A man

Kei Ichikawa

L’identité ? Un halo, une hypothèse, une convergence momentanée de forces, une théorie, un mystérieux rendez-vous. Une collection d’indices comme ceux glanés par l’enquêteur du film. Être identique cela veut dire être ‘le même’ (idem). Est-on identique à soi-même ? Est-on frappé d’identité ? L’État, ou la morale qui gouverne en nous (Nietzsche), le Über-Ich (Freud), l’être supérieur ou le ‘puissant courant sous-marin’ (Kertész) qui nous guide sans être nous, l’image que les amis et l’amante fabriquent de nous et qui doit, en toute vraisemblance, être nous : la glose et les variations sont infinies et c’est cela, le halo. J’en rigole, bien sûr – Gabriel : toi tu réussis l’exploit d’usurper ta propre identité ! – j’en ris mais toujours j’y reviens. Souvenirs de terreurs de jeunesse, à l’adolescence sans doute et à proximité d’un miroir : sentiment panique de décollement, de distorsion, d’étrangeté… Das Unheimliche. L’inquiétante étrangeté. Ce sentiment a disparu aujourd’hui, il reste l’épaisseur d’un doute dans lequel on habite.

Kertész : « J’aurais tant aimé ne pas être moi, alors ils n’auraient pas été eux, rien ne serait arrivé, il n’y aurait pas d’histoire et nous tous qui nous trouvions là serions sans destin, comme le sont, selon Rilke, les dieux… ».

Aurore, #314

‘DANS LA SOCIETE DES PENSEURS. Au milieu de l’océan du devenir nous nous réveillons sur un îlot qui n’est pas plus grand qu’une nacelle, nous autres aventuriers et oiseaux voyageurs, et là nous regardons un moment autour de nous : avec autant de hâte et de curiosité que possible, car un vent peut nous chasser à tout instant ou une vague nous balayer de l’îlot, en sorte qu’il ne demeurerait plus rien de nous! Mais ici, sur ce petit espace, nous rencontrons d’autres oiseaux voyageurs et nous entendons parler d’oiseaux plus anciens encore, — et ainsi nous avons une minute délicieuse de connaissance et de divination, gazouillant ensemble en battant joyeusement des ailes, tandis que notre esprit vagabonde sur l’océan, non moins fier que l’océan lui-même!’

Sans titre (la nuit)

Toutes les nuits, la chouette chante dans le parc. Elle trace une nuit à l’intérieur de la nuit, derrière le pointillé des grilles. Elle chasse. Elle commande à cette nuit. Elle gouverne nos rêves, qui peu à peu, changent : ils s’imprègnent du dehors, ils nous transportent hors de notre bulle, hors du dôme réglementaire qui nous est désormais attribué. Mais peut-être avons-nous accès à un autre dehors, un au-delà du décor qui s’effondre autour de nous, un nouvel espace ouvert par les hululements de l’animal. De jour, nous sommes dans le dôme d’un kilomètre de rayon, dont nous sommes le centre, à l’arrêt ou à tourner en rond. Nous sommes dans notre espace personnel que nous monitorons scrupuleusement comme des laborantins obéissants et inquiets, nous surveillons bien tous les paramètres, un œil sur tous les capteurs, sur toutes les diodes. Des autres, nous n’avons plus que l’image rassurante sur l’écran, à travers le miroir, dans les enregistrements qui traversent la nuit. Nous pratiquons la distanciation sociale, les gestes barrière, comme disent les autorités, comme de nouvelles vertus. Nous régressons à nous, nous nous retirons en nos mers intérieures. Nous passons en mode réserve dans notre vol de nuit. Nous arpentons l’arrière-cuisine en scrutant les rayons. D’un dôme à l’autre passent des signaux faibles, assourdis, anesthésiés, écrêtés de toute violence, ébarbés de toute aspérité. Ne passent qu’une inquiétude polie, filtrée, un enjouement d’acteur, une sollicitude délayée. La vraie question est de savoir comment nous allons revenir de cet état, si nous allons en revenir tout à fait. Qu’aurons-nous vu et appris entretemps ?

 

Le dôme, c’est l’amnios primitif, le fluide nutritif, numérique qui en continu nous alimente, si correctement dosé et filtré, un sédatif dont nous n’avons plus conscience. Il s’écoule en nous, et le ressouvenir qu’il remplace des sensations plus vraies, un rapport plus direct aux choses, lentement s’efface. A chaque dôme une âme ‘qui construit un monde entièrement formé des matériaux de sa propre conscience’, dit JG Ballard dans la nouvelle ‘Motel Architecture’. ‘A chaque âme appartient un autre monde’, dit Nietzche dans Zarathoustra, Le convalescent ; et ‘pour chaque âme chaque autre âme est un arrière-monde’. Comment faire coïncider nos arrières-mondes, alors ? Comment régler nos tuners et nos écrans personnels, comme dans la nouvelle de Ballard ? Heureusement, ajoute Zarathoustra, qu’il existe une si aimable chose que les mots et les sons, qui ‘jettent des arcs-en-ciel et des ponts illusoires entre ce qui est éternellement séparé.’ Du confinement nous émergerons comme d’un long hiver, comme des ours groggys émergent de leur longue hibernation. Nous échangerons nos rêves alors, les mots, les emojis, les rires. Peu à peu nous nous synchroniserons, nous trouverons la cadence et le rythme. Nous trouverons la société, possiblement changée, surprise d’elle-même, nouvelle. Nouvelle. Quelque chose des hou….-ouhou de la chouette nous le promettent, la nuit, tandis qu’on frissonne dans nos lits.

Sans titre (l’abîme)

La couleur du ciel a changé. Le dôme jaunâtre de pollution que je voyais de mes fenêtres chaque matin, là-haut, a presque disparu. L’orange des couchants est plus vif, et l’air qui circule entre les immeubles du carrefour, dans le cône de lumière et d’ombre, est plus cristallin, plus clair, plus léger. Il porte les sons, que nous avons récupéré en même temps que le silence. La nuit, dans le parc, on entend le hululement d’une chouette. J’imagine les animaux, la faune qui rôde dans la tranchée de la Petite Ceinture, qui s’aventure nuitamment toujours un peu plus loin en grimpant les talus, en explorant les allées. La clarté du ciel, une mise en abîme du virus, me dit Gabriel. L’abîme… nous le regardons, mi- apeurés, mi- fascinés, et sans doute nous regarde-t-il aussi comme dans l’aphorisme de Nietzsche. Numéro 146, dans ‘Par-delà le bien et le mal’. ‘Wer mit Ungeheuern kämpft, mag zusehn, daß er nicht dabei zum Ungeheuer wird. Und wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich hinein.’ Ce qui se traduit par : ‘Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme finit par regarder aussi en toi.’ Ungeheuer‘, ‘monstrueux’, c’est aussi comme cela que Kafka qualifie la créature que Gregor Samsa est devenue, un matin dans son lit, dans la Métamorphose. Nous combattons le monstre, par nous-même produit, en nous efforçant de ne pas devenir des monstres. Le monstre, c’est aussi le prodige, l’incroyable, l’inhumain ou le surhumain.

Rilke, dans la Première Elégie de Duino :‘Qui donc, dans les ordres des anges, m’entendrait si je criais ? / Et même si l’un deux soudain me prenait sur son cœur : / de son existence plus forte je périrais. / Car le beau n’est que le commencement du terrible, ce que tout juste nous pouvons supporter / et nous l’admirons tant qu’il dédaigne de nous détruire. / Tout ange est terrible.’

Et dans la Huitième Elégie : ‘De tous ses regards le vivant perçoit ‘l’ouvert’. / Seuls nos yeux à nous sont à l’envers, / posés comme des pièges autour des issues. / Ce qui est dehors, nous ne le savons que par le regard des animaux ; / car très jeune nous retournons l’enfant, / l’obligeant de voir des formes derrière lui. / Il n’apercevra point l’ouverture profonde / dans le regard libre de mort.’

Et plus loin : ‘Nous, nous n’avons jamais, pas même un jour devant nous, / ce clair espace où s’ouvrent sans fin les fleurs. / C’est toujours : le monde, / et jamais ce ‘nulle part’ sans néant : la pureté / que rien ne surveille, que l’on respire et connaît infiniment / et sans convoiter…’

Peut-être qu’il s’entrouvre devant nous, ce clair espace. Peut-être que ce que nous appelons ‘le monde’, en nous appuyant artificiellement sur sa cohérence présumée, sa contingence présumée, ses ordres et ses obligations, son haut et son bas, est en train, momentanément de se dissoudre — et nos yeux de se dessiller. Nos yeux, posés à l’envers… Qu’est-ce que je veux dire ? Je ne sais pas, je ne sais pas du tout. Je m’accroche au bureau qui vibre, qui vrombit, qui vole, qui voyage avec moi-dessus. Voyager dans ‘l’ouvert’ (das Offene) …

Chercher la joie secrète

‘En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte.’ Franz Kafka, La métamorphose

‘Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi.’ Franz Kafka, Le terrier

‘Pour rien au monde, tu ne remonterais chez toi ; d’en bas tu regardes avec angoisse le petit carré de ta fenêtre, incapable de comprendre comment tu as pu vivre des semaines, des mois, des années derrière cette paroi de verre entre ciel et terre ; comment tu as pu y habiter avec tes désirs et tes angoisses, comment tu as pu y rentrer tous les soirs. Comment cinq mètres de long sur six de large ont-ils pu supporter ce que tu appelles vie alors que derrière la vitre s’étend ce que tu appelles le monde?’ Milena Jesenskà, Vivre, Mystérieuses rédemptions.

Ce matin au réveil j’ai tout de suite pensé à Gregor Samsa, pris par une sorte de lumbago qui m’empêchait de me lever. J’ai fini par y arriver en agitant mes petites pattes grêles et en poussant moult cris et grognements ridicules. Et plus tard dans la journée, Kafka s’est encore manifesté alors que je commençais à regarder mon appartement d’un air suspect : le ‘terrier’ où j’allais devoir survivre et me supporter pendant les prochaines semaines. Je ne l’avais jamais vu comme cela, pas plus que le quartier et la ville autour : des structures de confinement successives, comme des boîtes gigognes, avec d’improbables Gregor Samsa qui gigotent à l’intérieur.

Il y a plusieurs façons de voir la chose, finalement. Il y a l’inquiétude de voir les portes se fermer autour de soi comme dans un gigantesque asile dont notre logement serait une des cellules — et là c’est à Milena Jesenská qu’on pense, la compagne épistolaire et passionnée de Kafka qui trouvait si pathétique, si poignant qu’on habite derrière une petite fenêtre parmi des milliers d’autres dans la ville. On peut aussi se dire que ce cas de ‘force majeure’ —expression cousine de ce fameux ‘nouvel ordre’ qu’on attend sans l’attendre — que cette occurence est une occasion, une chance. De voir notre monde autrement, sous un autre angle, de l’extérieur. D’écrire ce qui nous vient, et d’interroger cette vie quotidienne dont le moindre détail est si précieux. De voyager immobiles, tels des Diogène dans leur amphore, et de nommer ce qui ne l’est pas. De nous voir, finalement, peut-être pour la première fois, de profiter de l’arrêt fortuit des causes et des conséquences, des besoins et des compulsions. De jouir de cet arrêt, si une telle chose est possible.

Mais il y a encore autre chose. Une excitation mêlée à l’inquiétude face à l’imprévu. Une sorte de fatalisme paresseux, ou de courage aux yeux des autres — tout à coup comme dans un faux mouvement, on sent toute l’armature de liens que l’on tisse sans arrêt avec les autres et leur manque nous vide de notre être, comme une aspiration violente. Mais tout au fond, cachée derrière la minutie des raisons, des prévoyances, des peurs, cachée derrière la compréhension même des choses et des mots, il y a — cette joie secrète, l’espoir fou de cette joie secrète qui est indiscible. Une Aurore qui n’a pas encore lui, dirait Nietzsche, une vie encore à inventer et à vivre, le surgissement véritablement glorieux du Nouveau. Et c’est en nous-même qu’il faut le chercher, qu’il veut exister en ces temps de réclusion forcée.

GS, #365

L’ermite parle encore une fois

‘— Nous aussi nous fréquentons des ‘personnes’, nous aussi nous revêtons modestement le vêtement sous lequel (et comme quoi) on nous connaît, estime, recherche, et ainsi vêtus nous nous rendons en société, c’est-à-dire parmi des travestis qui ne veulent qu’on les dise tels : nous aussi nous agissons en masques avisés et coupons court joliment à toute curiosité qui ne se bornerait pas à notre ‘travestissement. (…)’

Vivre!

Toute la journée d’hier, j’ai traîné une sorte de frustration, ou de mauvaise humeur, ou de mauvaise volonté : refus de suivre, je pense, les injonctions diverses du travail et des clients, la sinistrose des nouvelles à la radio, la psychose du virus, les menaces diverses. J’avais envie de légèreté et d’inconséquence, et aussi de férocité. Un rire sardonique essayait de se frayer un chemin. Comme Zarathoustra, je voulais grimper sur ma montagne pour qu’on me foute la paix. Et puis, fort heureusement, le soir j’ai été au théâtre du Châtelet. Je n’avais aucune espèce d’idée de ce que mes amis m’emmenaient voir. Perché dans les balcons, j’ai vu un décor brutal, une carrière de marbre, une grotte, un DJ, une fille qui se déhanche comme une possédée, puis une foule qui danse, d’abord séparément, chacun dans son cocon, puis ensemble dans une espèce de fusion, de slow-motion, de tableau mouvant. Ils finissent par porter leur DJ comme un roi barbare, plaqué au plafond de pierre, ils l’adorent et lui flotte, déconnecté de ses platines, extatique, béat. Tout au coup il y a quelque chose de très fort, un rite qui semble venir de très loin, de ces âges reculés dont parle Nietzsche dans le Gai Savoir, mais pourtant si réels. Tout à coup quelque chose dans la musique, dans la chorégraphie prend le relais de mon énervement du jour et le sublime, le transporte. Après divers actes barbares, le décor s’effondre, se ratatine (collapse) et puis une poignée de danseurs évoluent sur la scène nue, amorcent une ronde circonspecte, se scrutent, se dévêtent. C’est beau, et voilà l’hypothèse : nous ne sommes peut-être pas si foutus que cela, finalement. Certes, tout s’effondre, presque tout meurt comme ces poissons morts qui tombent soudain des cintres comme un avertissement du Ciel. Mais il reste l’absolue merveille des corps. L’absolue merveille des corps. Etre en vie, se mouvoir, être frappé de tremblements, se relever, aimer, courir, bondir avec grâce au-dessus des blocs de marbre, au-dessus des peurs ou des encombrants oripeaux que nous traînons sans savoir pourquoi, que nous traînons comme des carapaces conservatrices et toxiques. Ici tout n’est que bonds, catapultes, carrousels, frondes, cris. Et quelle joie ! Quelle joie, écrivait Nicolas de Staël à René Char après un match de football au Parc des Princes. Quelle joie, la lumière, la couleur, le mouvement, les corps, la grâce, l’équilibre, l’impression d’appartenir au monde, d’être de la même matière que le monde comme dit Rilke. Et bien là, c’est pareil avec cette ‘horde’ de jeunes danseurs qui célèbrent l’effondrement avec exactement la joie féroce que j’appelais de mes vœux depuis mon métro neurasthénique. Et partout, débonnaire comme une sorte de tank cabossé, circule la machine techno de RONE au bout de son fil, une sorte de cantine de campagne qui diffuse le tempo, le rythme, la vie. Car il est manifeste que ces boum/boum, ces basses, ces notes, c’est nous, n’en déplaise aux clients de l’hôtel Victoria qui essaient de dormir à côté. Comme il est manifeste que, débarrassé du fatras qui nous encombre, Ronisés, Hordisés ou Zarathoustrisés, nous prenons véritablement un plaisir très vif à être en vie.

 

Room with a view, Théâtre du Châtelet, musique RONE, chorégraphie (La) Horde, danse Ballet national de Marseille.

GS, #29

Mensonges rétroactifs

‘— Lorsqu’on commença en France à combattre les trois unités d’Aristote et par conséquent aussi à les défendre, il fut de nouveau possible de voir ce que l’on peut voir si souvent, mais qu’on ne peut voir qu’avec déplaisir : — on inventa des raisons pour lesquelles pareilles lois devaient subsister, simplement pour ne pas reconnaître que l’on s’était habitué à leur contrainte et qu’on ne voulait plus les changer. Et c’est de même façon que l’on agit à l’intérieur de toute morale et de toute religion régnantes, et cela depuis toujours : les raisons et les intentions qui seraient derrière une habitude, ne lui sont plus attribuées que par un mensonge rétroactif, à partir du jour où quelques-uns commencent à contester une habitude et s’interrogent sur ses intentions et ses raisons. Ce en quoi consiste la grande improbité des conservateurs de tous les temps : ce sont des menteurs rétroactifs.’

… et des freineurs des quatre fers, et des regretteurs du temps.