Rattenfänger

Ce ne sont pas des qualités nobles. Plutôt des qualités incidentes, obliques, douteuses. De celles qui empruntent la lumière des autres, qui reflètent, qui épousent. Preneur de rats, c’est un état dont on ne peut se féliciter. D’abord, on est perpétuellement dans un entre-deux, dans ce mouvement d’un point A à un point B, on indique une direction mais sans savoir pourquoi. C’est compulsif. On vit du plaisir de l’accélération, dans l’emportement pur car alors il est communicatif, séduisant. Dans le flou de la vitesse il apparaît comme une vertu. On vit de l’avenir, par avenir mais un avenir qui serait le présent. Demain est notre fleuve. Notre plaisir – indicible il faut l’avouer – c’est d’être « notre propre chant du coq, notre propre précurseur dans les ruelles obscures« … vers le fleuve.

« (…) et quiconque a des oreilles pour les choses inouïes, je lui alourdirai le coeur de ma félicité« .

Pariser Platz

De ma table, je vois le quadrige. Je vois le camarade Cros qui compulse les archives, un sourire aux lèvres. Je vois, au loin, en rêvant, des antennes téléphoniques comme chez moi à Paris. A cette table claire arrivent toutes sortes de puissances. L’eau coule en gerbes sages dans les bassins ronds, en bas. Tout se tient dans la tranquilité et dans une sorte de gloire banale, allemande, mais les façades des années quatre-vingt dix des immeubles restent fragiles. Reconstruits, c’est-à-dire construits, tirés du néant et toujours dans une proximité vénéneuse avec lui. Si tu regardes longtemps l’abîme, l’abîme te regarde aussi. Wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich.

La grande santé

« Nous qui sommes neufs, sans nom, difficiles à comprendre, nous les prématurés d’un futur encore inattesté, il nous faut, pour une fin nouvelle, également un moyen nouveau, soit une santé nouvelle, plus forte, plus délurée, plus coriace, plus osée, plus enjouée que n’ont été jusqu’ici toutes les santés. Celui dont l’âme brûle d’avoir fait le tour de toutes les valeurs, de toutes les aspirations qui ont eu cours jusqu’ici, et longé toutes les côtes de cette idéale « méditerranée », celui qui, par l’expérience la plus intime et la plus aventureuse, veut apprendre ce que ressent un conquérant et un explorateur de l’idéal, ou un artiste, un saint, un législateur, un sage, un savant, un homme pieux, un divin excentrique à l’ancienne mode : celui-là n’a besoin que d’une chose, mais essentielle, de la grande santé —une santé qu’il ne suffit pas de posséder, mais qu’il faut sans cesse conquérir et reconquérir puisqu’il faut sans cesse la risquer et la remettre en jeu. Et alors, après avoir longtemps été en route de la sorte, nous les argonautes de l’idéal, plus hardis peut-être qu’il n’est sage, ayant plus d’une fois fait naufrage et subi bien des avanies, mais, je l’ai dit, bien portants, plus qu’on ne souhaiterait nous l’accorder, dangereusement bien portants, d’une santé toujours renouvelée, — il nous semble qu’en récompense nous avons devant nous un pays encore indécouvert, dont nul n’a jamais embrassé les limites, un au-delà de toutes les contrées, de tous les recoins connus de l’idéal, un monde si opulent en richesses dépaysantes, problématiques, terribles et divines, que notre curiosité, tout autant que notre soif de possessions, en sont transportées — hélas, au point que désormais rien ne saurait plus nous rassasier !… Comment pourrions-nous, avec de telles perspectives, et une telle fringale de science et de conscience, nous satisfaire encore de l’homme du présent ? C’est regrettable, mais inévitable : nous ne pouvons plus regarder ses fins et ses espérances les plus nobles qu’en gardant à grand-peine le sérieux — à moins que nous n’ayons tout à fait cessé même de les regarder. C’est un autre idéal que nous suivons, un idéal prodigieux, tentant, plein de périls, auquel nous ne voudrions convertir personne, car nous reconnaissons volontiers à personne le droit de s’en réclamer : l’idéal d’un esprit qui, naïvement, c’est-à-dire sans intention et par pure exubérance et surabondance de forces, se joue de tout ce qui jusqu’alors a passé pour saint, bon, intangible, divin : pour qui ce que le peuple place — à bon droit — tout en haut de son échelle des valeurs, signifierait aussitôt danger, déclin, abaissement, ou, au moins, divertissement, aveuglement, oubli provisoire de soi; l’idéal d’un bien-être et d’un bon-vouloir qui peuvent souvent sembler inhumains, par exemple lorsqu’il s’oppose à tout ce qui fut jusqu’ici le sérieux terrestre, la solennité du geste, de la parole, de l’accent, du regard, de la morale et des devoirs — et se pose comme leur involontaire et criante parodie — et un idéal par lequel, malgré tout, s’annonce peut-être le grand sérieux, par qui le vrai point d’interrogation est posé, le destin de l’âme se décide, l’aiguille avance, la tragédie commence… »

Friedrich Nietzsche : La grande santé in Le Gai savoirLivre 5. 382.

Die große Gesundheit

„Wir Neuen, Namenlosen, Schlechtverständlichen […], wir Frühgeburten einer noch unbewiesenen Zukunft, wir bedürfen zu einem neuen Zwecke auch eines neuen Mittels, nämlich einer neuen Gesundheit, einer stärkeren gewitzteren zäheren verwegneren lustigeren, als alle Gesundheiten bisher waren. Wessen Seele danach dürstet, den ganzen Umfang der bisherigen Werte und Wünschbarkeiten er lebt und alle Küsten dieses idealischen »Mittelmeers« umschifft zu haben, wer aus den Abenteuern der eigensten Erfahrung wissen will, wie es einem Eroberer und Entdecker des Ideals zumute ist, insgleichen einem Künstler, einem Heiligen, einem Gesetzgeber, einem Weisen, einem Gelehrten, einem Frommen, einem Göttlich-Abseitigen alten Stils: der hat dazu zu allererst eins nötig, die große Gesundheit – eine solche, welche man nicht nur hat, sondern auch beständig noch erwirbt und erwerben muß, weil man sie immer wieder preisgibt, preisgeben muß… Und nun, nachdem wir lange dergestalt unterwegs waren, wir Argonauten des Ideals, mutiger vielleicht als klug ist, und oft genug schiffbrüchig und zu Schaden gekommen, aber, wie gesagt, gesünder als man es uns erlauben möchte, gefährlich gesund, immer wieder gesund, – will es uns scheinen, als ob wir, zum Lohn dafür, ein noch unentdecktes Land vor uns haben, dessen Grenzen noch niemand abgesehn hat, ein Jenseits aller bisherigen Länder und Winkel des Ideals, eine Welt so überreich an Schönem, Fremdem, Fragwürdigem, Furchtbarem und Göttlichem, daß unsre Neugierde sowohl als unser Besitzdurst außer sich geraten sind – ach, daß wir nunmehr durch nichts mehr zu ersättigen sind!… Wie könnten wir uns, nach solchen Ausblicken und mit einem solchen Heißhunger in Wissen und Gewissen, noch am gegenwärtigen Menschen genügen lassen? Schlimm genug, aber es ist unvermeidlich, daß wir seinen würdigsten Zielen und Hoffnungen nur mit einem übel aufrechterhaltenen Ernste zusehn und vielleicht nicht einmal mehr zusehn… Ein andres Ideal läuft vor uns her, ein wunderliches, versucherisches, gefahrenreiches Ideal, zu dem wir niemanden überreden möchten, weil wir niemandem so leicht das Recht darauf zugestehn: das Ideal eines Geistes, der naiv, das heißt ungewollt und aus überströmender Fülle und Mächtigkeit mit allem spielt, was bisher heilig gut, unberührbar, göttlich hieß; für den das Höchste, woran das Volk billigerweise sein Wertmaß hat, bereits so viel wie Gefahr, Verfall, Erniedrigung oder, mindestens, wie Erholung, Blindheit, zeitweiliges Selbstvergessen bedeuten würde; das Ideal eines menschlichübermenschlichen Wohlseins und Wohlwollens, welches oft genug unmenschlich erscheinen wird, zum Beispiel, wenn es sich neben den ganzen bisherigen Erdenernst, neben alle bisherige Feierlichkeit in Gebärde, Wort, Klang, Blick, Moral und Aufgabe wie deren leibhafteste unfreiwillige Parodie hinstellt – und mit dem, trotzalledem, vielleicht der große Ernst erst anhebt, das eigentliche Fragezeichen erst gesetzt wird, das Schicksal der Seele sich wendet, der Zeiger rückt, die Tragödie beginnt…“

Friedrich Nietzsche : Die fröhliche Wissenschaft (gaya scienza)

L’Eden maléfique

MEPHISTOPHELES* :
In diesem Sinne kannst du’s wagen.
Verbinde dich ; du sollst, in diesen Tagen,
Mit Freuden meine Künste sehn,
Ich gebe dir, was noch kein Mensch gesehn.


FAUST :
Was willst du armer Teufel geben ?
Ward eines Menschen Geist, in seinem hohen Streben,
Von deinesgleichen je gefaßt ?
Doch hast du Speise, die nicht sättigt, hast
Du rotes Gold, das ohne Rast,
Quecksilber gleich, dir in der Hand zerrinnt,
Ein Spiel, bei dem man nie gewinnt,
Ein Mädchen, das an meiner Brust
Mit Äugeln schon dem Nachbar sich verbindet,
Der Ehre schöne Götterlust,
Die, wie ein Meteor, verschwindet ?
Zeig mir die Frucht, die fault, eh man sie bricht,
Und Bäume, die sich täglich neu begrünen !

GOETHE, Faust, Studierzimmer.

Des paysages superbes, des architectures parfaites, des femmes d’une beauté
confondante. Une île idéale, sertie dans des brumes délicates. Une promesse. Et
ces mots que l’on nous susurre, fluides, clairs, synthétiques, brillants, éminemment sympathiques. Une pensée soyeuse. Une pensée qui est toujours d’accord avec nous et qui nous trouve formidable en tout. Une pensée dont on est le héros, c’est-à-dire, le client. Un avers sans revers. Tout est brillant en fait. Tout est dans une surface lisse, souple, agréable, dont les moindres délinéaments ont une expression organique, sincère, vitale, saine. Tout est engineered, créé, conçu, codé. Tout est prometteur, désirable et même baisable. Mais que veut dire encore artificiel ? Ne le sommes-nous pas depuis toujours ? Ne sommes-nous pas un monstrueux artefact ? Faux, tout est faux, terreur de découvrir la fausseté de tout, dit Nietzsche. Se réveiller en pleine nuit et découvrir que tout est faux. La psyché a crû monstrueusement, comme un ordinateur malade, comme une pensée ordinatrice névrotique, et produit un monde qui nous mange. C’est notre travers funeste de produire cette synthèse, cette image. La pensée a fui la cage du crâne et déferle, renverse, remplace. On ne comprend pas ce qui est arrivé à la réalité.
Dormir ? Comment dormir ?

MÉPHISTOPHÉLÈS* :
Dans un tel esprit tu peux te hasarder : engage-toi ; tu verras ces jours-ci tout ce que
mon art peut procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu’aucun homme n’a pu même
encore entrevoir.

FAUST :
Et qu’as-tu à donner, pauvre démon ? L’esprit d’un homme en ses hautes inspirations
fut-il jamais conçu par tes pareils ? Tu n’as que des aliments qui ne rassasient pas ; de
l’or pâle, qui sans cesse s’écoule des mains comme le vif argent ; un jeu auquel on ne
gagne jamais ; une fille qui jusque dans mes bras fait les yeux doux à mon voisin ;
l’honneur, belle divinité qui s’évanouit comme un météore. Fais-moi voir un fruit qui
ne pourrisse pas avant de tomber, et des arbres qui tous les jours se couvrent d’une
verdure nouvelle.

Gottfried Keller, « Paysage forestier avec chênes », 1855

La grande santé

À nos heures contrites où nous savons tout et nous ne croyons plus en rien, n’y aurait-il pas une autre science à inventer? N’y aurait-il pas un nouveau commencement? Ne pourrions-nous pas être à nouveau « nous, nouveaux, sans nom*« ? Ne pourrions-nous pas être à nouveau impatients, intranquilles, insomniaques, avides? Je perçois l’économie générale de la chose. Je perçois la balance générale, quand je veux passionnément être l’autre qui est en face de moi. Quand je sens jusqu’à la douleur tout le commencement qui dort en lui ou en elle. Quand ceci, le subtil équilibre de l’âme, le subtil équilibre d’une âme, occupe peu à peu tout le temps et tout l’espace. Cette accélération. J’ai souvent appelé cela amour, parfois à raison, parfois à tort. Ou séduction, chimie, échanges, économie. Aujourd’hui je nommerais cela, avant un hypothétique scientifique, énergie. Transfert, échange, transmutation, création et altération d’énergie. La vie, et la vie de l’âme, ce n’est rien d’autre et il faut voir toute la noblesse de la chose. D’où vient le feu qui brûle en nous? On ne sait pas mais il faut l’extirper, le sortir. Il faut avidemment se saisir de matériaux de toutes sortes, sensibles, matériels, ésotériques, abstraits, fictifs, affectifs, prétendus pour brûler. Il nous faut la « grande santé » de l’aphorisme #382 du Gai Savoir de Nietzsche.

« 382*.

La grande santé. — Nous autres hommes nouveaux, innommés, difficiles à comprendre, précurseurs d’un avenir encore non démontré — nous avons besoin, pour une fin nouvelle, d’un moyen nouveau, je veux dire d’une nouvelle santé, d’une santé plus vigoureuse, plus aiguë, plus endurante, plus intrépide et plus joyeuse que ne furent jusqu’à présent toutes les santés. Celui dont l’âme est avide de faire le tour de toutes les valeurs qui ont eu cours et de tous les désirs qui ont été satisfaits jusqu’à présent, de visiter toutes les côtes de cette « méditerranée » idéale, celui qui veut connaître, par les aventures de sa propre expérience, quels sont les sentiments d’un conquérant et d’un explorateur de l’idéal, et, de même, quels sont les sentiments d’un artiste, d’un saint, d’un législateur, d’un sage, d’un savant, d’un homme pieux, d’un devin, d’un divin solitaire d’autrefois : celui-là aura avant tout besoin d’une chose, de la grande santé — d’une santé que non seulement on possède mais qu’il faut aussi conquérir sans cesse, puisque sans cesse il faut la sacrifier !… Et maintenant, après avoir été ainsi longtemps en chemin, nous, les Argonautes de l’Idéal, plus courageux peut-être que ne l’exigerait la prudence, souvent naufragés et endoloris, mais mieux portants que l’on ne voudrait nous le permettre, dangereusement bien portants, bien portants toujours à nouveau, — il nous semble avoir devant nous, comme récompense, un pays inconnu, dont personne encore n’a vu les frontières, un au-delà de tous les pays, de tous les recoins de l’idéal connus jusqu’à ce jour, un monde si riche en choses belles, étranges, douteuses, terribles et divines, que notre curiosité, autant que notre soif de posséder sont sorties de leurs gonds, — hélas ! que maintenant rien n’arrive plus à nous rassasier ! Comment pourrions-nous, après de pareils aperçus et avec une telle faim dans la conscience, une telle avidité de science, nous satisfaire encore des hommes actuels ? C’est assez grave, mais c’est inévitable, nous ne regardons plus leurs buts et leurs espoirs les plus dignes qu’avec un sérieux mal tenu, et peut-être ne les regardons-nous même plus. Un autre idéal court devant nous, un idéal singulier, tentateur, plein de dangers, un idéal que nous ne voudrions recommander à personne, parce qu’à personne nous ne reconnaissons facilement le droit à cet idéal : c’est l’idéal d’un esprit qui se joue naïvement, c’est-à-dire sans intention, et parce que sa plénitude et sa puissance débordent, de tout ce qui jusqu’à présent s’est appelé sacré, bon, intangible, divin ; pour qui les choses les plus hautes qui servent, avec raison, de mesure au peuple, signifieraient déjà quelque chose qui ressemble au danger, à la décomposition, à l’abaissement ou bien du moins à la convalescence, à l’aveuglement, à l’oubli momentané de soi ; c’est l’idéal d’un bien-être et d’une bienveillance humains-surhumains, un idéal qui apparaîtra souvent inhumain, par exemple lorsqu’il se place à côté de tout ce qui jusqu’à présent a été sérieux, terrestre, à côté de toute espèce de solennité dans l’attitude, la parole, l’intonation, le regard, la morale et la tâche, comme leur vivante parodie involontaire — et avec lequel, malgré tout cela, le grand sérieux commence peut-être seulement, le véritable problème est peut-être  seulement posé, la destinée de l’âme se retourne, l’aiguille marche, la tragédie commence… »

« 382.

Die grosse Gesundheit. – Wir Neuen, Namenlosen, Schlechtverständlichen, wir Frühgeburten einer noch unbewiesenen Zukunft – wir bedürfen zu einem neuen Zwecke auch eines neuen Mittels, nämlich einer neuen Gesundheit, einer stärkeren gewitzteren zäheren verwegneren lustigeren, als alle Gesundheiten bisher waren. Wessen Seele darnach dürstet, den ganzen Umfang der bisherigen Werthe und Wünschbarkeiten erlebt und alle Küsten dieses idealischen « Mittelmeers » umschifft zu haben, wer aus den Abenteuern der eigensten Erfahrung wissen will, wie es einem Eroberer und Entdecker des Ideals zu Muthe ist, insgleichen einem Künstler, einem Heiligen, einem Gesetzgeber, einem Weisen, einem Gelehrten, einem Frommen, einem Wahrsager, einem Göttlich-Abseitigen alten Stils: der hat dazu zuallererst Eins nöthig, die grosse Gesundheit – eine solche, welche man nicht nur hat, sondern auch beständig noch erwirbt und erwerben muss, weil man sie immer wieder preisgiebt, preisgeben muss!… Und nun, nachdem wir lange dergestalt unterwegs waren, wir Argonauten des Ideals, muthiger vielleicht, als klug ist, und oft genug schiffbrüchig und zu Schaden gekommen, aber, wie gesagt, gesünder als man es uns erlauben möchte, gefährlich-gesund, immer wieder gesund, – will es uns scheinen, als ob wir, zum Lohn dafür, ein noch unentdecktes Land vor uns haben, dessen Grenzen noch Niemand abgesehn hat, ein jenseits aller bisherigen Länder und Winkel des Ideals, eine Welt so überreich an Schönem, Fremdem, Fragwürdigem, Furchtbarem und Göttlichem, dass unsre Neugierde ebensowohl wie unser Besitzdurst ausser sich gerathen sind – ach, dass wir nunmehr durch Nichts mehr zu ersättigen sind! Wie könnten wir uns, nach solchen Ausblicken und mit einem solchen Heisshunger in Gewissen und Wissen, noch am gegenwärtigen Menschen genügen lassen? Schlimm genug: aber es ist unvermeidlich, dass wir seinen würdigsten Zielen und Hoffnungen nur mit einem übel aufrecht erhaltenen Ernste zusehn und vielleicht nicht einmal mehr zusehn. Ein andres Ideal läuft vor uns her, ein wunderliches, versucherisches, gefahrenreiches Ideal, zu dem wir Niemanden überreden möchten, weil wir Niemandem so leicht das Recht darauf zugestehn: das Ideal eines Geistes, der naiv, das heisst ungewollt und aus überströmender Fülle und Mächtigkeit mit Allem spielt, was bisher heilig, gut, unberührbar, göttlich hiess; für den das Höchste, woran das Volk billigerweise sein Werthmaass hat, bereits so viel wie Gefahr, Verfall, Erniedrigung oder, mindestens, wie Erholung, Blindheit, zeitweiliges Selbstvergessen bedeuten würde; das Ideal eines menschlich-übermenschlichen Wohlseins und Wohlwollens, das oft genug unmenschlich erscheinen wird, zum Beispiel, wenn es sich neben den ganzen bisherigen Erden-Ernst, neben alle Art Feierlichkeit in Gebärde, Wort, Klang, Blick, Moral und Aufgabe wie deren leibhafteste unfreiwillige Parodie hinstellt – und mit dem, trotzalledem, vielleicht der grosse Ernst erst anhebt, das eigentliche Fragezeichen erst gesetzt wird, das Schicksal der Seele sich wendet, der Zeiger rückt, die Tragödie beginnt… »

L’abîme (Der Abgrund)

Dans le train de retour de Lausanne, un couple, la cinquantaine, arrive essoufflé. Genre Neuilly, bizarre en seconde. Elle carré blond strict, haut rose, jeans, baskets roses, sac à main plus rose encore. Lui, tout en correctness grise, cheveux ras, l’air perdu. Absolument perdu. Arrivés en voiture avec « un ami résident de L. ». Ils coururent, et donc, c’est que quelque chose a échappé au contrôle. Elle récrimine à voix basse, par petites phrases coupantes. Comme de petites injections de strychnine. A quel moment en meurt-on? « Tu ne m’as pas donné l’information, déplore-t-elle. » « Tu ne me parles pas, tu ne dis pas les choses. » « Tu es passif-aggressif. » « Tu regardes ostensiblement ta montre, c’est agaçant. » Etc. Lui est un puits de silence, ce n’est même pas qu’il encaisse, il est traversé comme le Saint-Sébastien de Mantegna. Entre deux séquences d’injections, elle babille, ou badine, sur le même ton et avec la même aggressivité. Qui sont-ils? Des conservateurs, des gens de droite. Oui mais qu’est-ce que c’est au juste? Un phénomène socio-culturel, diras-tu, on peut s’en amuser, je m’en amuse. Une machine de mort, une mécanique d’extermination qui ronronne avec satisfaction. Sont-ils pour le rapprochement entre LR et le RN? Sans doute que oui, si c’est présenté comme une chose correcte, convenable, sans non-sens, dans le Figaro Magazine. Qu’est-ce qu’être conservateur? Préserver et défendre les acquis (les privilèges), transmettre, perpétuer. C’est une stratégie évolutionniste finalement. C’est – on peut même voir une certaine noblesse là-dedans – être ou avaler ses parents, ses aïeux, broyer du Surmoi passé et futur en permanence. Usine à Surmoi, fabrique infernale du Même, tout le temps à fond comme une cimenterie, comme une mine à ciel ouvert. Les prolétaires, les gens jetés sans ménagement dans cette bataille. C’est violent, comme est violent le débit aigre-doux de la dame. Marteau-piqueur, marteau-pilon, défonceuse sémantique et sociale. Les mêmes en 1940. Les mêmes en 1871. Le même air concerné, grave, cérémonieux, gourmé, faussement attristé. La bourgeoisie comme mante religieuse qui s’alimente dans le mal, qui lie instinctivement les alliances les plus dangereuses, compromettantes, mais nécessaires. Ils s’étouffent de leur nécessité devant le poulet du dimanche ou au confessional. Ils vivent, arbitrent de cette seule et existentielle nécessité. C’est “ça ou.” Ça – la flétrissure, la faillite et compromission morale – ou : le déclassement, la perte du capital, le remplacement du sang, la chute des “valeurs”. Cette gravité concernée est leur fond de commerce depuis toujours quand bien même ils font n’importe quoi (l’alliance avec le RN, avant Fillon, Bygmalion, les valises, les casseroles, Vichy, Pétain). C’est “ça ou”, et tout justifie le “ça” dans une étrange cécité morale. La droite c’est la peur. La droite, c’est la peur de perdre. La droite – supposition – c’est la peur que toutes ces “valeurs” n’en aient pas, de valeur. Que rien n’existe, en définitive. La peur de mon père, depuis toujours. La peur panique de B. que tout disparaisse. La peur de l’abîme. Si tu regardes l’abîme, l’abîme te regarde aussi, dit Nietzche. “Und wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich hinein.”

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La droite, c’est la peur ; la gauche c’est l’espoir. La droite, c’est la peur – que rien n’existe, qu’il n’y ait pas d’avoir nulle part. La gauche, c’est l’espoir – que l’Idée prospère, qu’il existe un futur, un devenir, qu’il existe un être, quelque chose de théorique et de possible, et nonobstant idéal. La droite, c’est la Certitude – fausse, faite d’un lourd ciment de doute existentiel. La gauche, c’est l’Espoir, qui est foi : Simone Weil. Léon Blum. La droite, c’est le passé, la préservation panique et psycho-maniaque du passé (le passé comme un acquis, une chose dont on serait sûr). La droite, c’est aussi la tendance maniaque à la destruction par les alliances les plus funestes, c’est l’instinct du pire porté par la panique (Ciotti). La gauche, c’est la tentation non moins funeste de l’Idée, de l’idéal, de l’abstraction, du raidissement. La gauche, c’est la tentation dangereuse, quoi que froidement sublime, de la Vérité. La droite, c’est la peur panique d’un petit garçon dans la nuit d’un pensionnat dans les années quarante. La gauche, c’est l’extase fiévreuse, insupportablement orgueilleuse, “orgueilleusement seul(e)”, sublime, de Simone Weil dans son lit d’hôpital à Londres, dans ces mêmes années. Mais je crois que je m’égare. Je vais aller m’acheter une bouteille d’eau gazeuse.

Sans titre

Toujours ce sentiment d’étrangeté, Unheimlich. Peut-être qu’il vient juste de l’âge qui avance, des forces qui baissent et de la confiance en soi et dans le monde qui diminuent. Mais tout de même, traversant Paris dans ce temps toujours bizarre, voilé, comme feutré, on ne saisit plus le sens des choses, les filles en jupe, les terrasses des cafés, les touristes hagards, les voitures et les vélos qui sillonnent en tous sens ou attendent rageusement : tout semble faux. Terreur de découvrir la fausseté de tout, dit Nietzsche. Tout un monde, une société
qui continuerait à fonctionner mécaniquement, à vide, car dans le ciel un grand krach se serait produit, le sens aurait implosé ; mais silencieusement, sans que personne ne s’en rende compte. Quelque chose comme : Dieu est mort. Le principe même de notre mouvement et de notre action se serait perdu par mégarde. Le sens du combat, le sens de l’absurde seraient devenus des armures inutiles, clinquantes, déplacées. Et il en résulterait davantage encore de combat et d’action et d’absurde. Pour quoi combattons-nous – car ça semble bien être un combat ? Pour défendre quoi ? Ou bien, pourquoi nous nous retrouvons-nous à défendre ainsi, par défaut de quelle initiative, de quelle audace, de quelle vision ? Qu’avons-nous perdu de vue ? La spiritualité, comme Tarkovski ? La foi dans le futur et le progrès, comme nos parents ? Le sens du commun ou de la société ? Sur ma table les trente-sept tracts des candidats aux élections européennes.

Crossroads

J’avais oublié toute cette gentry qui va en Corse au mois de mai, qui lit le dernier livre de Jean-Christophe Ruffin, qui est habillée avec désinvolture, qui dort sur ses deux oreilles… Les gens satisfaits, disait Simone Weil. As-tu jamais été satisfait? Et pourquoi vois-tu cela comme une grossièreté?

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A l’école NDL avant-hier avec Jseb. Il y a un brutal changement de paradigme en architecture, on ne peut plus “faire moderne” comme on nous l’a appris, et les derniers à être au courant seront pris la main dans le sac. L’architecture, c’est un fait culturel et donc, c’est un fait moral au sens de Nietzsche : les us et coutumes du plus grand nombre. Tout le monde fait plus ou moins la même chose en même temps jusqu’au moment – tous les demi-siècles? – ou s’opère un changement de pied, de danse, de rythme. Il faut suivre. C’est le cruel nomos des Grecs qui ordonne nos actions. Nous sommes juste avant, ou juste après ce moment et règne une période de confusion, voire de panique : ça se danse comment? Que faut-il faire?

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La Turbinenfabrik de Behrens, ou mieux encore, la Neue Nationalgalerie de Mies, vus à Berlin, sont des actes de puissance. Portés par une puissance prométhéenne – l’énergie fossile abondante et gratuite – les hommes pouvaient pour la première fois de l’histoire* faire fi de toute contrainte climatique ou physique de l’endroit où ils étaient (le climat (klima) dans le sens de l’angle, de la portion de méridien, d’endroit spécifique de la Terre), pour faire ce qu’ils voulaient. Que voulaient-ils? Pour Behrens, en 1908-1909, porté par ses puissants commanditaires, la firme AEG, explorer les possibilités industrielles du moment pour mener une révolution stylistique, esthétique et épistémologique. Un changement de pied, de paradigme justement, au sortir de l’éclectisme du 19ème siècle. On nous appris cela à l’école, plus tard viendraient le Bauhaus, ‘Vers une architecture’, la machine à habiter, etc. Et Mies? Cinquante ans plus tard, après toutes ces expériences, c’est l’aboutissement de sa carrière. C’est l’aboutissement de sa quête vers l’abstraction et la pureté. Un temple. Une leçon d’ordre, dit G. Mais cette abstraction, cette pureté, cet ordre géométrique sont rendus possibles par un pacte prométhéen ou méphistophélique – ou du moins nous paraît-il tel aujourd’hui. En échange de cette fabuleuse puissance, je donne… quoi? Une dette. J’entame un capital qui n’est pas le mien, diraient les générations d’aujourd’hui. Et surtout je romps un autre pacte, lui aussi millénaire, qui est que nous sommes d’ici, de ce ‘klima’-là, que nous sommes endémiques, que nous formons un système cohérent avec la faune, la flore, la géologie, l’eau, etc. La Neue Nationalgalerie est le manifeste d’une rupture, d’une séparation de l’humain du reste du vivant, d’une voie purement intellectuelle, mentale et spéculative d’existence. Le piège classique de l’architecture, je le constate même chez mes clients, c’est la joie enfantine, sauvage, presque sadique de tout posséder par la pensée, de placer chaque chose et donc de commander aux êtres. C’est de la psyché pure, et sans surmoi, ou sans doute raisonnable, ou sans contraintes cela donne souvent des résultats effroyables. Mais on peut aussi objecter que ce procès est ridicule, que l’oeuvre de Mies est un accomplissement humain au même titre qu’une fugue de Bach, un sommet de civilisation, une oeuvre d’art. Et de surcroît, fidèle à sa ligne de pensée, lapidaire comme toujours : “l’architecture doit être l’expression de son époque, et rien d’autre”. Alors, que faut-il penser? Où faut-il aller?

Le voyage comme réédition des voyages du passé, l’aventure, l’ennui, le danger… Le voyage tire de nous quelque chose d’archaïque, d’ancien.

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*Philippe Rahm, Histoire naturelle de l’architecture

Der Unfertigen

Kafka. “Der Unfertigen.” L’inachevé.

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A l’aéroport de Nantes, qui m’enchante par son côté DDR. Terrifiant de voir les familles, les filiations, le visage du père sur le visage du fils, les habits qui se ressemblent, les mimiques, le body langage, enfin tout ce qui relève de la famille, sous les néons des années 80. Etant d’une famille on doit toujours justifier un monde ou une façon d’être, à son corps défendant. Ça épuise. On voudrait être ailleurs, ou quelqu’un d’autre. Mais être, c’est être là-dedans. Autrement dit, être, c’est être ça. Comme une tragédie. Comme une damnation. Comme une condamnation (la Colonie Pénitentiaire, avec chacun sa sentence tatouée sur la peau). Obligés d’être redevables, de se comporter de telle manière, de répéter telles mimiques, etc. Idem pour les classes sociales. Obligés d’appartenir.

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Michele, voyant une photo de moi à côté de mon père : « C’est fou ce que ton frère te ressemble ». Errances sans fin. L’identité. L’incertitude d’être là. Mais le rire, aussi. Le rire de Nietzsche qui sautille sur sa montagne. Malade, moi?

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Marx. « Wir haben nichts zu verlieren außer unseren Ketten. »

Trophonios

Bruine, crachin. La boulangère me dit : vous avez l’air fatigué. Ai-je l’air fatigué ? On n’a pas de vie de toute façon, ajoute-t-elle tout bas, alors que je m’éloigne avec mon croissant.

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Martine K. m’oute dans un mail : “A long terme si vous avez matière vous pourriez rédiger un ouvrage documentaire sur l’histoire des Bains de la Renaissance, ou vous pourriez aussi vous lancer dans un roman, dont l’intrigue se déroulerait aux Bains…” C’est un peu ma directrice de thèse. « A long terme », j’aimerais pouvoir rejoindre les rangs des historiens amateurs de la rue de Belleville, de ceux, comme elle, qui mettent trente ans à trouver une photo, un nom, un indice.

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Je crois qu’un jour je devrai renoncer à vouloir lire tous les livres, et alors je pourrai en écrire un.

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Frisch : “Des couronnes apparaissent, qu’on n’a jamais portées ; parmi tant de misère causée par la bêtise, la lâcheté, la vanité, des couronnes aussi, dont on ne peut plus se parer à présent.” Un petit manque de sensibilité chez lui : le journal écrit à la machine à écrire sur papier quadrillé, sans une rature. Les noms propres écrits en majuscules. Mal à l’aise – incertain de l’effet qu’il produit, des conséquences de ses dires et de ses actes, etc.- aussi dans les rapports humains, amicaux, amoureux, professionnels. Heureux seul devant sa machine à écrire.

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Ray me donne le téléphone du « Trophonios » qui dirige l’association des Sources du Nord.

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Nietzsche, préface d’Aurore : « Dans ce livre on trouve au travail un être « souterrain », un être qui perce, creuse et ronge. On voit, en admettant que l’on ait des yeux pour un tel travail en profondeur, – comme il avance lentement, avec circonspection et une douce inflexibilité, sans que ne se trahisse trop la misère qu’apporte avec elle toute longue privation d’air et de lumière ; on pourrait presque le croire heureux de son travail obscur. Ne semble-t-il pas qu’une foi le conduise, qu’une consolation le dédommage ? Qu’il veuille peut-être avoir une longue obscurité pour lui, des choses qui lui soient propres, des choses incompréhensibles, cachées, énigmatiques, parce qu’il sait ce qu’il aura en retour : son matin à lui, sa propre rédemption, son Aurore ?… Certainement, il reviendra : ne lui demandez pas ce qu’il cherche tout au fond, il vous le dira lui-même, ce Trophonios, cet homme d’apparence souterraine, dès qu’il se sera de nouveau « fait homme ». On désapprend foncièrement à se taire lorsque, aussi longtemps que lui, on a été taupe, on a été seul… »

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