Der amerikanische Freund

Wim Wenders, 1977

Hamburg est comme Elseneur, comme Elgin, shakespearienne et tragique, elle gît dans l’Elbe et la mer du Nord, béante, désertée, perdue. Sur le port s’agitent des personnages, dans des maisons crépusculaires promises à la démolition. C’est toujours le côté hanté de l’Allemagne qui me séduit le plus, passé trop lourd, présent trop lourd, futur trop lourd ou inexistant. La tâche de couleur de la Coccinelle orange dans le paysage charbonneux, sur fond de mer noire, de mouettes gluantes. Käfer, cafard. Et pourtant, ces personnages qui se débattent, Jonathan, l’encadreur, Marianne, sa femme au sourire triste – Lisa Kreuzer qui est l’Allemagne, quel visage ! un paysage tragique et serein, l’amour et la tristesse ensemble – Daniel, l’enfant : tous sont heureux, à peu près logés dans un instant, dans une perspective courte, dans un éclat de rire.

Et puis, il y a les machinations de l’inquiétant Ripley, du monde extérieur généralement inquiétant symbolisé par les machines du port, le téléphone – par l’extraordinaire train kafkaïen qui fonce vers Munich — par les conspirations ourdies du monde de l’art que Jonathan touche d’un orteil, et d’une légère frustration. Tout est tragique, même l’amitié que Ripley cherche désespérément dans sa toxicité foutraque, dans ces extravagances. Tout est ruine aussi, l’Allemagne d’après-guerre, le Nord, la villa au bord de l’Elbe que rien ne vient égayer, même pas les rideaux rouges et le juke-box Wurlitzer. Moi, c’est la tristesse de l’Allemagne que j’aime infiniment, je me souviens de désespoirs intenses au bord du Rhin, l’hiver, à Düsseldorf, ou de joies tristes l’été, au bord du Neckar, à Heidelberg. Un certain romantisme, si l’on veut, et puis quelque chose de plus : une sauvagerie du Nord, la civilisation qui s’échappe par une béance, par le haut, par le mystère, la certitude d’être confronté à quelque chose de beaucoup plus grand que soi, de tragique, et aussi, quelque chose de mystérieusement ouvert. L’Allemagne c’est un appel poétique, c’est une aspiration à disparaître dans le mystère des choses, dans Rilke, dans Handke, dans Goethe et Schiller. Dans Rimbaud, aussi. L’Allemagne c’est l’errance, l’errance la plus ouverte parce qu’elle n’est plus contenue par rien, pas même le ciel et la mer. L’Allemagne c’est métaphysique.

Une Amérique de pacotille flotte dans tout cela, vraie fascination de Wenders mais elle n’est qu’une dimension de l’Allemagne, une de ses dimensions extrêmes ou de ses fantasmes, comme dans le ‘Amerika’ de Kafka. Non, ce qui compte, c’est l’étendue, la tristesse de la mer et du ciel – qui est aussi une joie, bien entendu, une douleur et une joie comme le visage de Lisa Kreuzer –, la noirceur, le tragique de la vie qui est comme un milieu, une mine où brillent les pépites de l’existences, la grâce ou l’arrogance d’un sourire, un subreptice élan d’amitié qui emporte tout sur son passage, et la vraisemblance avec, l’éclat d’un soleil rare sur le bois verni d’un cadre, des bribes d’une chanson de Bob Dylan que murmure Bruno Gantz en balayant son atelier, le cœur en vrac mais avec ce je ne sais quoi de sourire, de défi, d’ironie amère et d’étincelle ineffable en lui. Life. Leben. La vie. Il faudrait partir mais on ne peut pas vraiment – toute la ville est situation d’immigrée statique, tournée vers toutes les directions, tous les ailleurs possibles. Il faudrait prendre ce traitement mais on ne peut pas. Il faudrait tout recommencer mais on ne peut pas. Il faudrait dire oui, ou non, à Ripley mais on ne peut pas. Il faudrait dire oui ou non à sa demande d’amitié éperdue qui est détresse éperdue, mais on ne peut pas. Alors, balayer l’atelier, et chantonner :

I pity the poor immigrant
Who wishes he would’ve stayed home
Who uses all his power to do evil
But in the end is always left so alone
That man whom with his fingers cheats
And who lies with every breath
Who passionately hates his life
And likewise, fears his death

I pity the poor immigrant
Whose strength is spent in vain
Whose heaven is like ironsides
Whose tears are like rain
Who eats but is not satisfied
Who hears but does not see
Who falls in love with wealth itself
And turns his back on me

I pity the poor immigrant
Who tramples through the mud
Who fills his mouth with laughing
And who builds his town with blood
Whose visions in the final end
Must shatter like the glass
I pity the poor immigrant
When his gladness comes to pass

Sans titre (maintenant)

C’est une drôle de vie. J’enchaîne, comme un robot, les treize activités que j’ai répertoriées parmi lesquelles figurent manger, dormir, travailler (en l’occurrence, dessiner), acheter de la nourriture, lire, écrire, etc. Ce n’est pas une vie, ce sont les conditions mêmes de l’ennui. Mais alors, pourquoi est-ce exaltant ? Pourquoi, me demande Anna, travailler avec cette rage maniaque. Par ce qu’il se passe quelque chose, évidemment. Pour une fois le titre de ce journal tombe à pic, avec les paroles de Dylan dans ‘Ballad of a thin man’ : ‘Something is happening, but you don’t know what it is.’ Certes, il y a la coercition du confinement, mais il faut être honnête et dire qu’elle ne me pèse guère. Pour cette coercition-ci on gagne ce relâchement-là : une dépressurisation totale de la société, inespérée, unique, inconcevable. Et conséquemment, comme un bouchon longtemps retenu au fond, quelque chose de nous-même remonte et fait surface. Plus mystérieux encore, quelque chose du monde autour de nous remonte et fait surface, ou bien est–ce que le brouillage habituel des sensations, des significations, des institutions qui nous empêche de le voir, s’est dissipé. En termes de yoga, on dirait que les klesha se dissipent et que le puruça apparaît. Mais ce n’est pas qu’un état séraphique, privilégié, individualiste. J’ai lu le récit d’une jeune médecin réanimatrice de la Salpêtrière. Elle raconte une de ses gardes qui a duré près de quarante-huit heures sans dormir avec des morts, des drames, des espoirs, des improvisations farouches, une communication intense avec ses collègues, les unités de réanimation étant renommées d’après les plages du débarquement : Juno Beach, Omaha, Sword, Utah. Elle raconte ses douze années d’études qui aboutissent à ce moment décisif. Elle raconte son sentiment, longeant le canal à vélo après une journée éreintante moralement et physiquement, d’accomplir une tâche grandiose, de mener un combat grandiose. De trouver un sens à la vie tout simplement, et à la sienne. Ce sont les lueurs de ce combat, de ce feu qui nous éclairent. Ce sont ces lueurs-là qui confèrent l’étrangeté de notre situation, son mystère, ce que j’ai appelé la joie secrète. Il se passe quelque chose de si important, qui touche l’humanité dans son ensemble qu’il n’est point possible de ne pas être remué dans les tréfonds de son être. Et de se poser la question : cette énergie farouche, que l’on réservait pour une occasion toute hypothétique, cet engagement personnel sur lequel on minaudait, jamais à bout d’excuses, n’est-ce pas maintenant qu’il faut les dépenser sans compter ? N’est-ce pas maintenant qu’il faut vivre et peser enfin en ce monde ?