Pourquoi des poètes

-Und wozu Dichter, in dürftiger Zeit? (– et pourquoi, en ces temps d’ombre misérable, des poètes?). Bonne question, de Hölderlin (Brot und Wein, Pain et vin). Et c’est Lagarce qui la pose encore, dans son Journal, mais aussi par sa vie. Pourquoi travailler, répéter, non pas à l’article de la mort, mais jusqu’à la mort, dedans? Jean-Luc Lagarce, donc, qui arpente la rive gauche, fantômatique dans son Smalto, qui achète des livres, qui croise des regards et espère tout en se disant n’espère pas, qui écrit comme si de rien, farouchement, qui dissimule dignité, grandeur et courage derrière son petit sourire, son écriture qui n’a pas l’air d’y toucher. Pourquoi donc, alors, des poètes? Pour cette élégance de brindille, pour ce mépris sardonique de toute médiocrité, pour cette nonchalance qui n’est pas jouée puisqu’elle est nécessaire. Pour l’Amusement. Pour la poésie. Pour le désespoir. Pour la liberté, parfois atteinte, presque par surprise – les notes de la fin de sa vie sont bouleversantes -, cette apesanteur, ce pays ou cette mer interieure qu’on serait le seul à aborder, dont on serait le seul rapporteur.

Place José Rizal, de la terrasse du café j’aperçois un confrère aux tempes grises, sac à dos, qui s’engouffre résolument, qui s’arrache du trottoir et escalade l’échafaudage de l’immeuble d’en face – l’air concerné, vaguement inquiet, tout est intention dans son attitude, son nez et ses lunettes fendent l’espace comme une sorte d’empennage, de pointe. Wozu Dichter, Helde? Pourquoi des poètes, des héros? Pour un ravalement? Et soudain, comme une apparition, la belle H. surgit en portant ses deux petites filles, des jumelles, tout sourire. Elle m’en fait porter l’une, puis l’autre, et aussitôt il faut bien admettre que l’ambiance dans ma tête change. Me voici moi aussi transporté dans un pays lointain et bienveillant, et de ces trois filles irradie comme une très ancienne lumière, une très ancienne douceur. C’est ça? Oui, c’est ça : ‘Mon Dieu mon Dieu, la vie est là / Simple et tranquille / Cette paisible rumeur-là / Vient de la ville.’

Commissariat du 19ème. Architecture des années 90. C’est propre, rangé. Portes automatiques. Des femmes défilent et chuchotent et c’est aussi une femme à l’accueil qui écoute. Assis dans la salle d’attente, on regarde ailleurs pour ne pas entendre et en même temps on voudrait réconforter : un homme, donc. Qu’aurait dit, fait, Lagarce à ma place? Bonne question. Je monte, je raconte mon histoire – la carte bleue, pourquoi bleue d’ailleurs? – à un jeune policier qui n’est ni sympathique ni antipathique, qui est très verticalement un policier et ça me plait beaucoup – et qui sait écrire en plus. Je relate, il écrit, je signe – avant de sortir je leur dit que j’en ai construit un – de commissariat -, ça les amuse une demi-seconde. Dehors, c’est le même soleil, c’est la même étoile lointaine qui fabrique des images.