Dans l’avion vers Berlin. Technostructure du paysage. Solaire. Eolien. Gigantesque moisissure. Paysage comme « police » (Foucault). Siècles d’usages et de précaution. Je me demande comment se comporte la terre sous ces vastes champs de panneaux solaires. Et comment les dites énergies renouvelables vont envahir le paysage d’ici dix ou vingt ans.
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Musée juif, Daniel Liebeskind. Une certaine platitude sous les effets. La façade mystérieuse, intense, bien faite comme une carte perforée qui raconterait une histoire atroce. Les espaces intérieurs, schématiques et indéfinis, avec la lourdeur et l’univocité des symboles : axe de l’exil, axe de l’holocauste, memory void, etc. Le jardin de l’exil, grille de fûts de bétons carrés plantés d’oliviers dans leur partie supérieure, érigés sur un sol biais, donne des sensations étonnantes. Mais à part cela, une fois le symbole dit, en toutes lettres, et l’effet déployé – grand vide toute hauteur par exemple – l’architecture reste courte en bouche. Elle dilapide trop vite ses effets, ou ses moyens. Une scénographie assommante qui écrase les objets exposés et mimique le bâtiment. Un océan de surfaces blanches, grises et blanches, nues et finalement… allemandes dans leur froide exécution. Une architecture pour conférences et spéculations intellectuelles dans les revues ou les galeries. Elle ‘fait le job’ du symbole, mais à l’américaine, spectaculairement, superficiellement et avec une espèce d’hygiène de la pensée finalement assez effrayante. Je me demande ce qu’Imre Kertész en aurait pensé. La ‘culture de l’holocauste’, on y est à plein ici, avec l’institution muséale, l’architecte juif spécialiste, le hall, la boutique de produits dérivés, le centre de conférence. L’univocité, la légitimité comme une massue, le symbole exposé clairement sur une surface d’inox chirurgicale : tout cela ne correspond guère à la culture juive que j’ai appris à aimer : Kertész, Kafka, Freud. Le mystère est remplacé par la complexité, les lignes enchevêtrées. La profondeur n’est pas là, la sédimentation, la mémoire non plus. Tous ces ‘Denkmale’ en béton, dans leur évidence, leur clarté – utilisant consciemment ou non les moyens du rationalisme industriel – leur didactique ou leur démonstration voulues, choisies, montrées… échouent. Pourquoi? Parce qu’ils veulent s’adapter à notre époque, à la volonté politique, au programme. Ils veulent une élaboration positive, un ‘contenu’. Ils veulent ‘communiquer’. Ils veulent ‘pitcher’ comme les scénaristes, les journalistes, les créateurs de start-up. Ils veulent être clairs. ‘Did you ever go clear’, chante Cohen. Ce que j’ai lu de plus subtil chez Kertész : l’équivoque, ou le jeu du langage. J’écris ceci, tu lis cela. Je dis une chose, que je pense claire (psyché), tu en comprends une autre (société). Et c’est valable pour l’architecture aussi du reste : l’architecture ‘parlante’ du 18ème siècle, l’architecture phalanstérienne du 19ème, l’architecture idéologique ou fasciste du 20ème. Je ne crois pas à l’univocité, à l’intelligibilité unique, à la transmission d’un message unique qui ne peut qu’être assommant.
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Comparaison frappante dans la même journée, le soir, concert Bruckner à la Philharmonie de Scharoun. Quelle merveille! Ici, les moyens ne sont pas dilapidés, mais déployés, décuplés, développés, chantés c’est absolument musical. L’architecture muse : elle se déploie, elle se raconte. De toutes parts, une foule hétéroclite, certains apprêtés, d’autres non, se presse gentiment dans un foyer ouvert, phénoménologique, aventureux, musical, espiègle, joueur mais avant tout, généreux, avec une vision de la société. Il n’y a pas de message ici, juste une petite musique qui se déploie, une accumulation de détails qui paraîtraient anedotiques, certains maladroits jusqu’à ce qu’ils prennent une cohérence et d’ensemble. La salle : à chaque fois une illumination, une sculpture sociale et spatiale de la musique absolument confondante. C’est virtuose, mais pas virtuose démonstratif. C’est long en bouche, ça vibre, ça résonne, ça donne à penser. La solution, c’est l’art, le vrai, le grand, le profond, le mystérieux. Il en fallait, pour rebâtir cette société moins de vingt ans après la guerre. Trouver des écrits de Scharoun. Comprendre pourquoi cette ‘troisième voie’ de l’architecture (pas moderniste, pas passéiste) a été si peu explorée? Aalto, si l’on veut, mais un Aalto dans un pays en ruine morale, économique, physique. Qu’a-t-il vu, compris, cru à ce moment-là? C’est ce qui m’intéresserait de savoir…