexistants, c’est l’expression d’une volonté qui n’est pas la nôtre, pas celle du concepteur, mais la sienne propre**. La Gestalt est ce qu’elle veut et doit être, elle est un mystère qui s’atteint. Pour dire autrement, elle est le résultat d’un processus. (Passez devant la Philharmonie, même celle de Nouvel, ça marche aussi. Eh bien, c’est ça.) Un processus dont on n’est pas l’auteur mais le médium, le chaman, ou le milieu biologique dans lequel il peut s’exprimer, avoir lieu, naître.

L’école donc. Chaque section est un Schulwohnung, un logement scolaire avec chacun son vestiaire, sa salle de classe, son espace extérieur. Tout est dans le dosage, l’ouverture et la fermeture de ces parties.

Les petites classes sont ouvertes sur l’extérieurs pour des jeunes âmes « qui ont une disposition égale pour toutes les formes de vie ».

Les classes intermédiaires, les adolescentes « qui ont encore du mal avec elles-mêmes (die haben es noch schwer mit sich) requièrent une forme de protection. Quoi de plus naturel, dès lors, que d’emprunter à l’architecture monastique la figure du cloître, et de l’incorporer à l’école sous forme d’atriums habités. L’atmosphère, ou le milieu que produisent ces atriums sont très appréciés des élèves qui y vivent. »

Les grandes classes, à l’étage, flottent dans leur direction propre, chacune comme des vaisseaux.

« La forme et la disposition des salles dédiées aux sciences naturelles confèrent au Gymnasium un certain caractère universitaire. Il s’agit d’auditoires regroupés en une unité spécifique, et qui sont également accessibles au public. C’est pourquoi ils sont situés en bordure du grand espace central, qui fait office de lieu de circulation, de hall de pause, etc.

La salle de pause, la « grande halle », est utilisée par les élèves comme leurs logements scolaires. On y organise des rassemblements, des cours de danse ou d’autres festivités.

L’aula, qui peut accueillir toutes les élèves, est une extension de cette grande halle, tout comme le sont le bar à lait (Milch-Bar), l’espace autour de la bibliothèque scolaire ou encore celui des aquariums.

Un autre groupe de salles, situé à l’étage supérieur, est dédié aux travaux manuels et aux cours de dessin. Il comprend une scène pour marionnettes et un théâtre de poupées, ainsi qu’une petite galerie. Les pièces de ce groupe sont elles aussi combinables de multiples façons. »

Ce qui me touche particulièrement, c’est l’attention et le soin portés aux ‘Persona’ de cette jeune assemblée. A leur citoyenneté, infantile certes, mais pas miniature. Le bar à lait (attention métropolitaine délicieuse pour ce qui était un sujet important dans les années 50, pour lutter contre la malnutrition), la figure du cloître où une jeune conscience se découvre une intériorité propre dans un extérieur qui accède au cosmos – qui regarde le ciel – les amphithéâtres et l’aula qui sont rien moins qu’une démonstration de la démocratie, la scène où l’on est alternativement actrice et spectatrice, les espaces d’autogestion (Montessori n’est pas loin) : tout cela va même au-delà de l’attention et de l’intention. La Gestalt est aussi une forme sociale, comme ce « chemin de la rencontre » (Weg der Begegnung) dans la Volksschule de Darmstadt :

« On pose ainsi, pour le moins, les fondements nécessaires au développement de l’individu, ainsi que des repères pour sa relation à la communauté et à son environnement. »

Et à nouveau, ce n’est pas une représentation, ni une idée si bien intentionnée soit-elle, de ce que devrait être la société. C’est une émanation, c’est une forme accomplie dans l’espace et le temps. Pas une machine, un organisme. Il n’y a pas de « forme qui suive la fonction ». Il n’est pas même de « fonction ». Il y a ce que le développement de l’enfant veut être, ce que son éveil et son être au monde veulent être. Il y a la Gestalt, qui est rien moins que notre rapport et notre place dans ce monde, et de ce monde en nous. Tout appartient à notre esprit. Et tout notre esprit appartient au monde.

* L’expression est de Paul Klee.

** Hugo Häring écrit en 1932 : « Dans la nature, la forme est le résultat de l’organisation de nombreuses parties distinctes dans l’espace de telle manière que la vie puisse se déployer, accomplissant tous ses effets à la fois en termes de partie individuelle et en termes de tout intégré ; alors que dans les cultures géométriques, la forme dérive des lois de la géométrie… Nous ne devrions pas essayer d’exprimer notre propre individualité, mais plutôt l’individualité des choses…. »

Bremerhaven

L’enfance. Les dunes. Le port. Le phare rouge et blanc. La Waddenmeer, la mer des brumes. Les chantiers navals. Les lancements des transatlantiques. Les chantiers dans la ville. La forge grand-maternelle à Lünebourg. L’architecte Hoffmeyer. La fille de l’architecte, Änne. L’austérité de sa famille, l’accueil d’une autre. Des mondes fantastiques qui s’entr’ouvrent, des lointains qui se dessinent. Mais aussi, la brasserie familiale, l’industrie, la construction, le dessin. Le mouvement. (Die Bewegung). Le Jahrhundertwende, le tournant du siècle. L’énergie. Il a dû se passer quelque chose, un déclic, un éveil. Qu’est-ce qu’une enfance réussie? Qu’est-ce qu’une vie réussie? La question est mal posée. Quelle est ton appartenance au monde, ta Weltanschauung? Comment ressens-tu la marée et le vent, les rayons du soleil qui parviennent jusqu’à toi, voyageant à travers l’éther? Comment perçois-tu cette agitation humaine, cet ordre de la société, ce corps qu’il constitue? Comment comprends-tu le jeu de l’un dans l’autre, de l’autre dans l’un? Comment peux-tu saisir ce tout (das Ganze) à partir de l’Un que tu es? Nous sommes faits de la même matière que le monde, dit Rilke.

Perception. Compréhension – par le biais d’une faculté personnelle, d’une sensibilité (Sinnligkeit), d’un ‘sens à part’ (médium, sourcier, chaman) de quelque chose qui ‘est là’, comme un phénomène vivant. Capacité à capter les flux qui passent, visibles ou invisibles, passés ou présents (die Lücke, à Kassel. Le glacier primordial, l’Ursprungtal par-delà toutes les destructions, à Berlin. Le relief originel, à Prague), naturels ou culturels. Expertise, ou création, ou expression – ‘depuis’ cette faculté, ce sens, ce réglage perceptif. Et possibilité, par le biais de l’architecture qui se fait à son tour médium, de le faire éprouver (Erfahrung) à l’individu, à la société. A l’autonome et à l’hétéronome, comme il dit. Ce n’est donc pas une ‘vision’ du monde, ni une ‘conception’, ni une thèse, une théorie. C’est la perception de ce qu’il appelle le ‘Spiel das Leben‘, ou ‘l‘organhaft‘, ou le ‘Stadtlandschaft‘, parce qu’il faut bien appeler les choses, mais lui il est dedans, ça existe vraiment pour lui et il rapporte, donne à vivre, recrée, rend accessible l’expérience. Perception ce serait, dans la création – ‘dévoiler / révéler / donner forme (Gestalt) à des forces latentes. Ce qui s’opposerait, dans la création toujours, à la conception – je reprends toujours Mies van der Rohe à titre d’exemple, la Neue Nationalgalerie avec ses trames, ses sous-trames, sa perfection géométrique, son abstraction, son état monadique, idéel, fermé. Ce sont deux créations fondamentalement différentes.

Ce n’est pas une addition positive au monde. C’est le monde. Avec ses ‘branchies phénoménologiques’, Scharoun saisit l’insaisissable. Et il résiste à cette injonction de la ‘männliche Gedanken*’ (la pensée masculine), de la violence de la pensée technique, de l’abstraction, de l’extractivisme, de ce qu’Heidegger appelle l’Arraisonnement (das Gestell). Créer c’est révéler ce qui est, et non pas faire irruption avec sa psyché aveugle dans le monde.

* »L’ère de la raison (Zeitalter der Vernunft), (…) engendre le Moi, la pensée masculine (männlichen Gedanken), qui nie l’irrationnel et le remplace par une chaîne de déductions logiques (eine Kette von Beweisschlüssen). In Berlin plant – Erster Bericht », discours du 5 septembre 1946.

Darmstadt

Qu’est-ce que l’espace? C’est la vie, c’est l’organique. C’est une expérience (Erfahrung, mais aussi Erlebnis) qui ne se sépare pas de notre conscience, ni de nos sens (Kant*). Ce n’est pas seulement ce qui nous contient, ni ce dans quoi nous nous mouvons. C’est ce qui construit ce que nous sommes, comme conscience, comme individu, membre d’une société, comme être vivant, appartenant au cosmos. L’espace, c’est un apprentissage, et le lieu de cet apprentissage, dans l’univers de Scharoun, c’est l’architecture, c’est l’école.

La beauté du projet de la Volksschule de Darmstadt, c’est qu’il est fait du point de vue de l’enfant, pas depuis une considération pédagogique, ni depuis une spéculation morale sur ce qu’est, ou devrait être un enfant. Ce qui pose l’hypothèse intéressante que Scharoun est un enfant. Darmstadt, c’est un projet manifeste, c’est aussi un long texte en lien avec la pensée de l’époque (1951), en particulier avec les Darmstätter  Gespräche, cycle de conférences qui s’est tenu au même moment, parmi lesquelles figure le célèbre Bâtir Habiter Penser de Martin Heidegger. Darmstadt c’est, enfin, une des premières applications du Stadtlandschaft, pensée développée par Scharoun à partir de 1945 et qui veut dire bien plus que « paysage urbain » : c’est une refondation, sur les ruines de la guerre, c’est une nouvelle spatialité affranchie des dogmes, c’est une nouvelle société organique, fondée sur l’amitié et sur l’oeuvre, c’est une écologie, fondée sur l’appartenance de tout être et de toute chose au vivant, à la vie (das Leben).

Trois groupes d’âges, A, B et C. 6 à 9 ans, 9 à 12 ans, 12 à 14 ans. A chaque groupe correspond un ‘domaine secret’ (geheimer Bezirk) qui se referme sur ses spécificités, ses joies, ses privilèges, ses devoirs et son royaume. Au premier, la chaleur du nid, du groupe qui spontanément se forme, de la caverne. Au second, la découverte du travail, de la discipline, des sciences et des arts, de l’autonomie. Au troisième, la découverte du Moi, de l’intériorité, de l’esprit (Geist).

Grandir, c’est parcourir le temps, thématique centrale de l’école, d’un âge à l’autre – et aussi l’espace, d’un domaine secret à l’autre, où l’espace grandit avec vous, accompagne la croissance physique et intellectuelle. Mais c’est aussi passer d’un domaine fermé, qui celui de son âge propre, à un domaine ouvert (offener Bezirk), où se trouvent les professeurs, et la société des autres. Et, reliant ces domaines, une circulation – qu’on devrait plutôt appeler artère ou fleuve, toute métaphore de la conduction et du transport du vivant -, s’étend et s’écoule sous le nom de ‘Weg der Begegnung‘, chemin de la rencontre. Cet espace, et celui des domaines secrets, s’ouvre selon les âges et avec toute une série de subtilités, sur le dehors, la Nature, le Cosmos. Fenêtres, fenêtres de toit, halles intermédiares, cours intérieures protégées, cours, jardin, plan d’eau, ouvrent progressivement la jeune âme à l’étendue de l’Ouvert, du Cosmos.

A mesure que cette petite âme, animula vagula blandula, évolue, parcourt, saute, découvre, apprend, se révèle le corps de l’espace, et la sensation d’y appartenir. Ses replis, ses profondeurs, ses opacités, sa respiration – sont aussi les nôtres. Et le médiateur de cet apprentissage réciproque, c’est l’architecture, son déploiement dans le temps et dans l’espace qui peu à peu, révèle, dévoile, libère. Ce qui se joue là, c’est tout le déploiement, ou le dépliement de l’Être. Psyché et société. Caché/Secret et Ouvert/Cosmos. Construction concomittante du Moi et du Toi, du Nous face au monde, dans le monde. Invention, dans l’espace et dans la vie toujours, de la société (Gemeinschaft, Zusammenheit).

L’architecture, c’est ce déploiement dans la durée qui apprend le monde et la société. C’est cette expérience, cette aventure, cette découverte de ce qui advient.

*« L’espace n’est pas un concept empirique, qui aurait été abstrait d’expériences extérieures. Car pour que certaines 

sensations soient rapportées à quelque chose d’extérieur à moi […] la représentation de l’espace doit être déjà posée comme fondement. » (Kant, Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, §2)

L’Aventure et l’Ennui

9.

je me souviens

il y a des années

j’arpentais Paris avec un peintre nommé Papillon

d’un chantier l’autre dans la camionnette blanche

et un soir – n’en pouvant plus – il a fini par me demander

mais enfin

pourquoi

es-tu

toujours si triste?

10.

mercredi soir

en avance pour mon rendez-vous

j’attends sous un auvent

il pleut comme dans le Grand Sommeil

il pleut comme toujours

l’Aventure et l’Ennui

11.

vaguement poétiques

et peu destinés à l’exactitude

nous allions…

12.

Riquet

oiseaux d’hiver

espoir clignotant

13.

Romainville

je marche délice

dans le gris

la ville – Scharoun

Crossroads

J’avais oublié toute cette gentry qui va en Corse au mois de mai, qui lit le dernier livre de Jean-Christophe Ruffin, qui est habillée avec désinvolture, qui dort sur ses deux oreilles… Les gens satisfaits, disait Simone Weil. As-tu jamais été satisfait? Et pourquoi vois-tu cela comme une grossièreté?

—-

A l’école NDL avant-hier avec Jseb. Il y a un brutal changement de paradigme en architecture, on ne peut plus “faire moderne” comme on nous l’a appris, et les derniers à être au courant seront pris la main dans le sac. L’architecture, c’est un fait culturel et donc, c’est un fait moral au sens de Nietzsche : les us et coutumes du plus grand nombre. Tout le monde fait plus ou moins la même chose en même temps jusqu’au moment – tous les demi-siècles? – ou s’opère un changement de pied, de danse, de rythme. Il faut suivre. C’est le cruel nomos des Grecs qui ordonne nos actions. Nous sommes juste avant, ou juste après ce moment et règne une période de confusion, voire de panique : ça se danse comment? Que faut-il faire?

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La Turbinenfabrik de Behrens, ou mieux encore, la Neue Nationalgalerie de Mies, vus à Berlin, sont des actes de puissance. Portés par une puissance prométhéenne – l’énergie fossile abondante et gratuite – les hommes pouvaient pour la première fois de l’histoire* faire fi de toute contrainte climatique ou physique de l’endroit où ils étaient (le climat (klima) dans le sens de l’angle, de la portion de méridien, d’endroit spécifique de la Terre), pour faire ce qu’ils voulaient. Que voulaient-ils? Pour Behrens, en 1908-1909, porté par ses puissants commanditaires, la firme AEG, explorer les possibilités industrielles du moment pour mener une révolution stylistique, esthétique et épistémologique. Un changement de pied, de paradigme justement, au sortir de l’éclectisme du 19ème siècle. On nous appris cela à l’école, plus tard viendraient le Bauhaus, ‘Vers une architecture’, la machine à habiter, etc. Et Mies? Cinquante ans plus tard, après toutes ces expériences, c’est l’aboutissement de sa carrière. C’est l’aboutissement de sa quête vers l’abstraction et la pureté. Un temple. Une leçon d’ordre, dit G. Mais cette abstraction, cette pureté, cet ordre géométrique sont rendus possibles par un pacte prométhéen ou méphistophélique – ou du moins nous paraît-il tel aujourd’hui. En échange de cette fabuleuse puissance, je donne… quoi? Une dette. J’entame un capital qui n’est pas le mien, diraient les générations d’aujourd’hui. Et surtout je romps un autre pacte, lui aussi millénaire, qui est que nous sommes d’ici, de ce ‘klima’-là, que nous sommes endémiques, que nous formons un système cohérent avec la faune, la flore, la géologie, l’eau, etc. La Neue Nationalgalerie est le manifeste d’une rupture, d’une séparation de l’humain du reste du vivant, d’une voie purement intellectuelle, mentale et spéculative d’existence. Le piège classique de l’architecture, je le constate même chez mes clients, c’est la joie enfantine, sauvage, presque sadique de tout posséder par la pensée, de placer chaque chose et donc de commander aux êtres. C’est de la psyché pure, et sans surmoi, ou sans doute raisonnable, ou sans contraintes cela donne souvent des résultats effroyables. Mais on peut aussi objecter que ce procès est ridicule, que l’oeuvre de Mies est un accomplissement humain au même titre qu’une fugue de Bach, un sommet de civilisation, une oeuvre d’art. Et de surcroît, fidèle à sa ligne de pensée, lapidaire comme toujours : “l’architecture doit être l’expression de son époque, et rien d’autre”. Alors, que faut-il penser? Où faut-il aller?

Le voyage comme réédition des voyages du passé, l’aventure, l’ennui, le danger… Le voyage tire de nous quelque chose d’archaïque, d’ancien.

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*Philippe Rahm, Histoire naturelle de l’architecture

Kreuzberg

Quel plaisir le travelling à vélo en tous sens à travers Berlin avec ces trois-là : aimer les mêmes choses. Sur mon vélo bleu, entre autre choses je regarde les slogans des affiches politiques des élections européennes. Ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent parce que l’époque est réglée là-dessus : Krieg, Frieden, Sicherheit, Ordnung. Et plus cynique, le parti Volt : “Mehr Eis”. Plus de banquise. Ce ne sont pas vraiment des idées, plutôt des variations sur thème imposé. Et qui impose le thème? Eux, et eux… La peur. Je suis incapable de l’analyser. Une époque inquiète. Des idées perdues. Des idées détachées des choses, et des choses détachées des idées.

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Nous, nous virevoltons, d’une architecture l’autre. Hansaviertel, Internationale Bauaustellung 1957. Démontrer un mode vie, quitte à l’inventer : les beaux immeubles modernes de Niemeyer et de Pierre Vago. La bibliothèque et l’académie des Beaux-arts de Werner Düttmann. Outre le fait qu’il fallait reconstituer, dans cette espèce de no-man’s land sylvestre, les bâtiments ou les institutions qui s’étaient retrouvés « pris » à l’Est, il y avait là comme une abstraction : imaginer quelque chose d’existentiel, une sorte d’éthique de la Chartes d’Athènes où l’on attribuerait une valeur morale aux pilotis, aux coursives, aux patios. Dans le même temps, dans leur propre programme, antagoniste et rival, les soviétiques érigeaient une autre monumentalité, inspirée de Schinkel et Albert Speer, plus raide, avec une sorte d’évolution darwinienne des ornements et des motifs, vers le style DDR. Et après? L’ouest, avec l’IBA 1984, ira vers quelque chose de plus modeste, inviter des architectes comme Alvaro Siza ou les polonais Heinrich et Inken Baller pour faire des expériences, essayer des typologies. Mais s’était déjà perdue l’idée de démonstration, de théorisation d’un mode de vie, d’un commun (Gemein). A l’est, préfabrication, standardisation, et ‘commun’ certes mais sous surveillance. Idées perdues, idées flottantes dans la ville que l’on happe, strates géologiques qui s’érodent, les magasins de cuisines de luxe dans les vitrines de la Karl-Marx Allée.

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Comme cette place Mehring, expérience urbanistique circulaire des années 80 : les bâtiments sont là, plus les idées. La prochaine rénovation en fera justes des choses, des formes, avant éventuellement que les idées reprennent vie un jour. Présence ténue, fragile, de l’esprit qui présidait aux projets, du contenant spirituel, du consensus de société qui ont baigné leur création.

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Staatsbibliothek. Partout le regard et la pensée ont des dégagements, des perspectives et des refuges. Une place pour chacun, une petite table, une lampe en métal vert, un fauteuil, une chaise, un livre, une place dans la collectivité, dans la phénoménologie de l’ensemble. Une place pour la solitude, aussi, dans la connaissance, la rêverie, la poésie. Odeur légèrement moisie des années soixante-dix, installations vieillissantes, silence des moquettes verdâtres, des lampes clignotantes, des gros globes qui filtrent la lumière au plafond. Quelque chose perle, se diffuse, prospère et vit ici. Les mêmes planchers flottants qu’à la Philarmonie, ces nez en forme de bec qui flottent dans l’espace comme des tapis volants. Tout flotte en silence, tranquillement, comme un après-midi de province et d’ennui. Comme dans l’enfance. Espace unique, structuré en repli, en ailes, en cabinets, en plages, en clairières. Espace non euclidien, non tramé, non fermé. Espace « ouvert », comme d’une société ouverte, riche d’un projet, d’un avenir. Vaisseau qui chez moi déclenche émotion et gratitude. Je l’arpente, m’y arrête, j’y jouis des échappées et des promesses avec mes trois acolytes comme Damiel, Cassiel et Homer dans le film de Wenders. Pour un instant, pour un instant encore jouir de cette armure et de ces ailes, de cette promesse qui prend cette forme miraculeuse dans le temps et dans l’espace.

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Partout, des énormes masses de verdure, comme les nuages de Caspar David Friedrich. Partout la présence des arbres dans cette ville pleine d’absence. La vie est vaste, étant ivre d’absence. (Valéry)

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Dans Kreuzberg, la nuit les numéros de rue luisent doucement.

Denkmal oder Denkmodell

Dans l’avion vers Berlin. Technostructure du paysage. Solaire. Eolien. Gigantesque moisissure. Paysage comme « police » (Foucault). Siècles d’usages et de précaution. Je me demande comment se comporte la terre sous ces vastes champs de panneaux solaires. Et comment les dites énergies renouvelables vont envahir le paysage d’ici dix ou vingt ans.

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Musée juif, Daniel Liebeskind. Une certaine platitude sous les effets. La façade mystérieuse, intense, bien faite comme une carte perforée qui raconterait une histoire atroce. Les espaces intérieurs, schématiques et indéfinis, avec la lourdeur et l’univocité des symboles : axe de l’exil, axe de l’holocauste, memory void, etc. Le jardin de l’exil, grille de fûts de bétons carrés plantés d’oliviers dans leur partie supérieure, érigés sur un sol biais, donne des sensations étonnantes. Mais à part cela, une fois le symbole dit, en toutes lettres, et l’effet déployé – grand vide toute hauteur par exemple – l’architecture reste courte en bouche. Elle dilapide trop vite ses effets, ou ses moyens. Une scénographie assommante qui écrase les objets exposés et mimique le bâtiment. Un océan de surfaces blanches, grises et blanches, nues et finalement… allemandes dans leur froide exécution. Une architecture pour conférences et spéculations intellectuelles dans les revues ou les galeries. Elle ‘fait le job’ du symbole, mais à l’américaine, spectaculairement, superficiellement et avec une espèce d’hygiène de la pensée finalement assez effrayante. Je me demande ce qu’Imre Kertész en aurait pensé. La ‘culture de l’holocauste’, on y est à plein ici, avec l’institution muséale, l’architecte juif spécialiste, le hall, la boutique de produits dérivés, le centre de conférence. L’univocité, la légitimité comme une massue, le symbole exposé clairement sur une surface d’inox chirurgicale : tout cela ne correspond guère à la culture juive que j’ai appris à aimer : Kertész, Kafka, Freud. Le mystère est remplacé par la complexité, les lignes enchevêtrées. La profondeur n’est pas là, la sédimentation, la mémoire non plus. Tous ces ‘Denkmale’ en béton, dans leur évidence, leur clarté – utilisant consciemment ou non les moyens du rationalisme industriel – leur didactique ou leur démonstration voulues, choisies, montrées… échouent. Pourquoi? Parce qu’ils veulent s’adapter à notre époque, à la volonté politique, au programme. Ils veulent une élaboration positive, un ‘contenu’. Ils veulent ‘communiquer’. Ils veulent ‘pitcher’ comme les scénaristes, les journalistes, les créateurs de start-up. Ils veulent être clairs. ‘Did you ever go clear’, chante Cohen. Ce que j’ai lu de plus subtil chez Kertész : l’équivoque, ou le jeu du langage. J’écris ceci, tu lis cela. Je dis une chose, que je pense claire (psyché), tu en comprends une autre (société). Et c’est valable pour l’architecture aussi du reste : l’architecture ‘parlante’ du 18ème siècle, l’architecture phalanstérienne du 19ème, l’architecture idéologique ou fasciste du 20ème. Je ne crois pas à l’univocité, à l’intelligibilité unique, à la transmission d’un message unique qui ne peut qu’être assommant.

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Comparaison frappante dans la même journée, le soir, concert Bruckner à la Philharmonie de Scharoun. Quelle merveille! Ici, les moyens ne sont pas dilapidés, mais déployés, décuplés, développés, chantés c’est absolument musical. L’architecture muse : elle se déploie, elle se raconte. De toutes parts, une foule hétéroclite, certains apprêtés, d’autres non, se presse gentiment dans un foyer ouvert, phénoménologique, aventureux, musical, espiègle, joueur mais avant tout, généreux, avec une vision de la société. Il n’y a pas de message ici, juste une petite musique qui se déploie, une accumulation de détails qui paraîtraient anedotiques, certains maladroits jusqu’à ce qu’ils prennent une cohérence et d’ensemble. La salle : à chaque fois une illumination, une sculpture sociale et spatiale de la musique absolument confondante. C’est virtuose, mais pas virtuose démonstratif. C’est long en bouche, ça vibre, ça résonne, ça donne à penser. La solution, c’est l’art, le vrai, le grand, le profond, le mystérieux. Il en fallait, pour rebâtir cette société moins de vingt ans après la guerre. Trouver des écrits de Scharoun. Comprendre pourquoi cette ‘troisième voie’ de l’architecture (pas moderniste, pas passéiste) a été si peu explorée? Aalto, si l’on veut, mais un Aalto dans un pays en ruine morale, économique, physique. Qu’a-t-il vu, compris, cru à ce moment-là? C’est ce qui m’intéresserait de savoir…