One more time

Nous sommes tous coupables, ai-je pensé en me perdant en vélo, en chemin vers le nouvel Esat. Incapable de me concentrer sur l’adresse. Pensée kafkaïenne, ou kafkaesque. Nous sommes tous coupables, parce que nous prenons les choses trop à coeur, parce que nous nous sentons responsables de tout. Nous voyageons sans sérénité – “pas un instant de calme ne m’est offert en cadeau” -, maladivement, mélancoliquement, dodelinant de la tête comme des maniaques. C’est aussi que nous évoluons dans des espaces unipersonnels – nous les Architekturhunde. Nous sommes le maître et l’esclave, le baromètre et la tempête, la faute et le châtiment. Nous sommes tous coupables, comme des dostoïevskiens, parce que nous sommes obsessionnels et tournés vers nous-mêmes jusqu’à la folie. Il n’y a pas d’issue, nous sommes l’entreprise et la faillite, nous sommes la possibilité de catastrophe, nous sommes la catastrophe.

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Mais. Mais. Arrivé au pied des tours, traversé le patio dévasté des années soixante, attendu dans le minuscule accueil où, sur le mur blanc, étaient placardés les plan de sécurité incendie – trame implacable – et la “charte de dignité des personnes handicapées mentales.” Et, sur la porte vitrée, sur laquelle claquent les ballons de foot, une feuille A4 avec dessus en gros le chiffre “1974”. Diverses pensées se sont succédées là et puis ont disparu. Restent leurs fantômes qui flottent. Le moderne. Le post-moderne. L’écologie, sans qu’on sache trop laquelle. Il n’y a rien de continu, juste des signaux qui clignotent. Des fragments. Je vois finalement la directrice, nous plaisantons sur « 1974 » écrit en gros partout. C’est la date de création de l’association. Nos dates de naissance aussi. Elle m’explique qu’elle veut tout refaire et ne sais pas comment s’y prendre. Bataille avec le bailleur social. Puis elle me fait faire le tour. Tout est coincé dans la trame des années soixante. Pièces aveugles. Enfants handicapés. Travailleurs handicapés. Espaces qui prétendent au « care » mais qui font  plutôt penser à «surveiller et punir ». Et finalement, si j’en crois les salles de pause aveugles et les portes déglinguées, plutôt punir sans surveiller, juste laisser ces gens là, dans une case administrative, dans un délaissé urbain. Carrefour des indéterminations et des incuries. Mais d’où vient alors ce sentiment, cet enthousiasme, cette féroce envie d’avenir? Les lieux contiennent quelque chose. Une sorte de capital qui dort, d’énergie, de devenir. Ils contiennent leur transformation. Et l’art, finalement, c’est d’être là, de capter cela. Je suis libre, dans ce moment-là, si je m’engage. Je suis libre si je m’engloutis dans l’aventure. Encore une fois.

Kafka, Lettre au père (Brief an den Vater), 1919

« Elle est si loin de toi que tu ne la vois plus guère, tu mets plutôt un fantôme à la place où tu soupçonnes qu’elle est. »

« Sie ist so weit von Dir, dass du Sie kaum mehr siehst, sondern ein Gespenst an die Stelle setz, wo Du sie vermutest. »