Schiller, lettre à Goethe n°406, Iéna, le 19 janvier 1798.

(…)

Sous le rapport de la qualité, le rationalisme oppose, comme il convient, les phénomènes entre eux; il discerne et il compare, opération qui, elle aussi, — comme d’ailleurs le rationalisme envisagé dans son ensemble, — est louable et bonne, et qui est l’unique voie qui conduise à la science. Mais ici encore intervient le despotisme des facultés actives de l’esprit dont nous parlions tout à l’heure; il s’exerce immédiatement ici par l’étroitesse unilatérale du point de vue, par la brutalité des distinctions, tout comme tout à l’heure il se trahissait par l’arbitraire des liaisons. Il s’expose au péril de séparer rigoureusement ce qui est associé de nature, de même que tout à l’heure il liait ce qui est disjoint de nature. Il divise, là où il n’existe pas de divisions réelles, et ainsi de suite.

(…)

[…]

Der Qualität nach setzt der Rationalism, wie billig ist, die Phänomene einander entgegen; er unterscheidet und vergleicht: welches gleichfalls (so wie der Rationalism überhaupt) löblich und gut und der einzige Weg zur Wissenschaft ist. Aber jener Despotism der Denkkräfte zeigt sich auch hier sogleich durch Einseitigkeit, durch Härte der Unterscheidung, so wie oben durch Willkür der Verbindung. Er kommt in Gefahr, dasjenige strenge zu sondern, was in der Natur verbunden ist, wie er oben verband, was die Natur scheidet. Er macht Eintheilungen, wo keine sind u. s. w.

[…]

Goethe – Schiller, Tome II, 1794-1805

À la Une

« Leben Sie recht wohl und machen, daß Sie Ihre Geschäfte in Weimar bald los sind. Ich empfehle Ihnen, was Sie mir oft vergebens rathen, es zu wollen und frisch zu thun. » (Vouloir vraiment, agir vivement.)

(…) restez obstinément fidèle au lien sérieux que fait la communion des convictions et des affections;

tout le reste est le vide même et n’est que tristesse.

Weimar, le 31 octobre 1798.

« (…) tout ce qui porte la marque d’un individu est bien étrange. Personne n’est apte à se retrouver ni en soi-même ni en autrui, et chacun est condamné à tisser tout juste sa propre toile d’araignée, à s’installer au beau milieu, et à agir de là. » G., Weimar le 3 mars 1799

« C’est une chose bien singulière, que ma position, qui, envisagée d’ensemble, est aussi heureuse que possible, soit en un désaccord si profond avec ma nature. Nous verrons bien quel rendement nous obtiendrons de notre volonté. » G. à Sch., Weimar le 6 mars 1799

« (…) la nécessité d’un processus naturel. »(nun schon gleichsam als naturnothwendig vor sich hin) G, Weimar, 9/3/1799. Lettre n°578

nº608. « Notre existence est faite de relations avec le dehors, qui la composent et qui, en même temps, nous la dérobent mais il faut pourtant aviser au moyen de s’en tirer, car l’isolement absolu (…) n’est pas non plus une solution recommandable. » G. , Weimar, le 19 juin 1799

nº610. « (…) le fatal engrenage (…) [de] ma journée. » Weimar, le 22 juin 1799.

nº651. Goethe, Weimar, le 4 septembre 1799

« Devant l’absurde, chacun s’exclame et se réjouit bruyamment de voir qu’une œuvre puisse être si profondément inférieure au niveau d’où il la juge. Du médiocre, chacun triomphe avec complaisance. Ce qui n’est qu’apparence recueille des éloges sans limites et sans réserve; car, pour le commun de l’expérience vulgaire, c’est précisément l’apparence qui a valeur universelle. Ce qui est bon sans être parfait, on le passe sous silence; car, d’une part, on ne peut faire autrement que d’avoir de la considération pour les qualités authentiques qu’on y remarque, et, d’autre part, les imperfections qu’on y sent suggèrent des inquiétudes; or, ceux qui ne sont pas de taille à lever leur propre doute aiment mieux ne pas se compromettre en pareil cas, en quoi ils font bien. Enfin, le parfait, lorsqu’il vient à se rencontrer, procure une satisfaction profonde, tout comme, tout à l’heure, l’apparence procurait une satisfaction de surface, si bien que, dans l’un et l’autre cas, l’effet est analogue. »

n°738. « La peinture que vous faites du théâtre de là-bas révèle une ville [Leipzig] et un public qui, du moins, ne se piquent ni d’art ni de supériorité critique en matière artistique, et qui ne demandent qu’à être amusés et émus. » Schiller, Weimar, le 5 mai 1800.

Schiller à Goethe, Iéna, le 17 août 1797

« Mes propres expériences, si peu nombreuses qu’elles soient, m’ont montré que la poésie ne possède pas le secret de faire plaisir aux gens, pris d’ensemble, mais qu’en revanche elle a le pouvoir de les mettre fort mal à l’aise, et je suis d’avis que, du moment qu’on n’est pas en mesure d’atteindre le premier résultat, il faut résolument se décider pour la seconde méthode. Il faut les harceler, les troubler dans leur béatitude, les plonger dans l’inquiétude et dans la stupeur.

De deux choses l’une, la poésie doit se dresser devant eux soit comme un bon génie, soit comme un spectre. C’est à ce prix seulement qu’ils apprendront à croire à l’existence de la poésie et qu’ils prendront de la considération pour les poètes. Et, de fait, je n’ai jamais rencontré nulle part cette considération à un plus haut degré que parmi cette classe d’hommes, mais nulle part aussi, j’en conviens, plus stérile et plus dénuée d’enthousiasme. Il y a chez tout homme quelque chose qui parle en faveur du poète, et vous avez beau être un réaliste aussi sceptique que vous voudrez, il faut bien que vous m’accordiez que cet x est la semence de l’idéalisme, et que c’est uniquement grâce à lui que la vie pratique, avec ce qu’elle a de terre-à-terre et de vulgaire, n’a pas détruit toute capacité de sentir la poésie. Assurément, il s’en faut de beaucoup que cela suffise à exalter l’inspiration proprement dite, celle qui est vraiment artistique et éprise de beauté, et je conviens qu’il lui arrive au contraire trop souvent de s’en sentir gênée dans son essor, tout comme la liberté se sent contrainte par les préoccupations moralisantes; mais c’est déjà un grand pas de fait, qu’on voie s’ouvrir une issue qui permette d’échapper à la plate banalité quotidienne. »