Plus d’aventure

Au padel dans l’après-midi, des airs d’Amérique du sud. Bâtiment industriel désaffecté, poussière, silence, cris des mouettes au-dessus de la verrière – elle aussi sous filet. Et le plus hétérotopique, ou dystopique, le ‘call’ de l’un des quatre joueurs, ordinateur portable ouvert face au court, branché sur la batterie du vélo… Il y a vraiment quelque chose qui m’a échappé dans la génération suivant la mienne, une espèce de disponibilité indisponible, de liberté asservie. Ce dispositif, écouteur-casque, a tout d’un licol, d’un joug. Ces trentenaires qui flottent sur leur fond d’écran, fantômatique dans une attention lâche, voire de franc ennui, me laissent dubitatif. Disons que ce camarade, S., par ailleurs malin et sympathique, loue son système nerveux à une firme, par intermittences. La longe n’est jamais tendue, mais elle est toujours là.

—-

Encore un rêve de transports. A l’aéroport, je m’aperçoit que j’ai oublié mon bagage à main. Courant pour le récupérer, j’en saisis un autre qui n’est pas le mien. Dans la passerelle qui mène à l’avion, intempéries, neige, tempête. L’avion décolle et un curieux personnage surgit de nulle part pour m’aider, sorte de pilote ou de stewart à la Miyazaki, yeux bleus, uniforme, irréel, légèrement inquiétant. Tout le rêve est comme ça, pas un cauchemar mais une atmosphère de thriller. J’appelle un numéro trouvé sur la mauvaise valise. Je tombe sur un répondeur qui débite la biographie d’un personnage corse historique, genre Pasquale Paoli. Plus tard dans le rêve, je suis dans une maison, toujours avec ce stewart qui regarde sous le lit, derrière les rideaux, etc., à la recherche d’un quelconque danger. Je comprends soudain que c’est lui le danger, puis je me réveille.

—-

Soirée sympathique au bar allemand Titon hier avec G. et Pva. Le nombre de bières englouties explique la lourdeur du rêve. Quant au personnage corse, pas besoin de chercher très loin hélas, c’est mon ogre du moment. Les deux en grande forme, crépitant, vitupérant en avalant leurs saucisses sur – encore – la genération des trentenaires, leurs miévreries, leur conformisme, leurs chiens, tout. Puis, une fois défoulés, ça parle de leurs thèmes de prédilection, la science-fiction, le devenir de l’humanité, l’intelligence artificielle. J’apprends que la Tomba Brion, à Altivole, de Scarpa, a servi de décor au film Dune. Guère étonnant, surtout le petit dais qui sert de mausolée aux tantes de la famille Brion : un sommet de civilisation, mi-aztèque, mi-kubrickien. Raffinement, code, mystère. Porteur d’une humanité intérieure, dit Gabi. Ça doit être ça, être dépositaire, vecteur, enregistreur de toute cette humanité, de toute cette connaissance depuis des millions d’années. Nietzsche parle de ça aussi, l’accumulation, l’archaïsme, la lenteur de notre évolution qui inscrit patiemment notre évolution comme les cernes d’un arbre immense. Nous sommes percolés, issus de cette machine, de ce processus. Être au faîte de cela, Scarpa qui voit sur son calque légendaire apparaître des codes, des signes, des légendes et qui dessine les tombes d’une famille d’industriels italiens comme si c’étaient des rois étrusques. Y retourner en octobre, dans des brumes genre ‘deserto rosso’, voilà une charmante idée.

—-

Je mesure, à écouter les amis, et A., la chance d’être membre de “l’asile” des Bains, indépendant, “chien” de l’architecture, et de ne pas être dans une entreprise. Plus de précarité, mais plus de liberté aussi. Plus d’errance, de yoyo psychologique, et plus d’aventure.