jeudi
Au Domaine de C. Dès le portail, déjà le full Kafka mode. Je descends de voiture, je tape le code, le truc émet un bruit bizarre et s’entrouve de vingt centimètres. Aussitôt une voiture s’arrête, un couple soupçonneux me demande si je viens voir Monsieur S. Je dis que oui. Alors c’est là, tranchent-ils. Je réessaye et le vantail s’ouvre mollement. Je roule entre des murs de pierre sèche. Oliviers, vallons vers la mer, les îles au loin. Soleil, silence. Je me gare près d’une dépendance. La maison du gardien, la porte s’ouvre avant que je la touche, un grand chien blanc et un petit noir, une dame aux cheveux noirs me conduit sans beaucoup de mots vers mon logis. Encore des chemins entre des constructions de granit. Petite maison, en effet, boiseries, salon, terrasse, vue sur la mer. L’arpenteur K. en mission au Château. Je repars à pied pour reconnaître le terrain, entre les murs, dans cette espèce de lande aride, rebondissant entre les aboiements des chiens, nulle âme qui vive.
vendredi
Pas de courant, seul dans le domaine désert, le client à l’hôtel. Vers 7h30 je sors pour boire un café sur le port : le portail encore, cette fois ouvert de deux mètre au plus. J’ai peur de rester coincé avec la belle DS prêtée par Khadija. Le ridicule de la situation. Kafka vous dis-je. Ça passe. Joie. Soleil glorieux. Croissant. Plus tard dans la matinée, parcourant la lande en tous sens avec le client dans une espèce de voiturette de golf tout terrain. C’est un peu Les Affinités Électives, le paysage serait à nous avec un grand dessein. Un peu Le Parrain aussi, forcément, vu le restaurant d’hier soir. Et puis Simenon, Mullholland Drive (la scène ‘nap-kinh…’), JG Ballard… Mon cerveau déraille sous le soleil. Au fond, côté route, un mur de pierre s’érige lentement.
samedi
Acheté La mauvaise conscience, de Jankélévitch. La mienne, celle de ne pas assister mieux mon père dans sa maladie. Mais est-ce que les familles ne sont pas des machines à culpabiliser? A recéler la dette initiale que serait la procréation? L’après-midi, Les Démons de Dostoïevski à la Comédie Française. Ou bien faut-il dire, Les Possédés? Piotr Stépanovitch me fait penser à Richard III, « And therefore, since I cannot prove a lover, (…) I am determined to prove a villain. » A. me dit que l’acteur qui le joue me ressemble, ce qui me morfond un peu. Bien aimé le vénéneux et séduisant Stravoguine, inconnu de lui-même mais pas de l’effet qu’il fait – tu préférerais sans doute être celui-là. Qui se connaît soi-même? Noté à la volée, ce qui n’est pas très pratique au théâtre :
« Qu’est-ce qui les conduit? La peur et la honte d’avoir une idée personnelle. » (Piotr)
« Nous avons des complices partout sans qu’eux-mêmes le sachent. »(Piotr)
« Ces gens qui coïncident de manière si irritante avec eux-mêmes. » (Piotr toujours)
Finalement, les Démons ce sont les vides en nous, et les contradictions de ce que nous croyons être nos convictions. Ça ne peut pas être nous qui avons fait ça, s’affole le fonctionnaire Verguinski après le meurtre de Chatov. La faillite des bonnes intentions, à la base de l’idéologie, est cruelle.
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