L’alibi

J’attends rue Fontaine. J’attends rue Saint-Maur, souvent. J’attends rue des Couronnes, dans l’excitation du crépuscule, dans l’empire des lumières. J’attends partout, installé provisoirement dans le gris du temps, logé dans une infractuosité, une alvéole dans l’air piquant de l’automne. J’attends comme Philip Marlowe, ou comme Yves Simon, dans la puissance et l’orgueil de la solitude, au carrefour. J’attends sans impatience. C’est une part non negligeable de ma vie. 

L’attente c’est l’alibi pour être arrêté, caché, désoeuvré, invisible. C’est l’impunité. Regarder et vivre non pas ‘de l’autre côté’, mais étrangement au milieu du monde. C’est encore la lettre volée : quelque chose gît là, caché en plein jour, dissimulé dans l’évidence. Y accéder est une transgression délicieuse, mais qu’on ne peut pas partager. On peut la relater et on dira que l’on fait de la poésie, mais… C’est plutôt que le monde dans lequel nous nous consumons – le monde des raisons, de l’objectivité, des vecteurs qui nous entraînent dans leurs couloirs- ce monde est création factice, signification imaginaire.

En vérité l’oisif, l’inoccupé à la limite de la stupidité, celui qui se permet de briser les chaînes de certitudes, de positivité exprimée, d’affects et d’injonctions, celui-ci accède. A quoi? Pas à lui-même (ça aussi, constructions, hypothèses, etc). Plutôt au rang de chose, comme une pierre, un mètre cube d’air rempli d’esprits, un être. Juste un être.

Neuruppin

L’aventure, disais-tu. L’adventure. Ce qui advient. Quand, comme immobile, tu sens la vie défiler en toi et autour de toi comme un décor, comme un récit. Quand les événements te rejoignent. La maison du marchand d’art Ferdinand Möller, logée dans les pins, au bord du lac. Au crépuscule les derniers rayons du soleil voyagent à l’horizontale, traversent les vitres et s’aventurent dans l’espace heurtant ici un meuble, là un visage, ou un dessin, une photo. L’inquiétude monte lentement du lac, des bois, de l’histoire sombre de cette villa, du visage anguleux du Doktor Matzel. Cris d’animaux, fraîcheur de tourbe. Et puis cette étrange chercheuse qui écrit seule à l’étage.  Ce sont comme les panneaux d’un décor que l’on traverserait l’oeil ouvert, mais en rêvant peut-être ou étant le personnage d’une histoire.

Depuis trois jours je rencontre, sur des quais de gare, à des rendez-vous ici ou là dans Berlin, des gens avec qui j’ai longuement correspondu sans les avoir encore rencontrés, sans connaître leur visage. C’est comme si leur visage était connu au dernier moment, décidé ex abrupto par le metteur en scène ou l’auteur, comme s’ils enfilaient leur masque en vitesse dans les coulisses avant de bondir sur scène. Et ils la font, l’aventure. Ils surgissent. Ils sont inventés par le temps. Ils sont ‘l’altérité radicale‘. Ou le ‘Spiel das Lebens‘. Alors jouons, jouons. Nous n’avons strictement rien à perdre.

Le soir, dans cette agence à l’abandon qui est aussi un refuge, une antenne psychique, un observatoire, Jakob nous mixe savamment des drinks. Un sérieux qui ne supporte pas tout de suite l’ironie. Puis nous parlons autour de la petite table ronde, dans la nuit. Une cérémonie. 

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Et l’architecture? Elle se déploie. Elle est. Elle est le résultat d’un processus certes, mais aussi le témoignage, plutôt que la matérialisation, d’un caractère, d’un fluide unique, d’une sorte de souffle, de Prāṇa. Ou d’esprit, de Geist si l’on veut. Quelque chose doit continuer de circuler, doit émaner, centrifugement et centripétement depuis un centre spritituel (ein geistiger Schwerpunkt) pour que les humains et esprits, les vivants et les choses, la ville et le cosmos vivent en paix. Communient. Ça s’explique mal en vérité, ça se vit. Das erklärt man nicht, das lebt man. L’architecture de Scharoun n’est que secondairement matérielle, ce n’est pas trop la question. Elle résulte, en vérité, d’une sorte de musique qu’il devait entendre. Il y a quelque chose de chamanique. Comme des enquêteurs, comme des archéologues dubitatifs, nous avons devant nous la trace, le vestige et nous devons nous méfier d’en tirer une rationnalité quelconque. En réalité nous devons remonter, au fil des méandres, jusqu’à l’âme et à l’esprit.

Nearly one

Chaleur. Rue bondées. Touristes. Excitation mauvaise. Enflure et pompe des Jeux Olympiques. Lassitude. Il n’y a finalement pas d’événements – remarque d’un parisien égoïste -, pas de déroulé, juste un éternel retour des saisons et des convoitises, une sorte d’automatisme de la société. Le nómos, c’est la coutume, qui devient loi, et puis morale. L’hétéronome puise dans les règles sociales (ce que Castoriadis appelle l’institué) les règles de son action. Il est « celui qui est mené par les autres ». L’autonomie, la démocratie grecque en aurait tracé l’exemple, établit ses propres lois en conscience, et décide. Pourquoi est-ce que je vis ici, et de cette manière? Par habitude, par coutume. Il y a finalement peu d’actes de décision, de gouvernement de soi dans une vie. Peut-être un ou deux. « Nearly one, » dit le camel spotter des Monthy Pythons, qui a identifié ‘presque un’ chameau en trente ans d’observations.

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Rue de la Terrasse, fleurs, angoisse (contenue) et ironie absurde. Les compte-rendus médicaux, la pompe des mandarins, leur langage incompréhensible. L’un deux à laissé un morceau de métal dans la hanche. Opérer ou pas. Angoisse du père devant les difficultés matérielles d’aujourd’hui : codes, mots de passe, emails, formulaires en ligne. Moi-même je me sens vieux à l’aider à faire ça. Je pense au beau texte de Preciado sur sa mère. Une sophistication hallucinante, une médecine de pointe qui bute dans l’absurde et dans l’erreur humaine. Toujours, la croyance dans les systèmes, les process, les plannings. Pourquoi la pensée rationnelle me paraît-elle absurde? Les Lumières, la raison, la logique, les systèmes, les calculs. Comme cela paraît loin de l’organique, de la Nuit du corps! Est-ce qu’on applique la logique à nos corps, où nos corps à cette logique? Quel mot de passe nous donnerait une compréhension intime du Caché qui fonctionne en nous?

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Je vois partout, où plutôt je transporte toujours avec moi le visage de rongeur de Kafka, et le masque noble, ardent, en voie de combustion de Tarkovski.

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Je propose à ma mère d’aller à Cernuschi, et elle ne se fait pas prier. Quelle surprenante vitalité elle a! Et elle, ce n’est pas dans les rapports des médecins qu’elle cherche son salut. A Cernuschi je vois ce beau plat, dynastie des Lê postérieures (Viet-Nam) : deux phoenix qui s’affrontent, ou qui se séduisent? Le plat a demeuré dans les cales d’un bateau naufragé au 14ème siècle et est couvert de concrétions marines.

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https://www.youtube.com/watch?v=6RexQLrcqwc

Castor & Pollux

Gombrowicz, en décembre, à Mar del Plata, seul dans une grande demeure déserte, dans la tempête et les orages sur la plage de la Quinta, avec l’exemple transperçant de Simone Weil comme emblème.  » J’ai conscience, oui, que je suis déjà devenu. Déjà, je suis. Witold Gombrowicz, ces deux mots que je portais comme un vêtement, ils sont, déjà, révolus. Je suis trop. Encore que je puisse accomplir telle ou telle chose imprévue de moi-même, je n’en ai plus envie, non, je ne peux plus vouloir : je suis trop. Au milieu de cet univers infini qui sans cesse bouge et se transforme, sous un ciel indéfinissable, je suis, à jamais, achevé, fini, défini… je suis, et tellement que cela me projette en dehors de la nature. »

Bus 115 vers Montreuil à travers Bagnolet. Vendredi matin, temps gris, avec des éclats de lumière. Vers Montreuil, lieu de Berezinas passées, de désillusions, d’amertumes, mais d’aventures encore, dans cette grisaille équanime dont surgissent des formes, des situations, des gens, des inspirations. « Montreuil looks like Belgium », dit Filipo. Oui, avec cet aspect de ville qui ne cherche pas à être belle, et qui souvent l’est. Je regarde par la fenêtre du bus, complétement absorbé par le déroulement des choses, par l’ordre brutal, arbitraire et précis des choses qui a tout du poème. Pelouses livides, matériaux divers, rugueux, gris, comme des tonalités musicales. Je happe aussi les noms ici et là, comme une sorte de plancton poétique. Écrit sur un hangar en ciment gris :  » so far » ou « Sofar« . « Plastherm ». « Les Malassis ». Et puis soudain, alors que le bus tourne et s’engage dans une rue toute droite vers l’autoroute A3, une ombre. L’ombre d’un bâtiment incroyable, ou plutôt, un groupe de bâtiments plantés comme des lames dans le ciel, d’une brutalité inouïe, au moins quarante ou cinquante mètres de haut. Je lis « Castor, Pollux, Aurore, Flore ». Plaqué sous les barres, un centre commercial à l’agonie sous son étanchéité, plus gris que le gris encore. C’est comme une épave, une étrave déchirée dans le ciel, comme la souffrance à vif de quelque chose ou de quelqu’un. Avenue de Stalingrad. Je regarde, j’écarquille, le bus passe, franchit l’autoroute toute bardée d’ouvrages d’art, le béton est omniprésent, il est puissant et beau comme sorte de minéralité de fiction, de décor apocalyptique, de chant déchiré. Je descends devant le « groupe scolaire du travail » parmi les chantiers de démolitions et m’engouffre dans les petites rues de Montreuil vers mon rendez-vous. Je sais que la liberté que je prends est conditionnelle, momentanée. Et pourtant je m’abandonne totalement au déroulé des choses, esclave de la faculté pure de voir et de sentir, de découvrir. Un mystère se joue là, sûrement, pour moi seul, un monde autre se dévoile comme dans le livre de Peter Handke, Mon année dans la baie de personne. Hangars. Petits pavillons rongés. Architectures plus ou moins dessinées. Essais, tentatives, chantiers avortés, démolitions en cours. Gris métaphysique, flottant. Je retrouve Moad entre deux rues, flottant lui-aussi, ironique, regardant un bâtiment étrange, sorte de colombage des années quatre-vingt en métal vert. Une espèce de Belgique, oui, après tout, la Belgique de Magritte et Delvaux. Plus tard, après le rendez-vous – retour en voiture avec Moad qui produit une impression toute différente, comme une contre-impression – je regarde ce que peux bien être cette arête invraisemblable que j’ai longée en bus le matin. Je scrute la photo aérienne, et trouve : Les Rigondes, Jean Balladur, 1962-1964, patrimoine du XXème siècle. Jean Balladur, la Grande Motte, l’hôpital de l’Institut Curie aussi. Les Rigondes ont lancé sa carrière et sa réputation, ont obtenu des prix. Réalisation soignée, bas-reliefs dessinés par l’architecte, choix du béton brut, bassins et supermarchés : on a tout oublié de ce temps-là et on n’a aucune idée de la résonance de cette architecture à l’époque, avant sa dégradation et ses restaurations plus ou moins réussies. Deux barres de treize et vingt étages, deux autres de quatre étages. Terrain de tennis, aujourd’hui disparu. Esquisse de supermarché ou de galerie commerciale. Ce que l’on peine aujourd’hui à comprendre, ce qui est a priori impensable, c’est la sûreté, la certitude, la confiance qui faisait dessiner ce genre de choses à un architecte. Conçu en 1957 pour une compagnie d’assurance. Ce n’est pas l’immédiat après-guerre, et il devait bien exister un tissu urbain à cet endroit, quelque chose. Et pourquoi Castor et Pollux, les Dioscures, les enfants de Zeus et de Léda ? Il y avait certainement l’assurance, la confiance, la certitude – le fait d’habiter dans une signification imaginaire sociale, comme dit Castoriadis, qui a totalement disparu. Il ne nous reste plus que l’architecture, la trace physique qui s’abime dans le temps, le sens, on l’a perdu comme pour les pyramides de Gizeh ou les temples aztèques.

Plus tard dans la journée, je rencontre Martine K., historienne du XXème arrondissement qui me donne des conseils pour la recherche sur les Bains et m’encourage. Chez cette dame âgée je sens encore brûler le feu de l’intérêt pour l’histoire et l’aventure, la passion de la connaissance, l’habitude de pousser des portes et d’écrire. Plus tard encore, réunion pour les travaux du 165 rue de Belleville, la plupart des copropriétaires, grassement satisfaits d’eux-mêmes, ignorent qu’ils vivent depuis des années au-dessus du regard Saint-Louis, dit chambre du chirurgien, qui date du Moyen Âge et du XVIIIème siècle. Malicieuse, Ray s’est bien gardée de le leur dire mais à ma demande elle produit une photo, sait qui s’en occupe, etc. Les autres mangent leurs cacahouètes et boivent leur bière. Détective obscur, à défaut d’être sauvage, j’aimerais que des liens s’établissent entre les Bains de la Renaissance et le chantier de la Renaissance, entre le n°174 et le 162 rue de Belleville, j’aimerais que ces réseaux souterrains m’emmènent dans une aventure, encore une, pourquoi pas, faite de rencontres et d’écueils, d’excitation, de lendemains.

Tangerine Dream

9h30. Soleil. Au « Nord-Sud ». Belle surface brillante du bar, café crème. Sentiment que (finalement ?) tout est possible. Reçu cette nuit les photos de l’hypothétique client – mais ne sont-ils pas toujours hypothétiques ? – pour un hôtel à Porto-Vecchio, dans la vieille ville. Il me teste, je le teste. The usual game… Cela fait plaisir de voir des photos de la Corse l’hiver, la lumière métallique de la mer et du ciel, la luminosité immanente des choses – la pierre, la terre cuite, et même l’herbe fluorescente – qui appellent immédiatement des sensations et des odeurs. Construire en ville, parmi ces murailles, dans cette citadelle, ce serait le rêve. Mais on peut rêver dans ce métier, ça, c’est gratuit. Les images me rappellent aussi la musique de Tangerine Dream (Tangram) que j’écoutais sans fin dans la Peugeot entre Bonifacio et Porto-Vecchio. Identificazione di una donna… Toute cette aventure, qui nous a pris quatre ans.

Journal de Gombrowicz, 1953 : « Vendredi. Ce Journal, je le rédige à contrecœur. Sa sincérité insincère me fatigue. Pour qui est-ce que j’écris ? Si c’est pour moi, pourquoi cela va-t-il à l’impression ? Et si c’est pour le lecteur, pourquoi fais-je semblant de dialoguer avec moi-même ? Te parlerais-tu de manière à ce que les autres t’entendent ? Que je suis loin de l’assurance et de l’élan qui m’animent lorsque — excusez le mot — « je crée » ! Sur ces feuillets, c’est comme si du sein béni de la nuit je sortais péniblement à la dure lumière du matin qui me fait bâiller et tire mes erreurs au grand jour. Le mensonge qui est à la base même de ce Journal me rend timide, et je vous en demande pardon, oui, pardon (mais peut-être ces derniers mots sont-ils superflus et, déjà, prétentieux ?) »

Simpliste, ou peut-être seulement naïf, pas dans la réalité, etc. : la gauche, c’est la confiance dans le devenir de l’homme, ou plutôt, c’est l’espoir. La droite, c’est la recherche de la sécurité, ou plutôt, c’est la peur de la perdre. Aujourd’hui, il n’y a plus de gauche, l’idéologie du socialisme et du communisme est faillie, ou trahie, et donc il n’y a plus d’espoir. Il nous reste la droite et sa peur, partout, en menu unique. C’est drôle, comme le sens réside dans les mots, les hante telle une radiation fossile. Patrimoine : l’héritage du père : on imagine tout de suite des réunions de famille un peu crispées. Conservateur. En 1283, cela voulait dire : « Celui qui est chargé de maintenir un droit ou un privilège. » En 1795 : « Qui protège du désordre. » Et en 1815 : « Opposé à toute innovation. » L’acte même de conserver, de maintenir, de protéger en vue de transmettre, si l’on veut, implique la peur de perdre. Il ne peut pas y avoir d’espoir ; à la place, il doit n’y avoir que des certitudes. L’espoir est en berne, il n’est pas dans le Zeigeist car l’avenir est en berne. Ce qui manque, c’est la pensée, la pensée créative et dynamique du temps qui se crée, qui surgit, et qui accompagne notre trajectoire en cette vie, et en ce monde. Laissée à elle-même la droite fabrique de la droite qui va mécaniquement vers l’extrême droite, elle n’a pas d’idées, qui viendraient du camp d’en face, à contrer, elle n’a plus de « réaction » à opposer, elle ne fait que se parodier et se ronger elle-même dans les boucles de sa peur. Peur de tout, en fait, peur de l’autre, peur du changement, peur de perdre, peur de gagner, peur d’avoir peur, peur d’avoir peur d’avoir peur. Naïf : ce qu’il faut, c’est une pensée créative de gauche, pas une idéologie, pas des claquements de dents pavloviens. Une pensée. Pourquoi pas Castoriadis, à ce stade, « l’Institution imaginaire de la société » : « Toute société a essayé de donner une réponse à quelques questions fondamentales : qui sommes-nous, comme collectivité ? Que sommes-nous, les uns pour les autres ? Où et dans quoi sommes-nous ? Que voulons-nous, que désirons-nous, qu’est-ce qui nous manque ? La société doit définir son « identité » ; son articulation ; le monde, ses rapports à lui et aux objets qu’il contient ; ses besoins et ses désirs. Sans la « réponse » à ces « questions », sans ces « définitions », il n’y a pas de monde humain, pas de société et pas de culture –car tout serait chaos indifférencié. Le rôle des significations imaginaires est de fournir une réponse à ces questions, réponse que de toute évidence, ni la « réalité » ni la « rationalité » ne peuvent fournir. »

Par la fenêtre, 1

En face de moi, de l’autre côté du carrefour, légèrement sur la droite, à, disons, quarante mètres et un étage en dessous, un homme. Un homme seul dans un appartement ressemblant au mien, quoi que plus grand, plus chic, dans un immeuble Art Déco. Un homme seul qui évolue dans son appartement, — et l’on présume que sa solitude n’est que conjoncturelle, accidentelle, très probablement due au confinement. On sent que cet homme n’a pas l’habitude d’être seul, ces mouvements n’ont pas la fluidité, l’assurance que procurent une longue habitude. On pressent une épouse et des enfants en Bretagne, et lui retenu à la ville dans un scénario bourgeois, urbain, rassurant de classicisme. Un scénario, d’avant. Voire… L’homme a l’air jeune, et un autre scénario voudrait tout aussi bien qu’il n’habite pas chez lui, qu’on lui ait prêté l’appartement, les ‘Bretons’ étant de la famille ou des amis proches. Cela expliquerait la raideur, les gestes empruntés, la politesse excessive à l’égard d’objets ou de meubles qui ne sont pas les siens, la distance amusée et respectueuse face à un luxe qui lui est d’ordinaire étranger. A cette distance précisément, ni trop près ni trop loin, on voit les gens sans les scruter, on les aperçoit sans vraiment les distinguer, ce sont des silhouettes, des personnages en quête d’auteur, comme dans la pièce de Pirandello. Et ce qui frappe chez ce distant voisin, cet alter ego un peu brumeux, c’est sa distinction. Pas sa distinction en tant qu’individu (chemise bleue, cheveux bruns, mince, une sorte de moue dédaigneuse, presque outrageusement habillé pour lire un lire, comme ça sur son canapé, un samedi matin de confinement), sa distinction en tant que quidam, silhouette, homo sapiens, Mensch. Je veux dire, les précautions incroyables du genre humain vis-à-vis d’un extérieur tout théorique. L’élégance, pourrait-on dire, ou plus pauvrement, les manières, mais ce n’est pas ça. Cette chemise, cette coupe de cheveux, cette tenue du corps dans le volume de vide de l’appartement, cette évolution fluide du squelette (frame), des muscles dans l’atmosphère confinée, c’est la résistance au néant, c’est plus que ‘la vie’, c’est la civilisation, c’est la culture. C’est quelque chose qui se trace sur fond de vide, qui s’emporte sur fond de vide et cela requiert de l’énergie, de l’atavisme, de la ruse et de l’entraînement. Qu’est-ce qui fascine le narrateur, dans le Côté de Guermantes, quand le soir à Doncières il distingue ‘des hommes et des femmes amphibies, se réadaptant chaque soir à vivre dans un autre élément que le jour’ et qui nagent dans la lumière de leur appartement ? L’opacité de nos rites, l’insondable complexité de nos apparences qui nous fait prendre, à une certaine distance, nos contemporains pour une espèce mystérieuse, inconnue.

 

Il faut, continuellement, présenter quelque chose face à l’énigme du monde. Il nous faut, à chaque instant, une forme contre laquelle celle-ci puisse glisser, heurter au besoin et se faisant, nous définir. Il nous faut une forme– ce que la brume de la conscience et de ses arrières-mondes n’ont que rarement, ce que la pensée n’a que rarement, par flashes. Il nous faut une forme contre la rumeur du monde, contre le white noise du monde. Un visage, pourrait-on dire. La forme d’un corps. Mais au-delà, ce que cette chemise, ce col, cette légère moue, ce que l’angle de ce livre présenté au soleil disent, c’est la certitude absolue de l’individu d’être dans un ensemble, d’appartenir à un ensemble. En me comportant comme ceci ou comme cela, je présuppose l’existence et le comportement de tous les hommes, j’esquisse une morale, dit Sartre. En reconnaissant à la société ses pouvoirs sur ma psyché, mon égo, dit Castoriadis, en admettant et en accueillant sa puissance de projection sur moi – d’où ce comportement policé, dressé – je récupère la possibilité d’évoluer moi aussi dans les représentations, dans les significations imaginaires sociales, d’interagir avec elles. Je suis toujours et en tout lieu porté, projeté, étayé sur ces représentions qui me donnent contenance et apparence, chez moi ou dans le désert de Gobi. J’appartiens. I belong. Castoriadis, dans ‘L’institution imaginaire de la société’, cite la définition de l’ensemble donnée par le mathématicien Georg Cantor : ‘Un ensemble est une collection en un tout d’objets définis et distincts de notre intuition et de notre pensée’. Cet ensemble fondamental, naïf, indémontrable, qui rend interchangeable le mien et le nôtre, que l’on happe par la fenêtre ouverte autant qu’on le projette, — cette chaude continuité de l’être ensemble, de l’être dans un ensemble depuis l’enfance –… la voilà, notre armure. La voilà, notre économie de filaments cognitifs et affectifs lancés à travers l’espace et le temps, notre mycélium. Nous nageons là-dedans comme les aristocrates de Proust nagent dans la ‘grasse liqueur’ de la lumière de leur appartement. Nous n’y prêtons pas plus attention qu’à l’air que nous respirons ou à l’eau dans laquelle nous nageons, pour la raison que des milliers de génération ont tissé cette toile avant nous et pour nous. Et nous flottons replets dans cette nonchalance, du canapé à la cuisine.

2020, a time Odyssey

‘La représentation n’est pas décalque du spectacle du monde, elle est ce dans et par quoi se lève, à partir d’un moment, un monde’.

Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, 1974


Voilà, c’est comme un voyage vers Mars, me dis-je. Ou une sorte d’entraînement, à tout le moins. Clairement, la dimension spatiale nous est chaque jour un peu plus déniée,  et le périmètre de la prison rétrécit. Hier, profitant d’un prétexte professionnel douteux, j’ai pu traverser Paris — une dernière fois?– en taxi pour aller livrer des plans à un client. J’ai vu la place de la Concorde déserte, la rue de Rivoli longue et vide. J’ai vu la troupe des joggers dans leur fuite dérisoire, en train de transformer la ville en tapis roulant, en décor de cinéma. Avec leur pas éternellement suspendu, ils prolongent la lumière blanche du bug, de l’explosion silencieuse, du rapt de la réalité. Et au moment de livrer lesdits plans, sur un palier cossu, il y eut une scène cocasse à la John le Carré : pas un mot, des gestes impérieux de mise à distance, un sourire gêné, j’ai fini par jeter l’enveloppe sur le tapis. Au retour, dans la limousine, on pouvait certes apprécier le printemps dans l’air, la douceur du soleil mais c’était bien le retour, la fin de la permission. Chez soi, le mot a pris un sens nouveau. En soi, pourrait-on dire. Cinquante deux mètres carré d’existence, de vie, d’autonomie — une capsule, un vaisseau. L’espace nous est dénié, il nous reste le voyage dans le temps. Deux semaines, quatre, six, huit? On ne sait. Il faut franchir, traverser. Certains y verront un but, d’autres une épreuve, d’autres encore une occasion, une expérience. Une mutation peut-être. Mais en vérité notre rapport au monde, réel, physique, celui que nous regardons avec envie, là juste en face derrière les grilles fermées du parc, ce rapport n’a-t-il pas déjà changé?

Depuis quelques jours, nous avons troqué notre sociabilité pour une autre. Nous sommes à l’heure des apéros Skype et FaceTime, des conference calls, des conversations de groupe sur WhatsApp, des SMS où nous distribuons les emojis en pagaille. Assis à mon nouveau bureau, devant l’ordinateur, seul au neuvième étage avec vue, je suis de plus en plus l’opérateur silencieux de ma traversée, devant la console de commande du vaisseau. Sous mes doigts toutes les touches pour moduler mon rapport aux autres, commander à mes objets connectés, explorer le web et écrire ce texte, en porte-à-faux sur le monde, comme disait Paul Virilio. Ces nouveaux codes, cette nouvelle puissance de l’égo ne sont-ils que temporaires? Comment allons-nous, dans quelques semaines, ré-atterrir? N’est-ce pas aussi que le monde réel dont nous regrettons d’être privés, nous avons passé les dix dernières années à l’arpenter le nez dans notre écran, occupés à le transformer, à le convertir, à le coder en un monde finalement plus compréhensible, plus digéré par nous sous forme numérique? Il y a un plaisir de ce nouveau monde, un plaisir égotique car il nous appartient, il nous obéit. Nous expérimentons, contre notre gré certes mais nous expérimentons peut-être une nouvelle forme de ville. Peut-être que des artefacts spatiaux surgiront bientôt pour continuer de développer ce formidable monde alternatif,  pour loger les choses et les gens dans un nouvel ordre. L’effet actuel de dépression, de dépressurisation, de ‘déprégnance ‘  vient du fait que tous les ordres sociaux établis ont disjoncté : l’obligation du travail, de l’école, les codes des rapports sociaux physiques, en premier desquels l’apparence (le jogging, encore). La sidération des premiers jours de confinement vient sûrement de là : elle tient de l’incrédulité d’animaux domestiques qu’on aurait soudainement libérés en plein champ, à ceci près qu’on nous a, nous, enfermés.

La nouvelle puissance, c’est que munis de nos outils prométhéens, de nos outils prothétiques comme disait Freud, nous ne rencontrons plus les anciens ordres et les anciennes obligations, du moins temporairement. La norme sociale, l’Etat même malgré ses efforts désespérés et qui vont devenir de plus en plus autoritaires, ont baissé la garde. L’autonomie, chère à Castoriadis, remplace temporairement et avantageusement l’hétéronomie, la pensée héritée, le gouvernement extérieur de nous pourrait-on dire. ‘Ils se croient en vacances’, se désolent les gouvernants. Oui, plus qu’ils ne le croient, il y a vacance ou béance, il y a brèche dans l’ordre social, dans l’ordonnancement synthétique, hérité de la réalité. C’est tout le paradoxe de la période extraordinaire que nous vivons : enfermés, nous gagnons en portée, en autonomie, en pensée, en puissance. Et à un moment donné, de cette puissance-là, de cette représentation autre du réel avec ses nouveaux codes et ses nouveaux outils et ses nouveaux regards, va se lever un nouveau monde.

Surgissement

‘La fine pointe de l’âme, acumen mentis, ne sera jamais assez effilée ni assez aiguë pour effleurer la fine pointe de l’événement : la tangence de cette pointe impondérable avec ce point impalpable – voilà la visée acrobatique de tout esprit de finesse…

Vladimir Jankélévitch, ‘L’irréversible et la nostalgie’, 1974

L’observateur s’illusionne. L’observateur se leurre. Il se pique d’avoir une distance qu’il n’a pas sur les êtres et les choses, sur les évènements et sur lui-même. Il voudrait regarder passer les trains avec un petit sourire, en remâchant tranquillement ses idées, mais malheureusement il est embarqué dans le train avec les autres, avec tous les autres. Il se gave de lectures qu’il digère mal. Dans son cerveau embrumé se bousculent des démarrages magnifiques qui s’étranglent, des tronçons de phrases qui dérapent comme des chihuahuas hargneux sur l’actualité glissante. Mais il faut bien essayer, encore et encore. Il faut raconter.

Car enfin, qu’avons-nous vu? On ne sait plus trop. On est dans le contrecoup, la sidération, l’œil du cyclone stupide de l’évènement. Celui-ci a été tellement dupliqué, lessivé, délayé, amplifié, déformé qu’il s’est instantanément transformé en légende, comme une matière rare et captive qui ne supporterait le contact de l’air et de la lumière qu’au prix d’une mutation profonde. Passagers du temps, nous n’y comprenons rien, quand bien même il nous est consubstantiel. L’événement, ‘la fine pointe de l’événement’ nous laisse stupides, le nez collé à la vitre du train qui déjà s’éloigne. Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame qui brûle. Mais simultanément, nous avons-vu l’image de Notre-Dame qui brûlait et puis nous nous sommes vus, nous, chacun dupliqué par son pâle écran dans le soir bleu d’avril, nous nous sommes vus voir l’événement. ‘On voit mieux à la télé’, disait le bistrotier du boulevard Saint-Germain en resservant des bières. On ne peut pas vraiment vivre l’événement parce qu’on est aussitôt pris par son récit, avec ces sms et ces coups de fil fébriles, avec ces télés frénétiques et ces conversations roulantes, synchrones, hétéroguidées : les canadairs, les hélicoptères, les pompiers, la flèche, les chants. Une transe collective. Une célébration sacrée et païenne à la fois.

Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame brûle. Le scénario d’un film catastrophe se déclenche sans signe avant coureur, sans message du ciel. D’un coup la légende des siècles se déboîte, le temps se met à avancer par grosses colonnes de millénaires, et les spectateurs terrifiés apprennent que le décor peut disparaître, et eux avec. D’un coup Victor-Hugo est partout, dans les jeunes chrétiens raides agenouillés qui chantent, dans cette vieille prédicatrice qui les défie d’une voix éraillée, dans ces sinistres éclairs rougeoyants dans le ciel, dans ces sombres soldats du feu et dans les larmes des jeunes filles. Comme des badauds égarés sur un plateau de tournage, des touristes américains contemplent cela accoudés au parapet du pont Saint-Louis, en léchant leurs cornets de glace Berthillon. L’observateur circule là-dedans en cherchant quoi dire et il ne trouve rien. Nous sommes tous pris dans le puissant rayonnement immobile de l’événement et contemplons, figés, l’Innommable.

Frappés au cœur par la flèche du temps, nous pantelons, mais il faudrait être formidablement hypocrites pour ne pas reconnaître le secret plaisir, la secrète jubilation. Est-ce la Schadenfreude de voir quelque chose d’admirable qui s’effondre? Ou plutôt, l’enthousiasme du rôle de composition qui nous est prêté ce soir là, l’héroïsme que nous donne le reflet des flammes sur nous, comme une armure de circonstance? La spiritualité d’emprunt que nous confèrent les chants maintenant entonnés à chaque coin de rue autour de la cathédrale? Ou la rage de l’adolescence qu’ils nous rappellent? L’occasion si rare, inespérée, de la grandeur qui nous enfin est proposée? ‘Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions. Tous les dragons de notre vie ne sont peut-être que des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux’, écrit Rilke dans ‘Lettres à un jeune poète’. Sommes-nous beaux et courageux?

Et que voyons-nous maintenant? De fantastiques machineries d’imaginaire se sont mises en branle pour contrer le grand déboîtement du temps. Des cathédrales d’opportunité et d’hypocrisie, des contrefeux géants ont surgi miraculeusement de partout. Les politiques s’en saisissent et les agitent avec zèle, l’un au motif de sauver son pays, l’autre de sauver sa ville, tous pour sauver leur peau. Les catholiques prennent leur inénarrable air de faux culs et crient déjà au renouveau de l’Eglise. Voyez ces genoux, voyez ces chants disent-ils. Et, impavides, les grandes fortunes d’ici et d’ailleurs se paient une image marque de qualité supérieure, métaphysique. La réplique des trois empires fut fulgurante. Une réplique capitalistique, pourrait-on dire.

Mais qu’avons-nous encore? Une cathédrale béante, ouverte sur les cieux. Tous crient de concert, en arrière! avec quelques en avant! intempestifs. On exhibe les architectes sur les plateaux télés, qui balbutient, on ne comprend rien à l’architecture de toute façon. Des cuistres parlent de carbone ou de titane. La foule primitive se replie frileusement sur son passé. On va nous bassiner jusqu’à la nuit des temps avec les compagnons du tour de France, les tailleurs de pierre, les fiers chênes du Royaume et Ken Follett. Pour l’heure, la cathédrale est ouverte. L’avenir est un capital douteux en face de l’autre, le prétérit, pour qui tous ont des yeux de Chimène. Mais voire! Nous ne leurrons que notre part la plus archaïque, et singulièrement toujours les mêmes réactionnaires raccornis et à-demi aveugles, par ce tropisme de retour au passé, à la tradition ou à l’Eglise. La tentative même de retour au passé est une futurition, écrit Jankélévitch dans ‘la Nostalgie’. Les descendants mêmes des détracteurs de la flèche de Viollet-le-Duc, par exemple, vont probablement être ceux qui exigent maintenant sa reconstitutionà l’identique. Progressistes et réactionnaires sont passagers du même train, dit encore Jankélévitch, certains de mauvaise grâce, d’autres de bonne grâce. Les uns traînés, les autres freinés. Ils n’entravent ni n’accélèrent sa course. Mais cette course irréversible, elle a comme des à-coups quand éclate brusquement, comme lundi soir, la tectonique de notre temps culturel ou social. Quand éclatent d’un coup l’alpha et l’oméga du monde dans lequel on croyait vivre. Alors il y a cette béance, cet ‘Ouvert’, cette altérité radicale étincelante non encore recouverte, non encore domptée par l’imaginaire instituant de la société. La chute du mur de Berlin, les attentats du 11 septembre sont des événements qui ont été spontanément évoqués au lendemain de l’incendie de Notre-Dame. Ils n’ont pas seulement en commun d’êtres mémorables, de marquer une vie d’homme. Ce sont aussi des moments ou le décor de nos certitudes se déchire, où effroi et espoir se confondent sans mesure, où l’on se sent vivre, dans l’immensité du Temps, pour une fois pas ramené à nos seules dimensions humaines. Lundi soir tout le monde a entendu, pensé ou dit cette phrase : ‘Je ne pensais pas que c’était possible.’ Son corollaire, c’est qu’on ne pensait pas le temps capable, gros de tels bouleversements. Et par là, qu’on ne se savait pas, nous, capables d’y faire face, d’inventer la suite de l’histoire. Le temps est création, surgissement d’altérité, dit Castoriadis. Et nous sommes faits de la même texture que lui. Nous sommes, nous aussi, création et surgissement d’altérité radicalement nouvelle. Nous sommes le fleuve Devenir, nous aussi. L’important n’est pas de savoir si la flèche de Notre-Dame sera en plomb, en kevlar ou en carbone. Ce n’est pas nous qui sommes l’histoire, au point que toute perte comme la toiture de Notre-Dame serait une blessure fatale à notre identité, à nos prétendues ‘racines chrétiennes’ ou que sais-je. C’est l’inverse, c’est l’histoire qui est nous, qui suit nos fluctuations, nos inventions, nos lubies, nos croyances, nos châteaux en Espagne ou nos espoirs. La destruction est féconde dans la mesure où elle nous rend notre destinée, où elle nous force à nous rappeler que c’est nous qui inventons l’histoire. Il nous reste beaucoup de cathédrales à inventer, et l’avenir n’est pas le moindre de nos capitaux. ‘Tant d’aurores n’ont pas encore lui…’

Futurition

Oh le jeu cruel! Dans la nef de la chambre des Communes, il y a des lignes blanches et rouges, sur le tapis, que l’on ne peut pas franchir, ou alors, seulement à un certain moment et d’une certaine manière, avec une génuflexion, un signe de la tête ou un claquement de talons. Et il existe d’autres lignes invisibles, interdites, qui rôdent en alarmes sournoises, minées, entre les fils de micros noirs qui pendent comme de sinistres ombilics. Impavide, le Speaker Bercow distribue les bons et les mauvais points aux MPs, un coup à droite, deux coups à gauche, qui se lèvent et se rassoient mécaniquement comme les pistons d’un orgue infernal. Jeu cruel, politesse cruelle qui blesse l’être jusqu’au sang : au moindre signe, il faut céder la parole à l’autre, l’adversaire, ou pire encore, à l’ami supposé d’à côté, ou au pseudo-ami de derrière. Clair obscur. Jeu d’alliances mouvantes, de lignes qui cisaillent les nerfs. Les genoux sifflent. Et l’on dit, entrecoupés des interminables formules de politesse, les mêmes mots qu’on a déjà dit, et l’on ne dit pas les mots que l’on voudrait dire, que l’on voudrait hurler. Le temps semble s’être arrêté, alors qu’on a perdu depuis longtemps toute notion de but à atteindre, de cohérence ou de stratégie.

Eh bien, non, le Vaisseau avance, il fonce même en craquant de toutes ses vieilles boiseries, avec ses fuites d’eau et ses escouades de pompiers qui attendent. Vers quoi? Vers la falaise, vers le précipice, vers l’abîme. Vers l’échéance, ou l’échouage, du 12 avril ou du 22 mai. Vers l’échec, vers l’humiliation ultime qui consisterait à organiser des élections européennes, ou un contre-référendum. Vers, toute honte bue comme un calice, la révocation de l’article 50 comme un simple cauchemar, un canular d’état, une crise de démence sénile du royaume, une absence coupable. Ou encore, vers le néant qui consisterait à ne rien faire, un ‘soft Brexit’, une union douanière complaisante qui ne serait qu’une resucée de la situation actuelle. On ne sait plus. On ne sait plus quoi écrire après le mot humiliation, alors que depuis le début on se jurait bien de n’agir que par orgueil.

Voire… Toujours on sent cette œil de la tragédienne, certes angoissé à mort, mais néanmoins roublard, caché derrière le décorum et la farce comme derrière un rideau de scène. Innocent, crédule, l’observateur s’arrache les cheveux avec ses pourquoi, pourquoi? Mais, petit, une ruse millénaire te précède ici. Pourquoi, demandait Castoriadis, les Egyptiens consacraient toutes leurs ressources à la construction de pyramides? Ou les Parisiens du Moyen-Age à celle de Notre-Dame? Parce que cela donnait un sens à leur vie, répond-il. Un haut et un bas, un but à atteindre, des craintes et un espoir. La cathédrale ou la pyramide, le pharaon ou la religion chrétienne sont de pures création de ce que Castoriadis appelait l’imaginaire instituant. D’elles découlent, par la suite, tout un système de valeurs, toute une signification sociale, toute une civilisation qui est comme un canal dans lequel se glisse l’humanité sous forme de société. Alors pourquoi un ancien empire, un pays qui a la cinquième économie du monde et une influence bien plus grande encore, pourquoi un tel pays consacrerait pendant trois ans, tout son temps, toutes ses ressources et semble-t-il toute sa raison à une entreprise aussi insensée que le Brexit? Eh bien, pour se réinventer. Pour se faire sa pyramide ou sa cathédrale, fussent-elles cimentées de peurs, d’angoisse identitaire, de nostalgie ou de mauvaise foi. Il y a peut-être une noire énergie nietzchéenne là-dedans, un mal nécessaire, une antique erreur nécessaire pour que l’énergie séminale, primitive des pulsions se libère enfin dans ce pays corseté. Peut-être assistons-nous, cramponnés au cuir vert des banquettes, aux convulsions effrayantes d’une naissance.

Vers quoi alors, file la barque de Bercow? Vers le surgissement de l’altérité radicale, pour parler comme Castoriadis. Vers le surgissement de l’imaginaire en prise directe avec le génie et la psyché d’un grand peuple. Ou vers la futurition, pour parler comme Jankélévitch dans ‘L’irréversible et la nostalgie’, qui se réjouissait que même les pires conservateurs participent à la création de l’avenir ‘de mauvaise grâce… en menant un combat d’arrière garde toujours malheureux et toujours désespéré.’ L’ironie est ici que c’est précisément les conservateurs Tories, en créateurs insoupçonnés, qui ont déclenché tout le processus avec le funeste référendum. A ce stade, forts de cette hypothèse, nous ne pouvons que suivre que la marche intrépide et crispante du Vaisseau… N’attendons-nous pas tous que quelque chose surgisse? Theresa May attend, et si toute sa résilience absurde n’espérait que cette étincelle de la dernière minute? Les 27 attendent, pour l’instant vainqueurs mais pas rassurés, pas convaincus. Combien de Trafalgar n’ont pas encore eu lieu? Et dans les bunkers fantasmatiques du No Deal, à Whitehall, de jeunes civil servants enthousiastes attendent de nouvelles batailles d’Angleterre…

Dans le fleuve Devenir

« Il faut que la société se fabrique et se dise pour pouvoir fabriquer et dire. » Castoriadis, L’institution imaginaire de la société.

Le couple hétérosexuel, pilier prétendu de la civilisation, condition de toute morale et garant de la continuité de l’espèce humaine… La différentation des sexes, la répartition des rôles et des forces, des attributs et des privilèges… La justification historique, morale, religieuse, scientifique, légale de cet état de fait… Tout le monde voit, non? Est-il vraiment besoin de développer tous ces guillemets? Fabrication que tout cela évidemment. Fabrication historique, civilisationnelle si l’on veut. Signification imaginaire, pour Castoriadis. « Erreur -un temps- nécessaire », pour Nietzsche, en parlant de la religion. Mais là, rendus où nous sommes, nous devons à nouveau nous fabriquer et nous dire. Nous devons à nouveau nous fabriquer et nous dire, pour pouvoir à nouveau fabriquer et dire la société, la civilisation. Parce que l’ancrage dans l’état de fait actuel, androcentré, que d’aucuns voudraient immuable, naturel, légitime, seul possible, est rétrograde et nous freine. Le dû à la société pour qu’elle fonctionne, pour qu’elle nous entraîne et nous inspire, ce n’est plus de jouer à être ces hommes-là, ces femmes-là. Il n’y a nulle angoisse à avoir, nulle féminité ou nulle virilité perdues à regretter. Nous devenons. Nous sommes du fleuve du devenir, du fleuve de la ‘futurition’ pour parler comme Jankélévitch dans ‘La Nostalgie’. Nous aurons beau planter nos griffes dans la glaise de la rive, nous aurons beau construire des barrages géants en béton armé à la mesure de nos peurs, de nos fantasmes: rien n’y fait, nous glissons. Nous aurons beau user toutes les plaquetttes de frein du conservatisme, nous glisserons nonobstant, nous verrons ce que nous ne voulons ou n’osons pas voir.