Das Unheimliche

Dès la gare, saisi par ce sentiment indéfinissable, familier, étrange, oppressant. Maintenant je le comprends dans ce que Freud appelle ‘l’inquiétante étrangeté’. Croiser son double, ou ses souvenirs, ou soi-même plus jeune. Une sorte de picotement désagréable, de fourmillement qui vient des tréfonds. On n’est plus très sûr de ce que l’on est quand on se croise dans les miroirs. Est-t’on ‘cet espèce de pédant déchu’ qu’on est devenu dans la grande ville, caché? Ou cet autre qui vivait là, et rêvait d’être ailleurs? A travers les grandes fenêtres du café Exelsior, la vitrine d’un magasin de perruques, des passants en manteau sur le trottoir, mais tout cela dans une lumière irréelle, jaune, douce, plate comme dans les albums de Tintin de l’enfance. Il y a de la Syldavie ici, de l’Europe Centrale, je pourrais être à Vienne. L’inquiétante étrangeté, c’est la familiarité du souvenir retrouvé intact, intouché après toutes les viscissitudes de la vie épuisées à l’effacer. C’est cette étrange résonnance des choses les plus banales, les plus familières qui se retrouvent projetées dans la fiction du souvenir, dans la nuit démesurée du souvenir.