Scène fleuve

I see the boys of summer in their ruin

Lay the gold tithings barren,

Setting no store by harvest, freeze the soils;

There in their heat the winter floods

Of frozen loves they fetch their girls,

And drown the cargoed apples in their tides.

Dylan Thomas, 18 poems

***

Ils étaient là couchés dans leurs forces en attente, dans l’onde bleue du fleuve, parmi les roseaux. Ils étaient tapis comme des fauves sous le ciel bleu, sous le soleil. Une bouteille rafraîchissait à leurs pieds pendant qu’ils checkaient leur portable d’un air nonchalant. Leur nonchalance était un message, comme une musique, comme un code. Comme leurs lunettes de soleil dûment choisies et leurs maillots de bain. Ils reposaient dans leur force et leur message était tout de candeur, de pose, ils étaient comme les sémaphores de l’été. Ils étaient une proposition à la face du monde, et aussi une incompréhension incrédule. Ils étaient les tohu-bohus les plus triomphants et les péninsules démarrées. Ils étaient le poème qu’ils n’avaient ni lu, ni écrit, nul besoin. Ils étaient une espèce de défi à l’arrêt, de combat en attente, de muscle invisible qui se bande avant le vrai muscle. Ils étaient la promesse, et le défi, et le futur. Ils étaient comme un couple de Dieux grecs, chastes et ennuyés, sur Instagram. Le fleuve leur obéissait.

Cruising

Les masques des joggers fendent l’espace fluide, les ombres tranchantes et ce nouveau soleil qui semble venu de très loin dans l’espace. Le masque profilé épouse toujours plus étroitement les contours de leur visage, comme ces lunettes de soleil qui viennent mouler étroitement  l’orbite des yeux. On entend de moins en moins le choc de leurs chaussures légères sur le sol, ni le son de leur respiration filtrée, ni le mouvement de leur corps dans l’espace vide. Ce sont les trotteurs de l’apocalypse, les messagers infatigables du nouvel Ordre, les héros et les héroïnes d’un mystérieux jeu vidéo survivaliste dont on ignore les règles.  On voit d’autres figures aussi, dans la Mouzaïa, autour du parc. Des petits groupes de gens distendus qui conversent, à deux mètres les uns des autres, les mains dans les poches, les yeux baissés ou derrière des lunettes de soleil, sous la visière de casquettes — toutes sortes de dispositifs destinés à affronter un milieu extérieur hostile. Nos promenades sont des sorties extravéhiculaires dans la jungle des dangers, et le danger c’est l’Autre, bien sûr. Mais le désir, c’est l’Autre aussi alors, instinct de conservation et instinct de conversation négocient, trouvent des accords, signent des deals. C’est fascinant de voir avec quelle facilité ces ajustements se font : ce qui se perd en mimiques, en expression faciale, en clins d’œil se gagne en grands gestes expressifs, mouvements de sémaphore que je capte aussi depuis ma fenêtre en même temps que ces voix chuchotées qui traversent l’espace silencieux. En sans doute, aussi, que les sujets de conversation se sont simplifiés jusqu’à l’épure, la simple conservation du lien, la relance convenue d’une quotidienneté lissée, bornée, encadrée. Nulle révolte ne gronde ici. Partout règne ‘the new normal’dans la lumière blanche d’avril. Rue de la Mouzzaïa, toute une famille masquée s’extasie devant des jonquilles sur une plate-bande. La femme est séduisante derrière son masque. L’homme est nécessairement rassurant derrière son masque, tout comme l’enfant est délicieux derrière son masque. ‘O, make me a mask !’ chantait Dylan Thomas. Le voilà servi.

Allée de la Renaissance, un jazz agréable s’échappe d’une fenêtre entrouverte. On imagine le robot holographique à l’œuvre, tissant patiemment ce niveau de réalité de grand luxe, incomparablement réel. Plus loin, sur les boulevards de Ceinture, je vois une boulangerie sous plastique, l’herbe entre les rails du tramway désaffecté qui prétend au statut de prairie. Des systèmes sophistiqués attendent, très lentement se corrodent dans la béance de leur utilité inutile, sous l’œil froid des caméras de vidéosurveillance. De la Butte-Rouge, j’aperçois des voitures solitaires sur le périphérique, comme arrêtées dans leur course : on dirait de mornes robots patrouilleurs. Plus loin encore une sorte de petit square, un biotope mis au point par un paysagiste consciencieux avec poissons rouges, tritons, grenouilles, roseaux, lentilles d’eau. Sont-ils réels ? On en jurerait, n’était un petit morceau de plastique qui dépasse par ci, par là. Le plastique des masques, des lunettes, des voiles de polyane jetés contre la contagion. Le plastique des bouteilles d’eau et le plastique qui contient l’air du ballon de foot que se renvoient mollement des adolescents ennuyés, dans la cage de leur playground flambant neuf. La notion même de préservatif prend un tour grotesque, nous allons finir dans des bulles stériles individuelles, chauffées au soleil comme dans les visions de JG Ballard. L’étrange mélange que nous inhalons, que nous assimilons comme de l’air, comme du plancton, comme une nourriture fluide et sans goût : pour partie plastique, pour partie résidu biologique, mais d’origine douteuse, pour partie, l’ordre social en pleine recomposition avec les programmateurs à lunette qui pédalent à toute vitesse leurs lignes de code – ça va marcher, ça va marcher –, pour partie le déversement numérique que nous happons à grandes lampées sur WhatsApp, sur Google, sur Zoom, sur Skype, sur FaceTime : nous n’avons plus assez de bouches pour avaler, ni d’orifices pour assimiler il va falloir nous en créer de nouveaux. Chimères, nous sommes. Créations composites de tous ces fragments, argonautes de l’océan de plastique et du white noise.

Place du Danube, une autre famille happe les signaux lumineux du panneau d’information municipal : ‘ETERNUEZ DANS VOTRE COUDE / NE VOUS DEPLACEZ PAS SANS MOTIF VALABLE / NE SERREZ PAS LA MAIN / N’EMBRASSEZ PAS’, etc. On voit le combo masque-lunettes de soleil qui opine en rythme. J’écoute ‘Nineteen Eighty-Four’ de Eurythmics sur mon Iphone grâce à mon abonnement Apple Music. Il n’y a rien à comprendre ni à penser. Juste regarder. Ecouter. Observer. Happer avec nos branchies de chimères. Le supertanker est en train d’incurver sa trajectoire avec la gravité d’une planète qui éviterait un astéroïde. Le code du jeu vidéo se recompose en silence. Les ombres s’avancent lentement dans l’après-midi, sur les carrefours déserts.

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit*

Plus tard, bien plus tard, après les explosions, les cris et les danses, après les parades folles dans les rues sur les voitures et les scooters, après toute cette dépense d’énergie et de désir, d’agressivité et de guerre primitive, après tout cela nous étions couchés dans le parc ouvert la nuit. Nous étions couchés dans la grande clairière dont la face oblique dominait la ville et ses lumières, comme un vaisseau spatial, comme un astéroïde dont nous sentions gronder les moteurs sourds en dessous de nous. Couchés dans l’herbe oblique, bordés par la masse sombre et frémissante des arbres, nous voguions vers une sorte de stase, un instant suspendu. Nous buvions des bières glacées. Certains semblaient se faire comprendre sans parler – désignant juste d’un geste vague, la clairière et les lumières de la ville, en bas, comme une explication suffisante, comme un discours. D’autres se répandaient en murmures, en confidences interminables qui cliquetaient dans l’air noir comme les formules d’un code. D’autres encore criaient, se battaient, s’embrassaient, pleuraient, riaient – et encore, au loin les klaxons, les sirènes, les vivas, les fusées. Comme il y avait de grandes masses d’ombre et de fatigue et un flux continu d’air subtil entre nous tous, nous avancions dans la même nuit. Epuisés par le plaisir nous avancions dans la même nuit et la nuit s’ouvrait, c’était un futur de possibilités tactiles qui explosaient en nous comme de petites capsules transparentes, euphorisantes. Nous happions ce plancton invisible avec nos branchies invisibles, avec nos rêves invisibles, avec nos sens cachés, oubliés, antiques, primitifs. Nous foncions, cloués à l’aile oblique de notre vaisseau par l’accélération, happant sur nos rétines hypersensibles les messages codés des étoiles, les signaux des diodes numériques. Nous fendions l’espace de nos visages, de nos poitrines, de nos corps – garçons et filles moulés par le halo doré de nos écrans, transformés en pilotes stoïques d’astronefs, nos longues chevelures déroulées dans la nuit. Rangés à nos pieds, il y avait nos casques invisibles et nos glaives invisibles et la rumeur d’anciens combats. Nous étions embarqués dans la même nuit que nous pilotions d’une main calme avec un sourire en coin. Nous étions la puissance. Nous étions embarqués dans la même nuit et nous voyions, fusionnés en un seul et même système perceptif par quelque prodige, par quelque synchronisation mathématique – nous voyions les figures de futurs considérablement distants qui tournoyaient lentement devant nous. Avec nos yeux futurs, avec nos yeux distants, avec nos hyperyeux, nous les faisions tourner nonchalamment comme les pièces d’un puzzle, nous cherchions distraitement les accords, les connexions subtiles, les rotules synaptiques. Nous étions embarqués dans la même nuit aux longues embardées cosmiques. Nous étions embarqués dans la même nuit. Depuis le début il y avait une sorte de musique, à la limite de l’audible, qui aurait été comme le grattement d’un myriade de minuscules alvéoles creuses par de très fines pattes de robots, le grésillement électronique d’une matrice qui patiemment imprimerait la nuit avant et après nous, le flux nuageux, labile de nos nouvelles pensées accélérées, de nos pensées fulgurantes comme des ondes droguées de plaisir. Nous étions embarqués dans la même nuit.

*Do not go gentle into that good night