2020, a time Odyssey

‘La représentation n’est pas décalque du spectacle du monde, elle est ce dans et par quoi se lève, à partir d’un moment, un monde’.

Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, 1974


Voilà, c’est comme un voyage vers Mars, me dis-je. Ou une sorte d’entraînement, à tout le moins. Clairement, la dimension spatiale nous est chaque jour un peu plus déniée,  et le périmètre de la prison rétrécit. Hier, profitant d’un prétexte professionnel douteux, j’ai pu traverser Paris — une dernière fois?– en taxi pour aller livrer des plans à un client. J’ai vu la place de la Concorde déserte, la rue de Rivoli longue et vide. J’ai vu la troupe des joggers dans leur fuite dérisoire, en train de transformer la ville en tapis roulant, en décor de cinéma. Avec leur pas éternellement suspendu, ils prolongent la lumière blanche du bug, de l’explosion silencieuse, du rapt de la réalité. Et au moment de livrer lesdits plans, sur un palier cossu, il y eut une scène cocasse à la John le Carré : pas un mot, des gestes impérieux de mise à distance, un sourire gêné, j’ai fini par jeter l’enveloppe sur le tapis. Au retour, dans la limousine, on pouvait certes apprécier le printemps dans l’air, la douceur du soleil mais c’était bien le retour, la fin de la permission. Chez soi, le mot a pris un sens nouveau. En soi, pourrait-on dire. Cinquante deux mètres carré d’existence, de vie, d’autonomie — une capsule, un vaisseau. L’espace nous est dénié, il nous reste le voyage dans le temps. Deux semaines, quatre, six, huit? On ne sait. Il faut franchir, traverser. Certains y verront un but, d’autres une épreuve, d’autres encore une occasion, une expérience. Une mutation peut-être. Mais en vérité notre rapport au monde, réel, physique, celui que nous regardons avec envie, là juste en face derrière les grilles fermées du parc, ce rapport n’a-t-il pas déjà changé?

Depuis quelques jours, nous avons troqué notre sociabilité pour une autre. Nous sommes à l’heure des apéros Skype et FaceTime, des conference calls, des conversations de groupe sur WhatsApp, des SMS où nous distribuons les emojis en pagaille. Assis à mon nouveau bureau, devant l’ordinateur, seul au neuvième étage avec vue, je suis de plus en plus l’opérateur silencieux de ma traversée, devant la console de commande du vaisseau. Sous mes doigts toutes les touches pour moduler mon rapport aux autres, commander à mes objets connectés, explorer le web et écrire ce texte, en porte-à-faux sur le monde, comme disait Paul Virilio. Ces nouveaux codes, cette nouvelle puissance de l’égo ne sont-ils que temporaires? Comment allons-nous, dans quelques semaines, ré-atterrir? N’est-ce pas aussi que le monde réel dont nous regrettons d’être privés, nous avons passé les dix dernières années à l’arpenter le nez dans notre écran, occupés à le transformer, à le convertir, à le coder en un monde finalement plus compréhensible, plus digéré par nous sous forme numérique? Il y a un plaisir de ce nouveau monde, un plaisir égotique car il nous appartient, il nous obéit. Nous expérimentons, contre notre gré certes mais nous expérimentons peut-être une nouvelle forme de ville. Peut-être que des artefacts spatiaux surgiront bientôt pour continuer de développer ce formidable monde alternatif,  pour loger les choses et les gens dans un nouvel ordre. L’effet actuel de dépression, de dépressurisation, de ‘déprégnance ‘  vient du fait que tous les ordres sociaux établis ont disjoncté : l’obligation du travail, de l’école, les codes des rapports sociaux physiques, en premier desquels l’apparence (le jogging, encore). La sidération des premiers jours de confinement vient sûrement de là : elle tient de l’incrédulité d’animaux domestiques qu’on aurait soudainement libérés en plein champ, à ceci près qu’on nous a, nous, enfermés.

La nouvelle puissance, c’est que munis de nos outils prométhéens, de nos outils prothétiques comme disait Freud, nous ne rencontrons plus les anciens ordres et les anciennes obligations, du moins temporairement. La norme sociale, l’Etat même malgré ses efforts désespérés et qui vont devenir de plus en plus autoritaires, ont baissé la garde. L’autonomie, chère à Castoriadis, remplace temporairement et avantageusement l’hétéronomie, la pensée héritée, le gouvernement extérieur de nous pourrait-on dire. ‘Ils se croient en vacances’, se désolent les gouvernants. Oui, plus qu’ils ne le croient, il y a vacance ou béance, il y a brèche dans l’ordre social, dans l’ordonnancement synthétique, hérité de la réalité. C’est tout le paradoxe de la période extraordinaire que nous vivons : enfermés, nous gagnons en portée, en autonomie, en pensée, en puissance. Et à un moment donné, de cette puissance-là, de cette représentation autre du réel avec ses nouveaux codes et ses nouveaux outils et ses nouveaux regards, va se lever un nouveau monde.

Surgissement

‘La fine pointe de l’âme, acumen mentis, ne sera jamais assez effilée ni assez aiguë pour effleurer la fine pointe de l’événement : la tangence de cette pointe impondérable avec ce point impalpable – voilà la visée acrobatique de tout esprit de finesse…

Vladimir Jankélévitch, ‘L’irréversible et la nostalgie’, 1974

L’observateur s’illusionne. L’observateur se leurre. Il se pique d’avoir une distance qu’il n’a pas sur les êtres et les choses, sur les évènements et sur lui-même. Il voudrait regarder passer les trains avec un petit sourire, en remâchant tranquillement ses idées, mais malheureusement il est embarqué dans le train avec les autres, avec tous les autres. Il se gave de lectures qu’il digère mal. Dans son cerveau embrumé se bousculent des démarrages magnifiques qui s’étranglent, des tronçons de phrases qui dérapent comme des chihuahuas hargneux sur l’actualité glissante. Mais il faut bien essayer, encore et encore. Il faut raconter.

Car enfin, qu’avons-nous vu? On ne sait plus trop. On est dans le contrecoup, la sidération, l’œil du cyclone stupide de l’évènement. Celui-ci a été tellement dupliqué, lessivé, délayé, amplifié, déformé qu’il s’est instantanément transformé en légende, comme une matière rare et captive qui ne supporterait le contact de l’air et de la lumière qu’au prix d’une mutation profonde. Passagers du temps, nous n’y comprenons rien, quand bien même il nous est consubstantiel. L’événement, ‘la fine pointe de l’événement’ nous laisse stupides, le nez collé à la vitre du train qui déjà s’éloigne. Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame qui brûle. Mais simultanément, nous avons-vu l’image de Notre-Dame qui brûlait et puis nous nous sommes vus, nous, chacun dupliqué par son pâle écran dans le soir bleu d’avril, nous nous sommes vus voir l’événement. ‘On voit mieux à la télé’, disait le bistrotier du boulevard Saint-Germain en resservant des bières. On ne peut pas vraiment vivre l’événement parce qu’on est aussitôt pris par son récit, avec ces sms et ces coups de fil fébriles, avec ces télés frénétiques et ces conversations roulantes, synchrones, hétéroguidées : les canadairs, les hélicoptères, les pompiers, la flèche, les chants. Une transe collective. Une célébration sacrée et païenne à la fois.

Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame brûle. Le scénario d’un film catastrophe se déclenche sans signe avant coureur, sans message du ciel. D’un coup la légende des siècles se déboîte, le temps se met à avancer par grosses colonnes de millénaires, et les spectateurs terrifiés apprennent que le décor peut disparaître, et eux avec. D’un coup Victor-Hugo est partout, dans les jeunes chrétiens raides agenouillés qui chantent, dans cette vieille prédicatrice qui les défie d’une voix éraillée, dans ces sinistres éclairs rougeoyants dans le ciel, dans ces sombres soldats du feu et dans les larmes des jeunes filles. Comme des badauds égarés sur un plateau de tournage, des touristes américains contemplent cela accoudés au parapet du pont Saint-Louis, en léchant leurs cornets de glace Berthillon. L’observateur circule là-dedans en cherchant quoi dire et il ne trouve rien. Nous sommes tous pris dans le puissant rayonnement immobile de l’événement et contemplons, figés, l’Innommable.

Frappés au cœur par la flèche du temps, nous pantelons, mais il faudrait être formidablement hypocrites pour ne pas reconnaître le secret plaisir, la secrète jubilation. Est-ce la Schadenfreude de voir quelque chose d’admirable qui s’effondre? Ou plutôt, l’enthousiasme du rôle de composition qui nous est prêté ce soir là, l’héroïsme que nous donne le reflet des flammes sur nous, comme une armure de circonstance? La spiritualité d’emprunt que nous confèrent les chants maintenant entonnés à chaque coin de rue autour de la cathédrale? Ou la rage de l’adolescence qu’ils nous rappellent? L’occasion si rare, inespérée, de la grandeur qui nous enfin est proposée? ‘Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions. Tous les dragons de notre vie ne sont peut-être que des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux’, écrit Rilke dans ‘Lettres à un jeune poète’. Sommes-nous beaux et courageux?

Et que voyons-nous maintenant? De fantastiques machineries d’imaginaire se sont mises en branle pour contrer le grand déboîtement du temps. Des cathédrales d’opportunité et d’hypocrisie, des contrefeux géants ont surgi miraculeusement de partout. Les politiques s’en saisissent et les agitent avec zèle, l’un au motif de sauver son pays, l’autre de sauver sa ville, tous pour sauver leur peau. Les catholiques prennent leur inénarrable air de faux culs et crient déjà au renouveau de l’Eglise. Voyez ces genoux, voyez ces chants disent-ils. Et, impavides, les grandes fortunes d’ici et d’ailleurs se paient une image marque de qualité supérieure, métaphysique. La réplique des trois empires fut fulgurante. Une réplique capitalistique, pourrait-on dire.

Mais qu’avons-nous encore? Une cathédrale béante, ouverte sur les cieux. Tous crient de concert, en arrière! avec quelques en avant! intempestifs. On exhibe les architectes sur les plateaux télés, qui balbutient, on ne comprend rien à l’architecture de toute façon. Des cuistres parlent de carbone ou de titane. La foule primitive se replie frileusement sur son passé. On va nous bassiner jusqu’à la nuit des temps avec les compagnons du tour de France, les tailleurs de pierre, les fiers chênes du Royaume et Ken Follett. Pour l’heure, la cathédrale est ouverte. L’avenir est un capital douteux en face de l’autre, le prétérit, pour qui tous ont des yeux de Chimène. Mais voire! Nous ne leurrons que notre part la plus archaïque, et singulièrement toujours les mêmes réactionnaires raccornis et à-demi aveugles, par ce tropisme de retour au passé, à la tradition ou à l’Eglise. La tentative même de retour au passé est une futurition, écrit Jankélévitch dans ‘la Nostalgie’. Les descendants mêmes des détracteurs de la flèche de Viollet-le-Duc, par exemple, vont probablement être ceux qui exigent maintenant sa reconstitutionà l’identique. Progressistes et réactionnaires sont passagers du même train, dit encore Jankélévitch, certains de mauvaise grâce, d’autres de bonne grâce. Les uns traînés, les autres freinés. Ils n’entravent ni n’accélèrent sa course. Mais cette course irréversible, elle a comme des à-coups quand éclate brusquement, comme lundi soir, la tectonique de notre temps culturel ou social. Quand éclatent d’un coup l’alpha et l’oméga du monde dans lequel on croyait vivre. Alors il y a cette béance, cet ‘Ouvert’, cette altérité radicale étincelante non encore recouverte, non encore domptée par l’imaginaire instituant de la société. La chute du mur de Berlin, les attentats du 11 septembre sont des événements qui ont été spontanément évoqués au lendemain de l’incendie de Notre-Dame. Ils n’ont pas seulement en commun d’êtres mémorables, de marquer une vie d’homme. Ce sont aussi des moments ou le décor de nos certitudes se déchire, où effroi et espoir se confondent sans mesure, où l’on se sent vivre, dans l’immensité du Temps, pour une fois pas ramené à nos seules dimensions humaines. Lundi soir tout le monde a entendu, pensé ou dit cette phrase : ‘Je ne pensais pas que c’était possible.’ Son corollaire, c’est qu’on ne pensait pas le temps capable, gros de tels bouleversements. Et par là, qu’on ne se savait pas, nous, capables d’y faire face, d’inventer la suite de l’histoire. Le temps est création, surgissement d’altérité, dit Castoriadis. Et nous sommes faits de la même texture que lui. Nous sommes, nous aussi, création et surgissement d’altérité radicalement nouvelle. Nous sommes le fleuve Devenir, nous aussi. L’important n’est pas de savoir si la flèche de Notre-Dame sera en plomb, en kevlar ou en carbone. Ce n’est pas nous qui sommes l’histoire, au point que toute perte comme la toiture de Notre-Dame serait une blessure fatale à notre identité, à nos prétendues ‘racines chrétiennes’ ou que sais-je. C’est l’inverse, c’est l’histoire qui est nous, qui suit nos fluctuations, nos inventions, nos lubies, nos croyances, nos châteaux en Espagne ou nos espoirs. La destruction est féconde dans la mesure où elle nous rend notre destinée, où elle nous force à nous rappeler que c’est nous qui inventons l’histoire. Il nous reste beaucoup de cathédrales à inventer, et l’avenir n’est pas le moindre de nos capitaux. ‘Tant d’aurores n’ont pas encore lui…’

Futurition

Oh le jeu cruel! Dans la nef de la chambre des Communes, il y a des lignes blanches et rouges, sur le tapis, que l’on ne peut pas franchir, ou alors, seulement à un certain moment et d’une certaine manière, avec une génuflexion, un signe de la tête ou un claquement de talons. Et il existe d’autres lignes invisibles, interdites, qui rôdent en alarmes sournoises, minées, entre les fils de micros noirs qui pendent comme de sinistres ombilics. Impavide, le Speaker Bercow distribue les bons et les mauvais points aux MPs, un coup à droite, deux coups à gauche, qui se lèvent et se rassoient mécaniquement comme les pistons d’un orgue infernal. Jeu cruel, politesse cruelle qui blesse l’être jusqu’au sang : au moindre signe, il faut céder la parole à l’autre, l’adversaire, ou pire encore, à l’ami supposé d’à côté, ou au pseudo-ami de derrière. Clair obscur. Jeu d’alliances mouvantes, de lignes qui cisaillent les nerfs. Les genoux sifflent. Et l’on dit, entrecoupés des interminables formules de politesse, les mêmes mots qu’on a déjà dit, et l’on ne dit pas les mots que l’on voudrait dire, que l’on voudrait hurler. Le temps semble s’être arrêté, alors qu’on a perdu depuis longtemps toute notion de but à atteindre, de cohérence ou de stratégie.

Eh bien, non, le Vaisseau avance, il fonce même en craquant de toutes ses vieilles boiseries, avec ses fuites d’eau et ses escouades de pompiers qui attendent. Vers quoi? Vers la falaise, vers le précipice, vers l’abîme. Vers l’échéance, ou l’échouage, du 12 avril ou du 22 mai. Vers l’échec, vers l’humiliation ultime qui consisterait à organiser des élections européennes, ou un contre-référendum. Vers, toute honte bue comme un calice, la révocation de l’article 50 comme un simple cauchemar, un canular d’état, une crise de démence sénile du royaume, une absence coupable. Ou encore, vers le néant qui consisterait à ne rien faire, un ‘soft Brexit’, une union douanière complaisante qui ne serait qu’une resucée de la situation actuelle. On ne sait plus. On ne sait plus quoi écrire après le mot humiliation, alors que depuis le début on se jurait bien de n’agir que par orgueil.

Voire… Toujours on sent cette œil de la tragédienne, certes angoissé à mort, mais néanmoins roublard, caché derrière le décorum et la farce comme derrière un rideau de scène. Innocent, crédule, l’observateur s’arrache les cheveux avec ses pourquoi, pourquoi? Mais, petit, une ruse millénaire te précède ici. Pourquoi, demandait Castoriadis, les Egyptiens consacraient toutes leurs ressources à la construction de pyramides? Ou les Parisiens du Moyen-Age à celle de Notre-Dame? Parce que cela donnait un sens à leur vie, répond-il. Un haut et un bas, un but à atteindre, des craintes et un espoir. La cathédrale ou la pyramide, le pharaon ou la religion chrétienne sont de pures création de ce que Castoriadis appelait l’imaginaire instituant. D’elles découlent, par la suite, tout un système de valeurs, toute une signification sociale, toute une civilisation qui est comme un canal dans lequel se glisse l’humanité sous forme de société. Alors pourquoi un ancien empire, un pays qui a la cinquième économie du monde et une influence bien plus grande encore, pourquoi un tel pays consacrerait pendant trois ans, tout son temps, toutes ses ressources et semble-t-il toute sa raison à une entreprise aussi insensée que le Brexit? Eh bien, pour se réinventer. Pour se faire sa pyramide ou sa cathédrale, fussent-elles cimentées de peurs, d’angoisse identitaire, de nostalgie ou de mauvaise foi. Il y a peut-être une noire énergie nietzchéenne là-dedans, un mal nécessaire, une antique erreur nécessaire pour que l’énergie séminale, primitive des pulsions se libère enfin dans ce pays corseté. Peut-être assistons-nous, cramponnés au cuir vert des banquettes, aux convulsions effrayantes d’une naissance.

Vers quoi alors, file la barque de Bercow? Vers le surgissement de l’altérité radicale, pour parler comme Castoriadis. Vers le surgissement de l’imaginaire en prise directe avec le génie et la psyché d’un grand peuple. Ou vers la futurition, pour parler comme Jankélévitch dans ‘L’irréversible et la nostalgie’, qui se réjouissait que même les pires conservateurs participent à la création de l’avenir ‘de mauvaise grâce… en menant un combat d’arrière garde toujours malheureux et toujours désespéré.’ L’ironie est ici que c’est précisément les conservateurs Tories, en créateurs insoupçonnés, qui ont déclenché tout le processus avec le funeste référendum. A ce stade, forts de cette hypothèse, nous ne pouvons que suivre que la marche intrépide et crispante du Vaisseau… N’attendons-nous pas tous que quelque chose surgisse? Theresa May attend, et si toute sa résilience absurde n’espérait que cette étincelle de la dernière minute? Les 27 attendent, pour l’instant vainqueurs mais pas rassurés, pas convaincus. Combien de Trafalgar n’ont pas encore eu lieu? Et dans les bunkers fantasmatiques du No Deal, à Whitehall, de jeunes civil servants enthousiastes attendent de nouvelles batailles d’Angleterre…

Dans le fleuve Devenir

« Il faut que la société se fabrique et se dise pour pouvoir fabriquer et dire. » Castoriadis, L’institution imaginaire de la société.

Le couple hétérosexuel, pilier prétendu de la civilisation, condition de toute morale et garant de la continuité de l’espèce humaine… La différentation des sexes, la répartition des rôles et des forces, des attributs et des privilèges… La justification historique, morale, religieuse, scientifique, légale de cet état de fait… Tout le monde voit, non? Est-il vraiment besoin de développer tous ces guillemets? Fabrication que tout cela évidemment. Fabrication historique, civilisationnelle si l’on veut. Signification imaginaire, pour Castoriadis. « Erreur -un temps- nécessaire », pour Nietzsche, en parlant de la religion. Mais là, rendus où nous sommes, nous devons à nouveau nous fabriquer et nous dire. Nous devons à nouveau nous fabriquer et nous dire, pour pouvoir à nouveau fabriquer et dire la société, la civilisation. Parce que l’ancrage dans l’état de fait actuel, androcentré, que d’aucuns voudraient immuable, naturel, légitime, seul possible, est rétrograde et nous freine. Le dû à la société pour qu’elle fonctionne, pour qu’elle nous entraîne et nous inspire, ce n’est plus de jouer à être ces hommes-là, ces femmes-là. Il n’y a nulle angoisse à avoir, nulle féminité ou nulle virilité perdues à regretter. Nous devenons. Nous sommes du fleuve du devenir, du fleuve de la ‘futurition’ pour parler comme Jankélévitch dans ‘La Nostalgie’. Nous aurons beau planter nos griffes dans la glaise de la rive, nous aurons beau construire des barrages géants en béton armé à la mesure de nos peurs, de nos fantasmes: rien n’y fait, nous glissons. Nous aurons beau user toutes les plaquetttes de frein du conservatisme, nous glisserons nonobstant, nous verrons ce que nous ne voulons ou n’osons pas voir.

Lettre à Paul B.

Cher Paul,

J’étais à la conférence de Beaubourg l’autre dimanche, l’observatoire des passions. Une amie qui te suit depuis Testojunkie, Barcelone et la Dokumenta d’Athènes m’avait dit de venir. Nous sommes ressortis de là en ayant envie de lire, de réfléchir et de faire des trucs. Moi, le cerveau retourné, mais content ! Depuis je me suis mis à écrire avant de me rendre compte que je manquais de perspective, ou d’angle : plutôt qu’essayer de théoriser dans son coin mieux vaut peut-être recueillir des témoignages, croiser des points de vue, faire des projets. Et puis en substance j’ai entendu dans ton discours : ne restez pas plantés là, bougez-vous ça ira mieux après. Alors j’essaye de dire ce que j’ai compris ou entrevu. Des idées ou des images pour l’instant. Ce n’est pas facile il y a encore beaucoup de confusion.

 

L’explosion a déjà eu lieu

Les normes sociales ont déjà explosé, les normes de genre craquèlent mais ce qui fait « que tout ne s’écroule pas » c’est qu’il y a une sorte d’inertie, une sorte d’effet retard comme si le navire social continuait sur son erre alors que tout est devenu faux et bizarre. Il y a une sorte de décalage entre notre façon de nous comporter et notre façon de vivre ou de penser. Peut-être que Weinstein, pour un hétéro comme moi, a créé le premier vertige. Terreur de découvrir la fausseté de tout, écrit Nietzsche. Il dit aussi, la morale n’est pas morale, ce n’est jamais que les us et coutumes du plus grand nombre qui fait pression sur le petit nombre. Une sorte de racket en somme : soumets-toi et tu auras en échange la protection du « troupeau ». Tu auras aussi l’angoisse, le mal-être et l’aliénation. Peut-être après tout que le plus grand nombre n’est plus très sûr d’être le plus grand nombre. Peut-être qu’il n’y a plus que des minorités, ou des « self ». Est-ce cela ?

 

A travers la chute d’eau

Dans le « temple du Soleil » à un moment Tintin passe derrière une chute d’eau. Il quitte le monde visible, tout le monde pense qu’il est mort et puis il crie, lance une pierre, se fait connaître et les autres le rejoignent en passant à traversla chute d’eau en s’aidant d’une corde. Tous émus, tous contents, tous émoustillés, tous surpris d’arriver de l’autre côté à savoir un grotte, une caverne, un boyau qui mène au temple, etc. Je ne sais pas si tu vois la scène… Fort potentiel psychanalytique ! Eh bien c’est exactement ce que je ressens, à ceci près que l’autre côté de ma chute d’eau, c’est le même monde… mais comme faux, artefacté, ectoplasmé, archaïcisé… En fait de l’autre côté de la chute d’eau, c’est un autre monde parce qu’il y a un autre angle, un autre regard. Du coup j’ai envie de l’explorer, de le théoriser, de le cartographier. C’est tellement bizarre !

 

Reset the stage

Dimanche, au sortir de ta conférence à la terrasse du café Beaubourg, nous avons vu passer un couple, Jeanne et moi. Lui, engoncé dans son costume cravate moulant, absolument triomphant. Elle, la bombasse, minijupe avec l’inévitable motif de porte-jarretelle qui dépasse, yeux de biche, jambes de biche, etc., et maniée avec précaution par l’homme à cause des hauts talons sur les pavés. On a ri, bien sûr, parce que nous passions sans transition de « l’observatoire des passions » à « l’observatoire du ridicule ». Je me dis: bien sûr qu’il nous faut des rôles à jouer, des costumes à porter, des décors et des scènes pour exister: que serions nous, que serait la ville sans tout cela? Mais on a le droit de vouloir reconstruire le théâtre, de changer les éclairages et la toile de fond, de trouver de nouveaux auteurs et de nouvelles façons de jouer. On a le droit d’imaginer que « la dame » et « le monsieur » intervertissent leurs costumes et dévalent la piazza de Beaubourg avec classe. Et c’est peut-être la toile de fond qui ne va pas, le « ciel » de la morale qui est périmé, qui ne nous donne plus aucune dimension, aucune perspective. Faut-il des normes, des modèles autorisés, faut-il des rôles et des décors, des scènes et un public pour exister? Castoriadis écrit que la société produit nécessairement l’imaginaire dont elle a besoin pour son fonctionnement. On peut voir cela comme un processus créatif, après tout. On peut, sciemment, essayer d’accrocher d’autres idoles, d’autres étoiles dans le décor. Whatever works, pourrait-on dire, pourvu que cesse ce malaise, cette compression du moi, cette impression de vivre dans un mauvais film. Pourvu qu’on en reçoive une gratification, n’est-ce-pas? Des autres, évidemment. Ou pour changer: de nous mêmes. Ou de nouveaux nous-mêmes, libérés pour l’occasion ?

 

Monstre

Tu as parlé du « monstre ». Moi je me demande si ce n’est pas la condition humaine qui est monstrueuse ? La « Vie » pour parler comme les pro-life, est un processus assez gore. Il n’y a qu’à voir avec quelles pincettes les penseurs évolutionnistes du dix-neuvième siècle ont manié leurs propres découvertes. Il n’existe pas, ou plus d’ordre naturel, il n’y a qu’une évolution que nos sociétés, bien plus que de l’encadrer par des lois, un morale ou une éthique à géométrie variable, accompagnent ou suivent. Nous sommes des passagers du temps et nous voguons, transformant toujours notre espèce d’un fait naturel à un fait culturel. Nous avons notre condition sur les bras et il nous faut bien la fabriquer ! Le monstre, finalement, ce n’est pas vraiment le futur, c’est ce qui sort de l’instant. Le temps, écrit encore Castoriadis, est création. Le temps est surgissement continu d’altérité radicale, de nouveauté radicale. Chaque nouveau moment est porteur de nouveauté radicale, de cet inédit, de cet inouï, de ce jamais vu, de cette invention pure et simple. C’est comme si nous étions assis à côté d’un volcan qui continuellement crache du révolutionnaire. Et nous, société, continuellement nous nous précipitons sur le magma brûlant, sur la lave encore chaude pour la faire rentrer dans nos anciens moules, dans nos anciens termes, dans nos anciennes coutumes.

 

Frondes gravitationnelles

Pour gagner les astres éloignés, les sondes spatiales utilisent l’assistance, ou « fronde » gravitationnelle. Ce terme de mécanique spatiale, dixit Wiki, désigne « l’utilisation volontaire de l’attraction d’un corps céleste (planèteLune) pour modifier en direction et en vitesse la trajectoire d’un engin spatial. L’objectif est d’utiliser ce phénomène pour économiser le carburant qui aurait dû être consommé par le moteur-fusée du véhicule pour obtenir le même résultat. » Pour en avoir rencontré quelques unes dernièrement, nos « frondes » sociales, celles qui nous font aller quelque part sont ceux qui luttent du côté du non-conforme, du monstrueux ou de la révolte, ce sont eux qui incarnent ce fameux « nouveau » qui effraie tant et que personne n’ose voir. Par exemple, les discussions récentes, en France, sur la PMA et la GPA sont fort susceptibles d’éclairer d’un jour nouveau les familles traditionnelles sur la parentalité, la filiation. Là où ces « frondes » passent, la société est après plus à même de « dire et de se dire », de s’articuler pour ainsi dire pour avancer.

 

On sent ici, à Paris, comme un frétillement. La possibilité de créer des collectifs, de créer des « Labs ». Tout fait projet désormais : comment habiter, comment s’alimenter, comment procréer, comment travailler. Serait-ce possible d’en parler, à Paris ou ailleurs ? Ce serait formidable. En tout cas, un grand merci pour l’ouverture d’esprit et l’énergie communiquée !

 

Amicalement, Jean-Philippe / jp.dore@jpda.fr/ 07 60 06 29 46

Remontez la scène

Dimanche, au sortir de la conférence installés à la terrasse du café Beaubourg dans un agréable soleil de fin d’après-midi, nous voyons passer un couple, Jeanne et moi. Lui, engoncé dans son costume cravate moulant, absolument triomphant. Elle, la bombasse, minijupe avec l’inévitable motif de porte-jarretelle qui dépasse, yeux de biche, jambes de biche, cul de biche, etc., et maniée avec précaution par l’homme à cause des hauts talons sur les pavés. On a ri, bien sûr, parce que nous passions sans transition de « l’observatoire des passions » à l’observatoire du ridicule – qui ne tue pas, au demeurant. Entendons-nous: bien sûr qu’il nous faut des rôles à jouer, des costumes à porter, des décors et des scènes pour exister: que serions nous, que serait la ville sans tout cela? Mais on a le droit de vouloir reconstruire le théâtre, de changer les éclairages et la toile de fond, de trouver de nouveaux auteurs et de nouvelles façons de jouer. On a le droit d’imaginer que « la dame » et « le monsieur » intervertissent leurs costumes et dévalent la piazza de Beaubourg avec classe.

 

La rétrospective Fassbinder, dernièrement à Paris, a permis de découvrir quelques raretés dont « Schatten der Engel », « L’ombre des anges, 1976 », un film de Daniel Schmid tiré d’une pièce de Fassbinder. On y voit Ingrid Caven en prostituée tragique, Jean-Claude Dreyfus en Sganarelle grimaçant, un travesti, un businessman au cœur brisé, Fassbinder lui-même en maquereau non moins brisé: un film magnifique, presque trop beau. Acteurs, actrices nous sommes, plus ou moins fardés, plus ou moins outrés, plus ou moins doués. Il nous faut bien jouer pour exister, voilà le drame, ou le sel de l’existence c’est selon.

Un autre souvenir me vient en tête. Il y a quelques années, au printemps dans un petit village de Sicile au-dessus de Taormina, c’était soirée de meeting politique. Sur une placette charmante, où église, maisons, restaurants et ruelles organisaient tout à fait une scène de théâtre, une sorte d’ingeniere à costume et grosses lunettes d’écaille s’exprimait au micro assis à une petite table recouverte de feutre vert. Une petite foule était réunie là, assise qui sur les chaises des restaurant, qui sur les marches de l’église, qui sur le sol de marbre noir et blanc. Des carabiniers en grand uniforme noir avec des bandes rouges le long des jambes, des képis et des dorures montaient la garde. De touristes plus ou moins hagards se frayaient un passage entre les chaises, les chiens et les chats errants, les enfants qui courraient en tout sens. Je ne sais pas si j’arrive à rendre la scène: là c’était plus le Fellini de Amarcord… Une sorte de concentré d’institution: le vieux mâle qui parle, les flics qui surveillent, tout le monde s’en fout. Quelque chose d’ouvertement joué, faux, en carton. Ce que Castoriadis appelle les significations imaginaires sociales:  « L’institution social-historique est ce dans et par quoi se manifeste et est l’imaginaire social. Cette institution est institution d’un magma de significations, les significations imaginaires sociales. Le support représentatif participable de ces significations (…) consiste en images ou en figures, au sens le plus large du terme : phonèmes, mots, billets de banque, djinns, statues, églises, outils, uniformes, peintures corporelles, chiffres, postes frontières, centaures, soutanes, licteurs, partitions musicales – mais aussi : la totalité du perçu naturel, nommé ou nommable par la société considérée. »

 

Nous évoluons donc dans ce « magma », comme dans une sorte de liquide amniotique qui nous serait consubstantiel. Mais la plupart du temps – de c’est le drame de la démocratie représentative que dénonçait précisément Castoriadis – nous oublions que nous pouvons participer, que nous participons de fait, bon gré mal gré, à sa création, à sa constitution, à son ordre. Nous recevons un flux continu de nutriments de cet « amnios », tellement d’injonctions, de flatteries, de gratifications, d’encouragements, de recadrages que nous en oublions complètement notre singularité, notre individualité. Nous grossissons le trait de nos stéréotypes – de genre, mais pas que – parce que ce sont eux nos djinns et nos billets de banque, ce sont eux notre valeur d’échange, ce sont à eux que nous devons notre étroite existence dans le troupeau. Ce sont aussi à eux que nous devons notre angoisse et notre mal-être…

 

Alors faut-il des normes, des modèles autorisés, faut-il des rôles et des décors, des scènes et un public pour exister? Castoriadis écrit que la société produit nécessairement l’imaginaire dont elle a besoin pour son fonctionnement, que c’est dans l’imaginaire qu’elle trouve le complément nécessaire à son ordre. Mais on peut voir cela comme un processus créatif, après tout. On peut, sciemment, essayer d’accrocher d’autres idoles, d’autres étoiles en carton sur le ciel de notre imaginaire social. Whatever works, pourrait-on dire, pourvu que cesse ce malaise, cette compression du moi et du ça, cette impression de vivre dans un mauvais film. Pourvu qu’on en reçoive une gratification, n’est-ce-pas? Des autres, évidemment. Ou plus nouveau: de nous mêmes. Ou de nouveaux nous-mêmes, libérés pour l’occasion. Faire de son caractère un style, disait Nietzsche dans le Gai savoir. Essayons, avec toujours le regard oblique pour voir si ça plaît à l’autre. Aux marteaux! Remontons la scène…

Sous l’astre mort de la morale

L’explosion des normes sociales a déjà eu lieu et nous sommes là à jouer à ne pas nous en apercevoir – à essayer d’entrevoir. Hier soir Paul B. Preciado a dit avec humour : « nous sommes dans un moment révolutionnaire mais personne n’est au courant ! ».Le navire social continue à avancer sur son erre, mais tout est devenu faux et bizarre. Nous jouons à être des hommes qui seraient des hommes, des femmes qui seraient des femmes. Nous jouons encore à croire aux sacro-saintes « valeurs » qui sont usées jusqu’à la corde et qui ne sont plus que des ectoplasmes, des artefacts, des archaïsmes, des images usées qui sentent le vieux: travail, famille, religion, nation. Les conservateurs freinent des quatre fers bien sûr, mais ce faisant, dit Jankélévitch, ils participent eux aussi à la futurition, au devenir, ils attisent le feu qu’ils espéraient éteindre. Littéralement, le temps les traîne tandis qu’ils trépignent comme des enfants, s’accrochent et se désolent de ce décor toujours changeant, toujours fluant, toujours en avant.

 

Le temps, écrit Castoriadis, est création. Le temps est surgissement continu d’altérité radicale, de nouveauté radicale. Chaque nouveau né, chaque nouveau moment est porteur de cette nouveauté radicale, de cet inédit, de cet inouï, de ce jamais vu, de cette invention pure. C’est comme si nous étions assis à côté d’un volcan qui continuellement crache du révolutionnaire, du radicalement nouveau. Et nous, société, continuellement nous nous précipitons sur le magma brûlant, sur la lave encore chaude pour la faire rentrer dans nos anciens moules, dans nos anciens termes, dans nos anciennes coutumes. Faussaires que nous sommes – par nécessité? Par habitude? Par inhibition? – nous transformons le radicalement nouveau en parfaitement normé. Mais quel est-il donc, ce nomos au sein duquel nous puisons tous nos comportements et tous nos soutiens, toute notre éducation et presque tout notre être? Une maille souple, une infrastructure complexe et ramifiée qui tient la société ensemble et en fixe les règles. Nomos au sens grec, c’est aussi la mesure de la musique, les règles de la musique du social. Nomos, c’est aussi la joie de Pessoa qui, un dimanche après-midi à Lisbonne, s’extasie de l’extraordinaire intelligence des choses et des gens. L’harmonie, pourrait-on dire, du social.

 

Mais cette maille, cette infrastructure est essentiellement… changeante! La morale, ou la norme sociale, ou le nomos, ou la « conduite » individuelle et collective évoluent avec les époques naturellement. C’est simplement un « fond », un décor que l’on espère suffisamment lointain dans ses effets, comme au théâtre, pour faire croire à un cadre immuable, immémorial. Le ciel peint de notre morale… La morale, dit Nietzsche, n’est jamais que les us et coutumes, les mœurs du plus grand nombre qui fait pression sur le petit nombre. La morale n’est pas morale, dit-il encore, c’est un rapport de force au pire, une transaction au mieux: soumission à la morale contre chaude protection du « troupeau ».

 

Mais le trouble, ou le décalage, ou l’impression de désharmonie vient du fait que même le plus grand nombre n’est plus sûr d’avoir cette morale-là. Ou bien on n’est plus sûr d’être le plus grand nombre. On se recompte, et on s’aperçoit avec angoisse qu’il n’y a plus que des minorités. La maille souple du nomos est restée accrochée sur quelque rocher, quelque concrétion morale tandis qu’imperturbable la moraine du temps fonce sur son lit: il y a des tensions, cela tire, cela craque. Autrement dit, le radicalement nouveau est partout et le filet de la norme craque ça et là et peine à le recouvrir. Il nous faut changer de norme comme le serpent change de peau. Un homme de quarante quatre ans comme moi sent toutes les lézardes qu’il y a entre « le moi » et, par exemple, le genre. Ou encore, la profession et la réflexion. Tout, en somme, de la façon de manger à celle de faire l’amour, de la notion de nature à celle de travail, de l’accès à la culture jusqu’à ne serait-ce que la façon de marcher dans la rue, de saluer ses congénères ou « se tenir » en général, a radicalement changé. Que s’est-il passé? C’est comme si tout à coup toute notre monnaie sociale, toute notre valeur d’échange avait subit une dévaluation brutale et subite, si radicale qu’on ne comprend plus à quoi ces bouts de papier et de métal pouvaient servir.

 

Considérons la chance que représente notre époque: tout est à réinventer. Pour mieux dire les choses: nous devons forger de nouveaux concepts, inventer de nouveaux termes pour voir et nommer ce que nous faisons déjà: vivre, se nourrir, travailler, penser, tout cela a radicalement changé sans que nous prenions la peine de le qualifier de nouveau. Il nous faut peindre un nouveau ciel, une nouvelle morale au-dessus de nos nouveaux us et coutumes. On ne parle pas ici de la « disruption » chère aux start-up, on ne parle de tout monétiser de notre quotidien. On parle de s’asseoir à une table entre gens de bonne volonté pour réaliser des projets. Tout fait projet: notre façon de nous alimenter, de nous reproduire, d’acquérir du savoir. Observons comment nous évoluons, nommons les choses, regardons en face ce que nous sommes devenus. Nommons, avec bienveillance, sans préjugés. Ainsi cessera cette impression pénible de décalage, de retard ou d’écho entre notre façon de vivre et notre façon de penser.