GS, #338

La volonté de souffrance et les compatissants

‘Oui… notre ‘propre voie’ est en effet une cause trop dure et exigeante, et trop éloignée de l’amour et de la reconnaissance d’autrui, — nous ne nous en évadons pas sans quelque soulagement, ainsi que notre conscience la plus personnelle, et cherchons refuge auprès de la conscience des autres… [Oui, ce que nous cherchons, c’est] — la permission d’éluder notre propre but… Et, s’il s’agit de taire certaines choses, je ne tairai pourtant pas ma propre morale, qui me dit : vis caché, afin que tu puisses vivre pour toi!’

(Lebe im Verborgenen, damit du dir leben kannst!)

GS, #284

La foi en soi-même

‘— Peu de personnes au demeurant ont la foi en eux-mêmes : — et parmi ce petit nombre, les uns la reçoivent de façon innée comme une cécité utile ou un partiel obscurcissement de leur esprit — (que ne verraient-ils s’ils pouvaient voir au fond d’eux-mêmes!), les autres la doivent acquérir d’abord : tout ce qu’ils font de bien, de valable, de grand, sert premièrement comme argument contre le sceptique logé en eux : il s’agit de convaincre celui-ci, ou de le persuader, et pour cela il faut presque du génie. Ce sont les grands insatisfaits d’eux-mêmes.’

Sceptique? Je dirais plutôt, incrédule.

Le gai savoir, 52

Ce que d’autres savent de nous

‘— Ce que nous savons de nous-mêmes et gardons dans la mémoire, n’est point si décisif que l’on croit pour le bonheur de notre vie. Le jour vient où ce que d’autres savent de nous (ou prétendent savoir) nous tombe sur le dos, — et dès lors nous reconnaissons que c’est là l’élément qui l’emporte. On vient plus facilement à bout de sa mauvaise conscience que de sa mauvaise réputation.’

Die fröhliche Wissenschaft, 23

De la corruption

‘- Les époques de corruption sont de celles où les fruits tombent de l’arbre : j’entends les individus, les porteurs de graine de l’avenir, les instigateurs de la colonisation spirituelle et de la formation de nouveaux organes de l’état et de la société. Le mot corruption n’est qu’un terme de mépris pour les automnes d’un peuple.’

Nietzsche, Aurore, I, 9

Voici déjà, par exemple, la proposition principale : la moralité n’est pas autre chose (donc, avant tout, pas plus) que l’obéissance aux mœurs, quel que soit le genre de celles-ci ; mais les mœurs, c’est la façon traditionnelle d’agir et d’évoluer. Partout où les coutumes ne commandent pas il n’y a pas de moralité ; et moins l’existence est déterminée par les coutumes, moins est grand le cercle de la moralité. L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de lui-même et non d’un usage établi : dans tous les états primitifs de l’humanité « mal » est équivalent d’«  intellectuel », de « libre », d’« arbitraire », d’« inaccoutumé », d’« imprévu », d’« incalculable ».

Ode au Vilain

On avait tout dit, tout pensé, on avait refermé résolument l’épais grimoire pour passer à autre chose. Passe-t-on jamais vraiment à autre chose? On avait dit que c’était atavique, on avait dit que c’était ordalique. On avait dit que c’était du théâtre, de vieilles ruses. Des images qui passent au loin, comme une caravane dans le désert. Et puis, on s’y est remis, fatalement. La rechute. L’addiction honteuse. La claudication sinistre de ce vieux Mephistophélès qui vient vous relancer jusqu’au fond de votre lit avec son contrat. Le contrat. Les petites clauses oubliées qui reviennent vous gratter derrière l’oreille. Les petits détails qui vous réveillent en pleine nuit. Mais à quoi donc sommes-nous enchaînés? Au Mal, dit Nietzsche. A la pulsion de mort, dit Freud. Au théâtre, dit Shakespeare. Peut-être que tout cela, c’est la même chose. Et qui a dit que ça nous déplaisait tellement, d’être enchaînés?

Il est là, devant nous, mollement allongé comme l’Olympia de Manet sur la fameuse banquette verte, sanglé dans son improbable costume de méchant de James Bond. Rees-Mogg. Le méchant ultime, le vilain ultime. Il dort, parce qu’il s’ennuie. Il dort avec un petit sourire méprisant. Il dort, mollement abandonné, quoique raide, parfaitement tenu. Il s’en fout. Dort-il vraiment? En face, ceux du Lib-Dem, du Labour s’étranglent d’indignation, ils en mangeraient leurs micros qui pendent lugubrement au plafond de la Chambre des Communes. Comment peut-il dormir devant eux pendant une heure, pendant qu’on débat de loi, du Brexit, du No Deal, du futur, du bien et du mal? C’est là le génie de Rees-Mogg, son côté machine infernale. Il n’est plus backbencher ni frontbencher, il n’est plus ni opposition ni parti au pouvoir. Il est lui, le vilain, le méchant, le scélérat. Il est le Richard III du monologue de Shakespeare. ‘And therefore, since I cannot prove a lover / To entertain these fair well-spoken days, / I am determinèd to prove a villain / And hate the idle pleasures of these days’. Ah! Par haine des vains plaisirs de ces jours! Quelle pureté dans la haine! On se prend à imaginer, avec effroi, quelles avanies, quels affreux corsetages de l’âme et du corps le petit Jacob Rees-Mogg a dû traverser pour survivre, pour en arriver là. Rees-Mogg enfant, jouant au cricket avec les autres? Allons donc! Mais maintenant, la scène est installée, et le méchant est là, sous la lumière, il dort innocemment comme le Dormeur du Val. Tout dans son attitude hurle : détestez-moi! Et oui, comme ils le détestent, comme ils s’indignent, comme ils tentent de se hausser en vertu à hauteur de sa vilenie métaphysique, absolue. Et ça marche! Merveilleuse Angleterre, merveilleux Brexit qui éternellement relance sa machine, entretient sa flamme, son moteur tournant entre Bien et Mal, entre héroïsme et vilenie, entre arrogance (vraie et fausse) et humilité (vraie et fausse). Certes, c’est du théâtre, mais ce théâtre c’est nous, c’est notre chair. ‘Le monde entier est une scène, et nous sommes les acteurs.’ Parce qu’il n’y a rien d’autre, savez-vous? Rees-Mogg est un homme d’état, pas dans le sens, héroïque et égotique, où Boris Johnsson voudrait l’être, ni dans le sens robotique et de devoir où Theresa May voulait l’être. Non. Rees-Mogg n’incarne pas seulement une Angleterre victorienne, Etonienne, révolue, conservatrice comme l’est le formol, raide, élitiste, bornée, arrogante, etc. Rees-Mogg incarne le méchant, tout simplement. Car il faut bien des méchants, comme le constatent si sérieusement les enfants qui jouent à la guerre. Il faut bien des méchants pour que nous apparaissions bons, pour que James Bond gagne à la fin. Il faut bien des dragons rilkiens pour que nous appaissions enfin, enfin, ‘beaux et courageux’. Il faut bien des abîmes, pour triompher, pour savoir qui on est et pour le faire savoir. Il faut bien le mal pour que le bien sorte du bois (Nietzsche). Rees-Mogg, c’est ça, et plus largement, le Brexit c’est ça aussi, une catharsis, une épisiotomie monstrueuse, une croisière téméraire au-delà des bouées du bien et du mal, une réinvention mythique avec une mauvaise foi étonnante, avec des tonnes de courage et de ruse. Quel casting. Quels acteurs. Quelle pièce. Quels auteurs. Impossible de lâcher

Surgissement

‘La fine pointe de l’âme, acumen mentis, ne sera jamais assez effilée ni assez aiguë pour effleurer la fine pointe de l’événement : la tangence de cette pointe impondérable avec ce point impalpable – voilà la visée acrobatique de tout esprit de finesse…

Vladimir Jankélévitch, ‘L’irréversible et la nostalgie’, 1974

L’observateur s’illusionne. L’observateur se leurre. Il se pique d’avoir une distance qu’il n’a pas sur les êtres et les choses, sur les évènements et sur lui-même. Il voudrait regarder passer les trains avec un petit sourire, en remâchant tranquillement ses idées, mais malheureusement il est embarqué dans le train avec les autres, avec tous les autres. Il se gave de lectures qu’il digère mal. Dans son cerveau embrumé se bousculent des démarrages magnifiques qui s’étranglent, des tronçons de phrases qui dérapent comme des chihuahuas hargneux sur l’actualité glissante. Mais il faut bien essayer, encore et encore. Il faut raconter.

Car enfin, qu’avons-nous vu? On ne sait plus trop. On est dans le contrecoup, la sidération, l’œil du cyclone stupide de l’évènement. Celui-ci a été tellement dupliqué, lessivé, délayé, amplifié, déformé qu’il s’est instantanément transformé en légende, comme une matière rare et captive qui ne supporterait le contact de l’air et de la lumière qu’au prix d’une mutation profonde. Passagers du temps, nous n’y comprenons rien, quand bien même il nous est consubstantiel. L’événement, ‘la fine pointe de l’événement’ nous laisse stupides, le nez collé à la vitre du train qui déjà s’éloigne. Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame qui brûle. Mais simultanément, nous avons-vu l’image de Notre-Dame qui brûlait et puis nous nous sommes vus, nous, chacun dupliqué par son pâle écran dans le soir bleu d’avril, nous nous sommes vus voir l’événement. ‘On voit mieux à la télé’, disait le bistrotier du boulevard Saint-Germain en resservant des bières. On ne peut pas vraiment vivre l’événement parce qu’on est aussitôt pris par son récit, avec ces sms et ces coups de fil fébriles, avec ces télés frénétiques et ces conversations roulantes, synchrones, hétéroguidées : les canadairs, les hélicoptères, les pompiers, la flèche, les chants. Une transe collective. Une célébration sacrée et païenne à la fois.

Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame brûle. Le scénario d’un film catastrophe se déclenche sans signe avant coureur, sans message du ciel. D’un coup la légende des siècles se déboîte, le temps se met à avancer par grosses colonnes de millénaires, et les spectateurs terrifiés apprennent que le décor peut disparaître, et eux avec. D’un coup Victor-Hugo est partout, dans les jeunes chrétiens raides agenouillés qui chantent, dans cette vieille prédicatrice qui les défie d’une voix éraillée, dans ces sinistres éclairs rougeoyants dans le ciel, dans ces sombres soldats du feu et dans les larmes des jeunes filles. Comme des badauds égarés sur un plateau de tournage, des touristes américains contemplent cela accoudés au parapet du pont Saint-Louis, en léchant leurs cornets de glace Berthillon. L’observateur circule là-dedans en cherchant quoi dire et il ne trouve rien. Nous sommes tous pris dans le puissant rayonnement immobile de l’événement et contemplons, figés, l’Innommable.

Frappés au cœur par la flèche du temps, nous pantelons, mais il faudrait être formidablement hypocrites pour ne pas reconnaître le secret plaisir, la secrète jubilation. Est-ce la Schadenfreude de voir quelque chose d’admirable qui s’effondre? Ou plutôt, l’enthousiasme du rôle de composition qui nous est prêté ce soir là, l’héroïsme que nous donne le reflet des flammes sur nous, comme une armure de circonstance? La spiritualité d’emprunt que nous confèrent les chants maintenant entonnés à chaque coin de rue autour de la cathédrale? Ou la rage de l’adolescence qu’ils nous rappellent? L’occasion si rare, inespérée, de la grandeur qui nous enfin est proposée? ‘Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions. Tous les dragons de notre vie ne sont peut-être que des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux’, écrit Rilke dans ‘Lettres à un jeune poète’. Sommes-nous beaux et courageux?

Et que voyons-nous maintenant? De fantastiques machineries d’imaginaire se sont mises en branle pour contrer le grand déboîtement du temps. Des cathédrales d’opportunité et d’hypocrisie, des contrefeux géants ont surgi miraculeusement de partout. Les politiques s’en saisissent et les agitent avec zèle, l’un au motif de sauver son pays, l’autre de sauver sa ville, tous pour sauver leur peau. Les catholiques prennent leur inénarrable air de faux culs et crient déjà au renouveau de l’Eglise. Voyez ces genoux, voyez ces chants disent-ils. Et, impavides, les grandes fortunes d’ici et d’ailleurs se paient une image marque de qualité supérieure, métaphysique. La réplique des trois empires fut fulgurante. Une réplique capitalistique, pourrait-on dire.

Mais qu’avons-nous encore? Une cathédrale béante, ouverte sur les cieux. Tous crient de concert, en arrière! avec quelques en avant! intempestifs. On exhibe les architectes sur les plateaux télés, qui balbutient, on ne comprend rien à l’architecture de toute façon. Des cuistres parlent de carbone ou de titane. La foule primitive se replie frileusement sur son passé. On va nous bassiner jusqu’à la nuit des temps avec les compagnons du tour de France, les tailleurs de pierre, les fiers chênes du Royaume et Ken Follett. Pour l’heure, la cathédrale est ouverte. L’avenir est un capital douteux en face de l’autre, le prétérit, pour qui tous ont des yeux de Chimène. Mais voire! Nous ne leurrons que notre part la plus archaïque, et singulièrement toujours les mêmes réactionnaires raccornis et à-demi aveugles, par ce tropisme de retour au passé, à la tradition ou à l’Eglise. La tentative même de retour au passé est une futurition, écrit Jankélévitch dans ‘la Nostalgie’. Les descendants mêmes des détracteurs de la flèche de Viollet-le-Duc, par exemple, vont probablement être ceux qui exigent maintenant sa reconstitutionà l’identique. Progressistes et réactionnaires sont passagers du même train, dit encore Jankélévitch, certains de mauvaise grâce, d’autres de bonne grâce. Les uns traînés, les autres freinés. Ils n’entravent ni n’accélèrent sa course. Mais cette course irréversible, elle a comme des à-coups quand éclate brusquement, comme lundi soir, la tectonique de notre temps culturel ou social. Quand éclatent d’un coup l’alpha et l’oméga du monde dans lequel on croyait vivre. Alors il y a cette béance, cet ‘Ouvert’, cette altérité radicale étincelante non encore recouverte, non encore domptée par l’imaginaire instituant de la société. La chute du mur de Berlin, les attentats du 11 septembre sont des événements qui ont été spontanément évoqués au lendemain de l’incendie de Notre-Dame. Ils n’ont pas seulement en commun d’êtres mémorables, de marquer une vie d’homme. Ce sont aussi des moments ou le décor de nos certitudes se déchire, où effroi et espoir se confondent sans mesure, où l’on se sent vivre, dans l’immensité du Temps, pour une fois pas ramené à nos seules dimensions humaines. Lundi soir tout le monde a entendu, pensé ou dit cette phrase : ‘Je ne pensais pas que c’était possible.’ Son corollaire, c’est qu’on ne pensait pas le temps capable, gros de tels bouleversements. Et par là, qu’on ne se savait pas, nous, capables d’y faire face, d’inventer la suite de l’histoire. Le temps est création, surgissement d’altérité, dit Castoriadis. Et nous sommes faits de la même texture que lui. Nous sommes, nous aussi, création et surgissement d’altérité radicalement nouvelle. Nous sommes le fleuve Devenir, nous aussi. L’important n’est pas de savoir si la flèche de Notre-Dame sera en plomb, en kevlar ou en carbone. Ce n’est pas nous qui sommes l’histoire, au point que toute perte comme la toiture de Notre-Dame serait une blessure fatale à notre identité, à nos prétendues ‘racines chrétiennes’ ou que sais-je. C’est l’inverse, c’est l’histoire qui est nous, qui suit nos fluctuations, nos inventions, nos lubies, nos croyances, nos châteaux en Espagne ou nos espoirs. La destruction est féconde dans la mesure où elle nous rend notre destinée, où elle nous force à nous rappeler que c’est nous qui inventons l’histoire. Il nous reste beaucoup de cathédrales à inventer, et l’avenir n’est pas le moindre de nos capitaux. ‘Tant d’aurores n’ont pas encore lui…’

Deal and ordeal

Ça pourrait être une messe évidemment, on pourrait le voir ça. Dans une belle et majestueuse nef, une petite foule d’hommes et de femmes cérémonieux répètent machinalement des mots incompréhensibles, se racontent des histoires abracadabrantesques. Avec Theresa May en maîtresse de cérémonie : prêtresse, mais aussi Crucifiée. Ce serait un rituel avec ses pompes, ses prières, ses obscurités, où l’on célébrerait le Rule Britannia ! comme le royaume de Dieu. Voire… Y-croient-ils seulement ? Est-ce seulement la question ? Dès l’instant qu’ils respecteraient les codes, qu’ils courberaient l’échine à point nommé, qu’ils reprendraient en cœur leurs mantras obsessionnels au bon moment ? Du moment qu’ils feraient tous la même chose en même temps ? – la morale, rappelle Nietzsche dans Aurore, n’est jamais que l’application des mœurs du plus grand nombre-. Eh bien, allons ! Si les bonnes mœurs, ce sont la mauvaise foi, l’aveuglement de visions genre ‘Global Britain’ ou ‘Take back control’ ; si les bonnes mœurs consistent à surjouer, à qui mieux mieux, une fermeté droitière et bornée, bassement populiste et autodestructrice : allons-y, frères et sœurs ! Prions ! Chantons la gloire du Brexit ! Le formidable avantage de la procédure religieuse, c’est qu’elle fait disparaître les raisons sous le tapis. On change de paradigme : il ne s’agit plus démontrer, ni même convaincre ; il suffit de croire, plastronner, ruser, subir, aboyer, huer, louer. Nous sommes revenus aux temps archaïques de la horde originelle, la chambre des communes n’est plus qu’une assemblée sauvage de loups affamés, de gnous blessés. Banksy a opportunément ressorti son tableau de la ‘House of Commons’ peuplée de chimpanzés, et ils ont l’air autrement plus civils que les MPs actuels dans leurs costumes et leurs tailleurs…

Nous avons atteint des rivages enténébrés, archaïques. Murmures machinaux des fidèles (faithfull), bruissements grégaires de panique, de plaisir ou de haine, du troupeau. Sept siècles de monarchie parlementaires n’y peuvent rien, nous voici tout à coup revenus au tropisme primitif. La peur de l’inconnu. De l’étranger. De la mort. La haine du différent. Une sorte d’antique loi de la steppe, avec ses totems et ses tabous, avec son fond pulsionnel, avec sa violence d’avant la conscience. Et il y a une autre dimension encore, qu’on pourrait appeler ‘ordalique’. L’ordalie -ou ‘ordeal’ en anglais, du vieil anglais ordāl, par l’intermédiaire du latin médiéval ordalium qui veut dire jugement de Dieu – peut signifier jugement, supplice. Elle désigne d’une part ‘une certaine forme de procès religieux, qui consistait à soumettre un suspect à une épreuve, douloureuse voire potentiellement mortelle, dont l’issue, théoriquement déterminée par une divinité ou Dieu lui-même, permettait de conclure à la culpabilité ou à l’innocence du dit suspect’. D’autre part, en ethnologie, elle se rapporte à une sorte de duel, dont l’issue, là aussi, est remise entre les mains de Dieu ou des Dieux, ou des Sorts. L’encyclopédie Universalis indique qu’en dernière instance ‘toutes les religions connues laissent au surnaturel le soin de décider du crime et de l’innocence’. On serait tenté de corriger, dans notre cas : le soin de décider tout court. Car arrivés à la toute fin, au bout du bout des processus démocratiques, on ne sait plus et il faut bien s’en remettre au surnaturel, à ce qui nous dépasse et nous domine. Au point où elle en est, Theresa May pourrait tout aussi bien éventrer un poulet et scruter ses entrailles sur la table des Commons. On assiste à ce moment fugitif et fascinant où toute une civilisation vacille et ne tient plus que par un mystérieux ombilic, pour parler comme Freud à propos du rêve, qui la relie à son Ursprung archaïque, à son impensé.

Mais les raisons alors ? Exeunt, les raisons, dans la farce tragi-comique du Brexit. L’observateur désolé en contemple les débris à ses pieds. Il va nous falloir, définitivement, apprendre à chercher à côté des raisons, à rebours d’elles, au travers d’elles. Il va nous falloir aussi chercher résolument à l’intérieur même des raisons, traquer le vide apparent de leur structure intime, démasquer les continents d’antimatière psychique qu’elle cache, les mythes et les terreurs, les pulsions inavouables d’un pays corseté et essoufflé. En frottant ses raisons nous invoquerons à voix basse le génie et l’identité de ce peuple. Et alors, peut-être, peut-être nous saurons enfin ‘pourquoi’.

Spéculations

1. Zarathoustresque

Etre, c’est être socialement. Quand bien même l’un ou l’une d’entre nous trouve la martingale, trouve miraculeusement à s’affranchir des normes sociales, trouve une forme de liberté, sa première envie sera de le faire savoir. Après tout, même Zarathoustra est redescendu de sa montagne, après avoir joui, dix ans durant, de ‘son esprit et de sa solitude’. Et on ne peut pas dire que ça c’est très bien passé ensuite, sur la place du marché, quand il a entrepris d’évangéliser tout le monde. Quand bien même on trouverait son être solaire, son midi, bien sûr qu’on voudrait le faire savoir. Alors peut-être que ce serait ça la bonne pratique : grimper sur sa montagne, trouver un peu de midi, redescendre le raconter, tout le monde se gausse, remonter sur la montagne. Et répéter l’opération. L’aigle et le sarcasme. La caverne et la place du marché. Les illuminations et les commentaires. Ça pourrait être une sorte de diététique pour se défendre des aliénations du social, et aussi des aliénations du Moi.

2. Harmoniques

Carolin Emcke, dans ‘Notre désir’ (Wie wir begehren), revendique les changements de son désir : aimer d’abord les garçons, puis les filles. Elle revendique la succession et la pluralité de ses désirs, et aussi l’identité que l’on se construit soi-même en brisant les moules que la norme sociale propose si pernicieusement. Paul B. Preciado, lui, revendique carrément la métamorphose comme identité : femme hier, homme aujourd’hui – tout en sachant que ce n’est aucune de ses stations qui compte, mais le changement, l’évolution, le voyage, la transition. L’identité, ce serait ce voyage, ce gradient d’un état à l’autre : un peu plus, un peu moins, par à-coups, par saccades, par essais-erreurs, par incarnations successives des rôles ou des masques disponibles, on se trouve, on s’invente. La vie est longue. ‘La vie est vaste, étant ivre d’absence’, dit Paul Valéry. Moi, modeste inventeur, je serai extrêmement reconnaissant à quiconque me nommera écrivain, par exemple, aussi reconnaissant que Preciado quand on le nomme Paul et non plus Beatriz. Parce que l’on acte et autorise le changement, le jeu, la création, et la succession comme identité. Dès lors, un autre mode d’être nous est possible, de nouveaux espaces s’ouvrent. Nous pouvons être ‘harmoniques’, ou périodiques : nous pouvons exister successivement, et même simultanément dans des rôles différents, être ceci et aussi cela, vibrer comme ceci ou comme cela. Être caméléonesques, changeants, vibratiles. Ecouter en soi le tac-tac-tac de la musique, des mots, des énergies qui à chaque instant fusent. Apprendre à naviguer dans nos harmoniques.

3. Jeu de société

Dans le train vers Nantes, derrière nous, un très jeune couple. A peine la vingtaine. Lui parle doctement du basket américain, de la NBA, des Cleveland Cavaliers, des Golden States et de LeBron James. Il détaille minutieusement son savoir, et elle, le visage tourné vers lui, elle écoute comme à l’école. Quand elle comprend, elle dit gravement : OK, et sinon elle pose une question, demande des éclaicissements que lui donne, impavide. Puis, au bout d’un long moment, ils changent, et c’est lui qui se tourne vers elle, elle qui développe avec non moins de science sur ses copines, sur les meufs, la hauteur des jupes, le maquillage, etc. Et, lui, même jeu, questionne, acquiesse. Et puis, il y a une sorte de debriefing, de conclusion philosophique : les meufs sont subtiles, ou timides, ou il y a celles qui ‘cherchent’. Les mecs – discret rengorgement du jeune homme quand même – sont ‘cash’, directs, bourrins. Ils rient. Ils jouent à l’amour comme il n’y a pas si longtemps ils jouaient à la marchande, avec une candeur désarmante. C’est vraiment ‘le vert paradis des amours enfantines’ : pas encore la complaisance un peu lasse de l’amant ou de l’amante qui écoute l’autre par amour, ou par ennui, non, juste la gravité enfantine du jeu ou chacun prend son tour ; pas encore le jeu de rôle conscient ou inconscient des genres, pas encore les masques que l’on enfile, pas encore les rôles dont on hérite et qu’on joue sans le savoir, comme Monsieur Jourdain. Non, juste la perfection ontologique des meufs et des mecs, mecs et meufs, qui brillent comme le plastron de figurines flambant neuves sur le plateau d’un jeu de société qu’on adorerait jouer. Malheur à qui renversera le plateau, ou voudra regarder ce qu’il y a derrière, mais nous n’en sommes pas là, les figurines gambadent gaiement entre les cases comme une balle tennis entre les limites – les limites – du court. Une sorte de bonheur réglé – et oui, bien sûr qu’on a déjà joué à ces jeux.

4. Elaboration seconde (sekundäre Bearbeitung)

Une élaboration seconde de soi-même, une recomposition, un reclassement. Un discours du Moi, une création, une déclaration. Un statement. Fort bien, fort louable, mais, comment? Appuyé sur quoi? Sur l’ancien Moi? Destiné à qui? Et comment faire que les anciennes casseroles donnent des plats nouveaux?

5. Persistance

Maintes fois coupés, brisés, sectionnés – mais nous avons repoussé depuis.

‘Sigmount’ : rapport d’exploration

Sigmund, dernier round. Un raid de dilettante au pied léger, un oeil avide mais oublieux, insoucieux, rapide. Une excursion dans la psychanalyse. On grimpe le ‘Sigmount’ comme on est, mais c’est sûr qu’on n’est plus tout à fait le même quand on redescend la pente. Comme un Zarathoustra amateur qui redescendrait de sa montagne, satisfait, content, mais aussi remué, différent. Alors, qu’est-ce que j’en retiens à part le droit de me la raconter?

Le chapitre sept de L’interprétation du rêve où, après de longs préliminaires la pensée humaine littéralement s’envoie, quitte ce monde. Les diagrammes Ics/Pcs/Cs sont à la limite du compréhensible mais on sent bien que lui y est, que tout à coup il a compris, et qu’il lutte avec les mots pour nous faire comprendre sa vision presque mystique. Ce chapitre c’est un des rares exemples de quelqu’un qui est passé de l’autre côté – du conscient, du communément admis, du social, du visible, du moral, etc – et qui nous le raconte. C’est ça le plus extraordinaire avec Freud : il n’a pas ‘d’intentions’, comme il dit, pas de préjugés ni de limites. Il explore, constate, étaye, et puis il raconte, candidement, platement, ce qu’il a vu en nous. Pas si étonnant qu’il ait provoqué tant de fureur et de ferveur – mais les deux le dérangeaient, lui voulait montrer.

Quoi d’autre? Eh bien, Freud lui-même. La bienveillance et l’humour à froid qu’on voit dans les études de cas : Dora, le petit Hans, l’homme aux rats. Flegme derrière le cigare derrière la barbe derrière les bibelots antiques derrière le divan. Caché? Peut-être bien, mais là c’est moi qui transfère. Le destin de cet homme. La Galicie, et puis Vienne après des siècles de migrations et de persécution chez les Freud comme chez les autres. La respectabilité bourgeoise péniblement acquise, la sécurité à peine assurée – les études de médecine c’était ça, l’obligation de réussir et le travail acharné c’était ça aussi, et Jung, qu’on lui oppose toujours, était autrement assis dans la vie et la société que lui -, et il a fallu partir à nouveau, à quatre-vingt ans passés, et mourir à Londres.

Quoi encore? Le bestiaire. Le Moi, le Ça, le Surmoi. L’Inconscient, le Préconscient, le Conscient. Toute sa mécanique cabbalistique, souvent obscure, obsessionnellement polie toute sa vie dans son bureau, qui confirme non seulement que ‘nous sommes plusieurs’ – ce qui est plutôt rassurant après tout – mais surtout que nous hébergeons la société, l’histoire et le monde en nous. Comme Nietzsche l’a vu juste avant lui (circa 1880), nous hébergeons l’antique et le primitif en nous, nous contenons biologiquement et psychiquement l’histoire du monde, des hommes, des animaux et des plantes. Nous contenons l’espèce en nous, qui remue, proteste et vit en nous. C’est cela les ‘Triebe’, les pulsions, les instincts. Et comme Nietzsche, toujours lui, l’a vu aussi, nous avons aussi avalé la société, intégré sa morale et ses ordres si intimement qu’elle se confond avec nous et lutte avec nos pulsions. Dans ‘Le Moi et le Ça’, Freud définit joliment le surmoi, le fameux Über-Ich, en disant que nous avons avalé nos parents, que nous avons ‘pris en nous-mêmes’ leur autorité. Et un peu plus loin, il dit : ‘De la sorte, le ça héréditaire héberge les restes des existences d’innombrables moi, et, lorsque le moi puise son sur-moi dans le ça, peut-être ne fait-il que remettre au jour des figures du moi plus anciennes, et les ressusciter.’ Un bestiaire, je vous dit.

Wünscherfüllung. L’accomplissement de souhait (dans L’interprétation du rêve). Chaque rêve est un accomplissement de souhait, une décharge psychique si l’on veut. C’est par le rêve, ‘la voie royale vers l’inconscient’ que Freud a démontré les mécanismes psychiques : les motions inconscientes, le travail du rêve, les déplacements, les condensations, c’est absolument fascinant. Les motions censurées qui ‘profitent’ de souvenirs innocents pour monter sur leur dos, franchir nuitamment les barrières pour parvenir grimées à la conscience sous forme du ‘contenu manifeste’, et incompréhensible, du rêve dont on se souvient le matin… Génial, tout simplement. S’il n’y a qu’un livre à lire : L’interprétation du Rêve. Die Traumdeutung.

L’appartement de la Berggasse à Vienne. L’entrée. L’escalier qu’ont gravi Dora, le père du petit Hans, l’homme au rats, Marie Bonaparte, Lou Andrea Salomé, C.J. Jung, Stephan Zweig, Breuer, Ferenczi, et tous les gens de la Société Psychanalytique du Mercredi – pourquoi le mercredi grands Dieux? Le vestibule. La salle d’attente. Le bureau qui donne sur la cour, si tranquille. Vienne n’a pas souhaité Freud, et je ne suis pas sûr qu’elle le regrette tant que ça – alors que lui, oui, et amèrement encore jusqu’à sa mort. Mais, voilà un lieu où a soufflé un esprit d’une force, d’une amplitude, d’une générosité, d’une ambition, d’une érudition extraordinaires, uniques. Si vous voulez savoir ce que c’est que le Gai Savoir, die fröhliche Wissenschaft ou la ‘gaya scienza’, c’est là. C’est là.

Le rêve des Ibis. Le plus troublant. Celui de la mère.

Eros et Thanatos. Pulsion de vie et pulsion de mort qui s’affrontent, qui s’agrippent, qui s’empoignent, qui luttent, qui se confondent dans leurs miroirs, qu’on ne peut plus séparer. Le pessimisme de ‘Malaise dans la culture’ (1930). On l’aurait été à moins. L’autodafé de la place de l’Opéra à Berlin en mai 1933.

Quoi encore. L’archéologie. Sa Rome psychique, fantasmée, où toutes les époques coexisteraient comme dans l’inconscient. L’éternel sans temps de l’inconscient en nous. Peut-être que c’est ça la seule chose stable en nous : l’empreinte psychique de quelques souvenirs indélébiles même si on croit les oublier, nos fondations psychiques qui nous survivent mystérieusement dans d’autres êtres.

Shakespeare. Une sorte de surmoi pour lui. Il l’avait complètement assimilé et Hamlet et Richard III, par exemple, lui étaient juste consubstantiels. Pas mal. Pratique.

J’arrête, on n’a pas que ça à faire et il ‘faut’ faire les cadeaux de Noël. Et puis, c’est le problème de l’excursion, du raid rapide : on ne peut pas tout voir, ni tout lire, ni ouvrir toutes les portes, et encore moins tout comprendre.

Juste une dernière chose. Avant-hier soir en allant au yoga, vers 18h30 à peu près au niveau du numéro 59 de la rue de Maubeuge, j’ai ressenti quelque chose. Comme une faible diode qui se serait allumée, mais la meilleure image serait : comme une légère plume interne qui m’aurait esplièglement gratté l’arrière de la tête. L’envie d’écrire. Une sorte d’éveil poétique. De resserrement de la réalité, et de fait après j’ai écrit. Mais, comprenez : quelque chose s’est frayé un chemin, quelque chose a bougé (motion), a rusé pour franchir la douane et s’inviter sur la plateforme bordélique de la conscience, à cet instant encombrée d’Instagram, de soucis d’immeubles qui s’effondre, d’énervements divers. Ce qui me fait dire que si nous connaissions mieux les étages que nous recélons, peut-être nous sentirions-nous mieux dans notre maison.