Stase extatique

Aujourd’hui, rien. Le journal est un genre assommant par la fausse franchise qu’il professe, avec le postulat absurde que les jours attendent de nous que nous les écrivions. Enfin, si, quand même, Pessoa — je me demande bien ce qu’il aurait pensé de ce voyage immobile.

92. Livre de l’intranquillité.

Je n’ai jamais rien fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie. Je n’ai jamais eu d’autre souci véritable que celui de ma vie intérieure. Les plus grands chagrins de mon existence se sont estompés dès lors que j’ai pu, ouvrant la fenêtre qui donne sur la rue de mon rêve, m’oublier en contemplant son perpétuel mouvement.

Je n’ai jamais voulu être rien d’autre qu’un rêveur. Si on me parlait de vivre, j’écoutais à peine. J’ai toujours appartenu à ce qui n’est pas là où je me trouve, et à ce que je n’ai jamais pu être. Tout ce qui n’est pas moi — si vil que ça puisse être — a toujours eu de la poésie à mes yeux. Je n’ai jamais aimé que rien. Je n’ai jamais souhaité ce que je ne pouvais pas même imaginer. Je n’ai jamais demandé à la vie que de me laisser effleurer par elle, sans la sentir passer. Je n’ai jamais demandé à l’amour que de rester un rêve lointain. Jusque dans mes paysages intérieurs, tous parfaitement irréels, c’est toujours le lointain qui m’a attiré, et les aqueducs qui allaient s’estompant, presque à l’horizon de mes paysages rêvés, avaient une douceur de rêve, comparés aux autres parties du paysage ; et c’était justement cette douceur qui me les faisait aimer.’

La seule réalité, ici, sont les petits crissements que font les crampons des joggers sur le gravier, autour du parc, et les carillons mélancoliques des bus vides. Devant moi, à l’infini, s’ouvrent dans une certaine ironie des lointains dorés et bleus, la Défense, le Mont-Valérien, Saint-Cloud.

Sept heures du soir

Sept heures du soir. Un soleil énorme se couche derrière la Défense qui ressemble à un décor de carton-pâte, à un totem inutile. Dans le couchant, un avion unique décolle, raide, dressé comme un cigare alcyonien, un messager d’Icare, un vaisseau sur la mer d’or et de soie du ciel. Il se consume ; il brûle comme nous brûlions, tout à son effort de grimper, de monter. Trois petites filles passent en riant et en sautillant et en tournant sur elles-mêmes : l’une a un masque à rayures, l’autre à fleurs, et sur celui de la troisième, on aperçoit des étoiles. On voit aussi les yeux brillants d’excitation et de plaisir entre le masque et la frange. Plus loin, un père et son fils jouent au football sur le terrain désaffecté des boulistes : ils soulèvent une poussière glorieuse traversée par le vecteur horizontal des photons, par le plasma orange du couchant. Plus loin encore, trois garçons asiatiques jouent au ping-pong sur l’une des tables fixées devant le parc, ils se renvoient une balle, orange aussi et de même taille que le soleil, et se figurent en riant que c’est le virus. Une plaque de marbre, que je n’avais jamais remarquée auparavant, honore la mémoire de Robert Endewelt, 1923-2018, fils de Gitla Dynerman et Szmul Endewelt, résistant communiste. Quelle paix ! Quelle paix incroyable, sans nous ! Les enseignes des magasins, de la pharmacie luisent dans le crépuscule, et leurs beaux signes crépitent pour eux seuls, jalousement, ils sont les jalons d’un monde qui nous est désormais inconnu – comme le chant des oiseaux, comme le ronronnement des dernières machines, consciencieuses, appliquées, fidèles, solitaires. Ce calme de début de printemps, ce calme de province et de presbytère, il ne se raccorde pas avec l’idée que nous avons de la ville, nous, derrière nos vitres, derrière nos lunettes. Le monde nous échappe, il s’émancipe, il démissionne. Il cesse d’être le monde, il devient l’Ouvert, le Monstre, le Cyclope, la Bête.

Un grand rire monte dans l’air du soir, un amusement immense mais ce n’est pas nous qui sommes amusés, ou alors sous une forme passive, on se rit de nous – nonobstant le ton enjoué de nos conversations sur WhatsApp, mais pourquoi donc doivent-elles être toujours enjouées ? Un irrésistible sentiment d’absurde flotte dans l’air du soir. Des silhouettes, des gens masqués tractant des chiens sans masque s’agglutinent à distance raisonnable, s’évitent les uns les autres comme des champs magnétiques de frousse, tournent, qui joggant, qui marchant autour du parc fermé, du parc dont il ne reste que les grilles, et des aperçus à travers ces grilles d’un paradis perdu désespérément quotidien et banal. Le parc lui-même s’échappe, il appartient aux chouettes et aux renards, bientôt on y verra des tricératops ou une civilisation avancée de rats. Toute le monde tourne autour des grilles, dans le sens horaire ou antihoraire et partout règne ce demi-sourire, le sourire du chat de Cheshire dans Alice au pays des merveilles, qui persiste encore quand le chat a disparu. Le monde des intentionnalités, initialement à notre service exclusif, prend congé et laisse un sourire flottant à la place. Ciao.

Qu’avons-nous ? Des systèmes d’alarmes dans des immeubles vides construits par des architectes désheurés, des autoroutes désertes veillées par des crapauds dans leurs crapauducs, des plages interdites bornées par des bunkers qui s’érodent extraordinairement lentement, des feux qui passent lentement du rouge au vert dans des carrefours solitaires, des robots qui soliloquent dans des halles vides, des comptoirs d’étain et de zinc qui prennent la poussière dans une lumière de fin du monde, des bus vides, des aéronefs vides qui cuisent cruellement sous le soleil sur des parkings de béton, de puissances berlines allemandes vides dans des garages souterrains, dont, très, très lentement les pneus se dégonflent, des moniteurs de télésurveillance qui enregistrent le vide de leurs images striées, verdâtres, comme issues de profondeurs innommables, des casemates souterraines bourrées de paquets de macaroni, des vérins hydrauliques qui attendent d’envoyer vers Mars la sonde de la dernière chance. ‘Grands sont les déserts’, dit Pessoa, ‘et tout est désert’. Le vide atteste du vide en notre absence, momentanée ou définitive. Le vide s’avance, le désert s’avance, les lèvres sèchent, les yeux clignent. Quelle est donc cette lumière nouvelle, cette clarté nouvelle qui nous traverse, qui nous ignore, qui nous fait douter de notre existence même ? Pourquoi donc les murailles se sont-elles écroulées ? Que gardaient-elles ?