H. Arendt, De la Révolution, 6.
Ch. VI, La tradition révolutionnaire.
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« (…) toute la question de la représentation, l’une des plus cruciales et des plus épineuses de la politique moderne depuis le temps des révolutions, suppose en réalité rien moins qu’un verdict sur la dignité même du domaine politique en tant que tel. L’alternative traditionnelle entre la représentation en tant que substitut pur et simple de l’action directe du peuple, et la représentation en tant que pouvoir exercé sur le peuple sous contrôle populaire des représentants du peuple, constitue l’un de ces dilemmes qui interdisent toute solution. Si les représentants élus sont liés par des instructions reçues au point de ne s’assembler que pour exprimer la volonté de leurs maîtres, il leur reste le choix de se considérer soit comme des garçons de courses, la gloriole en plus, soit comme des experts stipendiés qui, tels des avocats, se spécialisent dans la défense des intérêts de leurs clients. Mais dans les deux cas, on part naturellement du principe que les affaires de l’électorat sont plus urgentes et importantes que celles de ses représentants; ces derniers sont les agents stipendiés du peuple qui, quelles que soient ses raisons, ne peut pas ou ne souhaite pas s’occuper des affaires publiques. Si, en revanche, on entend par représentants ceux qui deviennent pour un temps limité les dirigeants attitrés de leurs électeurs – en cas de rotation des fonctions, il n’y a bien entendu pas de gouvernement représentatif à proprement parler -, la représentation signifie que les électeurs abdiquent, certes volontairement, leur pouvoir, et que le vieil adage «tout pouvoir réside dans le peuple» n’est vrai que le jour de l’élection. Dans le premier cas, le gouvernement dégénère en simple administration, l’espace public a disparu; il n’y a plus d’espace, ni pour voir l’action ni pour être vu en action (le spectemur agendo de John Adams), ni pour le débat et la décision (la fierté de Jefferson «de participer au gouvernement»); les affaires politiques sont celles qui, dictées par la nécessité, doivent être tranchées par des experts, mais ne sont pas accessibles à l’opinion ni au choix véritable; si bien qu’il n’est plus besoin de la «médiation de ce corps choisi de citoyens» de Madison à travers lequel les opinions doivent passer et être filtrées pour en faire des idées publiques. Dans le second cas, un peu plus proche de la réalité, la distinction traditionnelle entre gouvernants et gouvernés, que la Révolution avait entrepris d’abolir en établissant une république, se réaffirmait à nouveau; une fois de plus, on proscrivait l’accès du peuple à l’espace public, une fois encore la tâche de gouverner redevenait le privilège du petit nombre, qui seul « peut exercer [ses] dispositions vertueuses» (comme Jefferson continue d’appeler les talents politiques). Il s’ensuit que le peuple doit sombrer dans la «passivité, signe avant-coureur de la mort des libertés publiques», ou «préserver l’esprit de résistance » à l’égard du gouvernement élu, quel qu’il soit, puisque le seul pouvoir qu’il conserve «est le pouvoir de réserve de la révolution»».
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* Devolved Parliament, Banksy, 2009.



